Pierre Alard

 

Quand, cette semaine à Montréal, lors de l’ouverture d’un magasin Adidas, le porte-parole de l’entreprise a prononcé à peine quelques mots en français, et ce, juste pour ne pas trop froisser la ville de Montréal et la presse francophone, il y a eu un véritable tollé !

Quand on découvre que ces dernières années, dans «la belle province» de Québec, à peine 31% des immigrants ne parlant pas le français ont suivi des cours de francisation, les médias sonnent le signal d’alarme, et l’affaire se retrouve en manchette, l’espace d’un jour ou deux…

Mais quand on s’efforce de démontrer, en épluchant les données linguistiques des recensements fédéraux, y inclus celui de 2016, que ces «incidents» ne sont que l’écume d’une vague de fond qui risque d’effacer du globe la francophonie québécoise d’ici un siècle, à peine quelques remous agitent l’océan médiatique.

Les données du recensement ont l’avantage – et le désavantage sans doute – d’être froides et abstraites. Des colonnes de chiffres alignées sur d’autres colonnes de chiffres. Mais à tous les cinq ans, ces «plates» tableaux dépeignent avec une précision chirurgicale l’évolution linguistique du Québec et du Canada jusque dans les plus petits hameaux…

Sortez vos calculatrices et vos calepins. Faites vous-mêmes des tableaux révélateurs. Vous apprendrez que dans les quatre plus grandes villes du Québec – Montréal, Québec, Laval et Gatineau – la dynamique linguistique favorise largement l’anglais… Oui, même à Québec, championne de l’anglais intensif au primaire…

 

Montréal et Laval

Évidemment, les données les plus alarmantes émanent de Montréal et de Laval, où les francophones risquent de se retrouver minoritaires d’ici quelques recensements. À Montréal, si on extrait seulement les données de langue maternelle, c’est déjà fait… La population de langue maternelle française a chuté de 52,4% en 2006 à 49,6% au recensement de 2016.

Le français reste toutefois majoritaire (53,7%) dans la métropole sous l’angle de la langue d’usage (la langue la plus souvent parlée à la maison), grâce à l’apport d’anglophones et surtout d’allophones qui se sont intégrés à la collectivité francophone. Mais cette proportion est également en baisse… elle était de 56,7% en 2006, et de 54,4% en 2011… Si la tendance se maintient, comme disait Bernard Derome, le français langue d’usage pourrait bien être minoritaire à Montréal d’ici 2026…

Le pire, c’est que cette proportion diminuée de la population de langue française n’est pas due à l’augmentation de la minorité de langue maternelle anglaise, qui reste stable, entre 12 et 13%… C’est plutôt le pouvoir d’attraction de l’anglais auprès des allophones qui explique la tendance. On le voit dans l’évolution des données sur la langue d’usage, où l’anglais dépasse 18%… C’est clair. À Montréal, l’anglais attire davantage les allophones que le français…

La situation à Laval a aussi de quoi inquiéter… La proportion de francophones selon la langue maternelle y est en chute libre, passant de 66,4% en 2006 à 56,8% en 2016. Au regard de la langue d’usage, le pourcentage culbute de 70,6 à 61,5 entre les recensements de 2006 et 2016. Pendant ce temps, l’anglais langue maternelle et l’anglais langue d’usage poursuivent leur lente croissance…

La proportion d’unilingues constitue un barème opportun de la capacité de vivre en français (ou en anglais, c’est selon…) dans une collectivité. Le groupe des «unilingues», faut-il préciser, ne contient pas seulement des Québécois francophones de souche. Il inclut aussi les allophones ne connaissant que le français comme langue officielle. Même astuce pour les «unilingues» anglais…

Alors que constate-t-on ? À Montréal, la proportion d’unilingues français décline un peu à chaque recensement : de 33,4% en 2006, à 31,1% en 2011, à 29,9% en 2016… Même phénomène à Laval… 39,5% (2006), 36,6% (2011) et 34,6% (2016). Pendant ce temps, la proportion d’unilingues anglais a augmenté, de 4,4% de la population totale en 2006 à 5,1% en 2016… Dans les deux villes, les «bilingues» forment la majorité de la population : 57,4% à Montréal et 58,3% à Laval…

 

Gatineau et Québec

Gatineau, quatrième ville du Québec (rappelons-le à tous ceux et celles qui pensent qu’il s’agit d’un gros village…), reste proportionnellement bien plus francophone que Montréal ou Laval, mais elle fait partie d’une grande région urbains qui inclut Ottawa et dans laquelle les francophones sont nettement minoritaires. Et les deux villes sont reliées par cinq ponts…

La tendance linguistique est la même qu’à Montréal et Québec… Entre 2006 et 2016, la proportion de francophones s’est érodée : de 79,1% à 75,1% (langue maternelle) et de 80,7% à 75,9% (langue la plus souvent parlée à la maison). L’anglais y est en croissance, passant de 12,6% à 14% en dix ans (langue d’usage).

Ici, la proportion de bilingues est encore plus élevée que dans la région de la métropole, oscillant entre 63 et 64%… Proximité d’Ottawa oblige… et c’est pire sur l’autre rive où les francophones sont bilingues à plus de 90% avec un taux d’assimilation qui dépasse les 30%… L’apprentissage obligatoire de l’anglais a même modifié leur identité, une forte proportion des Franco-Ontariens se considérant comme des «bilingues» plutôt que des Canadiens français…

Inutile d’ajouter que l’avenir du français à Gatineau ne suscite aucun mouvement d’appui… Même le parti le plus progressiste, Action Gatineau, n’aborde pas cette question dans son programme… La ville de Gatineau a même réussi à casser un pan de la Loi 101 sur l’exigence du français au travail… Quant aux libéraux, ils sont toujours plus prompts à défendre les privilèges des anglophones que les droits des francophones… Et c’est sans oublier les promoteurs immobiliers, prêts à angliciser massivement le centre-ville pour y attirer des tas d’acheteurs ontariens…

Quel lien, direz-vous, avec Québec, notre capitale nationale, où les francophones forment près de 95% de la population ? Les anglophones y forment une minorité perdue dans cette masse de parlant français mais tout de même… deux signaux d’alarme se sont allumés… La proportion d’unilingues français est en baisse appréciable… passant de 65,3% en 2006 à 59,2% en 2016. Et la proportion de «bilingues» est en nette hausse : 34,3% (2006), 37,4% (2011) et enfin 40,2% en 2016.

À ceux et celles qui trouveraient cela normal, je les invite à comparer avec une ville du Canada anglais ayant des proportions similaires d’anglophones et de francophones, proportions inversées bien sûr… Vous ne verrez pas cette érosion linguistique et identitaire chez les anglophones, et la proportion de bilingues reste le plus souvent sous les 10%. Et elle a tendance à reculer depuis quelques années…

L’importance de sensibiliser et d’agir

Bon, assez de chiffres… J’en aurais bien d’autres à présenter mais j’ai peut-être déjà trop endormi de lecteurs et lectrices…

Un seul avertissement : ces données SONT la réalité, et non des opinions… Et si la tendance se maintient, le Québec sera en 2050 un gros Nouveau-Brunswick de 2016 (le N.-B. de 2050 sera peut-être redevenu unilingue anglais…), et risque de ressembler à la Louisiane en l’an 2100… Il faut renverser la tendance… et vite, très, très vite…