Article de Thierry Haroun paru dans Le Devoir édition du samedi 17 et du dimanche 18 octobre 2009.

Les élèves qui arrivent au collégial sont mal formés
Étendre sur deux ans l’enseignement du programme d’histoire au niveau secondaire, cesser d’éluder des faits marquants de l’histoire nationale, sinon identitaire, du Québec et mettre sur pied un nouveau secteur à l’Institut national de recherche scientifique qui serait consacré à l’histoire politique et nationale du Québec. Voilà autant d’idées et de thèmes qui sont ressortis des entrevues que Le Devoir a conduites auprès de quatre experts. Quand l’histoire suscite toujours un débat.

Laurent Lamontagne est professeur d’histoire au niveau secondaire depuis 26 ans. Il préside également la Société des professeurs d’histoire du Québec. Dès qu’on lui demande comment se porte son domaine dans une large perspective, il entre immédiatement dans le vif du sujet: «Le programme d’histoire au deuxième cycle du niveau secondaire est extrêmement chargé, tout comme le fut celui de la génération précédente. On demande au ministère de l’Éducation depuis longtemps de l’éten-dre sur deux ans. Il y a des conséquences à cela, comme le fait que l’enseignement se fait en fonction de l’examen, d’autant que cette matière doit être réussie pour parvenir à l’obtention du diplôme d’études secondaires.»

Et quand on lui demande si on retrouve chez les jeunes un intérêt pour l’histoire du Québec et du Canada, ce professeur sursaute et rappelle au journaliste que, avec le programme enseigné, on est loin du compte. «Vous avez bien dit « histoire du Québec et du Canada »? Écoutez, ça ne s’appelle même plus comme ça, alors que c’était le cas pour le programme de 1982. Maintenant, ça s’appelle « Histoire et éducation à la citoyenneté ». C’est ce que déplore d’ailleurs notre coalition. C’est à se demander: « C’est l’histoire de qui, de quoi et l’éducation à la citoyenneté pour qui »? D’ailleurs, l’expression « Histoire du Québec » apparaît en tout petits caractères à la page 29 dans un document de 109 pages.»

M. Lamontagne fait remarquer que, à la suite d’un débat public qui s’est tenu sur cette question en 2006, le ministère de l’Éducation avait alors ajouté le «con-cept de nation» dans le programme. Reste que, dit-il, «le ministère ne s’est jamais vraiment justifié sur toute cette question, qui a toujours été une patate chaude au titre de l’enseignement de l’histoire. Et ce programme a été conçu dans le secret. Je connaissais un enseignant qui faisait partie du comité et il ne pouvait même pas en parler!»

Rectitude politique

Professeur d’histoire au Collège militaire royal de Saint-Jean, Charles-Philippe Courtois s’inscrit dans cette même logique. Selon lui, le programme tend à inculquer aux élèves une certaine idéologie. «Ce programme est dénationalisé pour être plus conforme avec ce qu’on pourrait appeler une certaine rectitude politique. Cela me semble poser un grave problème. Je pense qu’un cours d’histoire du Québec au secondaire devrait offrir à tous les jeunes Québécois des repères de notre histoire, peu importe leur origine. On ne peut pas prétendre que, parce qu’ils viennent d’ailleurs, ça ne les concernerait pas.»

M. Courtois note avec insistance que le programme d’histoire escamote certaines périodes de l’histoire, du fait qu’elles sont considérées «comme conflictuelles, sous prétexte que ces faits ne concerneraient que les Québécois de souche, ce qui est complètement aberrant».

À titre d’exemple, il rappelle que, dans la première version du programme de 2006, il était question ni des référendums ni des Patriotes.

«Et la version du programme de 2007, qui a été un peu amendée, parle des Patriotes mais sans mentionner que le rapport Durham proposait l’assimilation des Canadiens français. Ensuite, on parle de la Révolution tranquille, mais sans évoquer l’affirmation nationale de l’époque. On ne mentionnera pas non plus, déplore-t-il, que le pouvoir économique d’avant cette époque-là était largement détenu par la minorité anglophone. Et ce n’est pas parce qu’on enseigne cela qu’on conditionne les jeunes à devenir des souverainistes. Ce sont des faits historiques qui sont importants à connaître pour que l’élève puisse se forger une opinion et mieux connaître le passé.»

Péril en la demeure

De son côté, Gilles Laporte, professeur d’histoire au Cégep du Vieux-Montréal et porte-parole de l’Association des professeurs d’histoire des collèges du Québec, constate que, malheureusement, «il y a véritablement péril en la demeure en ce qui a trait au degré de préparation des élèves lorsqu’ils arrivent au collégial. Et, d’ailleurs, j’appuie les professeurs du secondaire en ce qui a trait à leur demande de répartition du programme sur deux ans.»

D’après lui, les élèves qui arrivent tout droit du secondaire sont certes bien outillés pour interpréter des documents ou encore pour se construire une opinion à partir de traces (témoignages, artefacts, archives et autres illustrations), mais ils n’ont «aucune base conceptuelle et leur érudition est lacunaire».

Il serait donc ici question d’un rattrapage quant aux connaissances de base, une fois rendu au collégial? «Oui, tout à fait!» Il précise que la faute incombe aux principes directeurs du Renouveau pédagogique, qui prévoit «une approche par compétence».

Gilles Laporte note de plus que le ministère de l’Éducation «a toujours cloisonné les niveaux d’enseignement, et c’est de notre propre chef que les professeurs jettent des ponts entre eux. Nous, au niveau collégial, on participe de plus en plus aux congrès de nos collègues du secondaire, et eux participent aux nôtres.»

Nouvelle section à l’INRS?

Pour sa part, Éric Bédard, professeur d’histoire à la Télé-université de l’UQAM, juge que l’enseignement au niveau universitaire bénéficie de la présence «d’historiens extrêmement compétents et du plus haut niveau, que ce soit en histoire sociale ou encore en histoire culturelle. Par contre, il y a un manque quant à certaines périodes de l’histoire: plusieurs d’entre elles sont négligées, et particulièrement celles qui concernent l’histoire politique et nationale du Québec. Elles ont été boudées pour toutes sortes de raisons.»

Concrètement, Éric Bédard observe qu’il n’y a pas d’historiens québécois francophones qui ont concentré leurs travaux de recherche sur la bataille des plaines d’Abraham, pour ne nommer que ce fait. «Écoutez, il faut, dans ce cas précis, remonter à Guy Frégault dans les années 1970. Je note aussi qu’il n’y a pas, dans nos universités francophones, de spécialistes des rébellions de 1837! On dirait que les chercheurs ont un peu déserté ces terrains-là, pour se réfugier dans des expertises plus pointues, moins « dangereuses », où on s’expose moins.»

Cet excès de prudence ne serait-il pas étranger à la timidité ou au conservatisme dont feraient preuve les organismes subventionnaires? «Je ne négligerais absolument pas cet aspect-là. Les chaires de recherche du Canada financent comme par hasard le multiculturalisme, la diversité, alors qu’on sait que les dimensions nationales et identitaires québécoises n’ont pas la cote.»

Que faire alors? «Moi et d’autres croyons nécessaire de proposer la mise sur pied d’une nouvelle section à l’INRS qui se consacrerait à l’histoire politique et nationale du Québec. On pourrait ainsi former un bassin de chercheurs qui pourraient creuser des faits négligés de notre histoire. Il ne s’agit pas de créer une cellule de la Société Saint-Jean-Baptiste, on se comprend bien. Je crois qu’il est urgent de créer un tel lieu où on conduira des recherches sérieuses, rigoureuses et indépendantes. Je lance l’idée sur la place publique, et tant mieux si ça engendre un débat!»

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