Notre méconnaissance de l’histoire et de la réalité des peuples autochtones est le premier obstacle au renouvellement de nos relations avec eux.

Combien d’entre nous peuvent nommer les onze nations autochtones du Québec ? Qui a visité une de leurs communautés ? Qui peut nommer un artiste ? Qui connaît un conte ? La Grande Loi de la paix ? Que savons-nous de leur culture politique ? De leur tradition juridique ? Du rôle des femmes ? Combien d’entre nous ont appris à dire « bonjour » ou « merci » dans une de leurs langues ?

 

Une femme des Premières Nations participe à la Marche pour la réconciliation à Vancouver, en septembre 2013. Cet événement a clos une semaine d’événements de la Commission de la vérité et de la réconciliation dans la ville. Photo: Darryl Dyck

Nous commençons à peine à prendre conscience des profondes ruptures culturelles qu’ont vécues les Premières Nations depuis l’arrivée des Européens : les épidémies qui ont décimé leur population, la dépossession de leur territoire — fondement même de leur identité, ainsi que toutes les politiques qui les ont privés de la capacité juridique de se gouverner eux-mêmes et qui ont cherché à les assimiler.

La Commission de vérité et réconciliation du Canada a mis en lumière les traumatismes engendrés par les pensionnats. Pendant plus d’un siècle, 150 000 enfants ont été envoyés dans des écoles religieuses où ils ont été privés de leur langue et de leur culture. Pis, en dénigrant celles-ci, on a instillé en eux un sentiment de honte. Les ravages personnels et collectifs de cette politique se font encore sentir aujourd’hui et l’esprit qui l’a inspirée est loin d’être totalement dissipé.

Si les mots « réparation » et « réconciliation » ont vraiment un sens pour nous, si nous voulons réellement construire ensemble un avenir basé sur des principes de respect et d’égalité, nous devons commencer par reconnaître comme fondatrice la dimension autochtone de ce territoire et engager toute notre société dans un processus de transformation profonde.

 

Épanouissement de l’identité

L’éducation qui a perverti nos perceptions devrait être aujourd’hui le fer de lance d’un tel projet. C’est pourquoi nous demandons au gouvernement du Québec et au ministère de l’Éducation de prendre toutes les mesures nécessaires pour favoriser l’épanouissement de l’identité autochtone et valoriser les cultures, langues et visions du monde autochtones dans nos institutions éducatives.

Nous les pressons d’amorcer avec les organismes autochtones pertinents un processus de consultation visant à intégrer de manière transversale dans l’ensemble des programmes des connaissances reflétant la présence, la richesse et la diversité des peuples autochtones historiques et contemporains.

On ne compte plus les demandes en ce sens exprimées par les organismes autochtones voués à la culture et à l’éducation. Ceux-ci ne demandent qu’à venir nous guider dans le choix des contenus, à collaborer à la création de matériel pédagogique et à la formation (essentielle) des enseignants.

Ces contenus ne sauraient être pensés uniquement en termes de connaissances. Dans une démarche plus intime, il y a là pour nous des sensibilités nouvelles à découvrir, une vision du monde plus holistique à intégrer. Nous pourrions ainsi tenter de mieux refléter dans nos pratiques pédagogiques des valeurs particulièrement signifiantes pour les autochtones : réciprocité, interdépendance, partage, respect de la terre, conscience des conséquences de ses actes.

Un tel enrichissement des cursus scolaires aurait non seulement pour effet de combattre les préjugés, il permettrait aussi aux milliers de jeunes autochtones qui fréquentent les écoles du Québec de s’y reconnaître et de grandir dans la fierté de leur culture. Leur motivation en serait grandement renforcée.

À l’école, on parle aujourd’hui des autochtones en géographie, en éthique et culture religieuse et, depuis 2006, les cours d’histoire leur accordent une plus grande place. Hélas, dans un réflexe bien colonial, on n’a pas jugé bon à l’époque de les consulter. On tente aujourd’hui de corriger le tir, mais les vieux réflexes ont la vie dure. Le ministère a ainsi invité des représentants des Premières Nations à s’exprimer sur les nouveaux programmes d’histoire de 3e secondaire… alors que les manuels étaient déjà sous presse.

 

Des décennies d’inaction

Il faudra une réelle volonté politique pour renverser des décennies d’inaction et « mettre fin à notre ignorance systémique », pour reprendre les mots de Lise Bastien, la directrice générale du Conseil en éducation des Premières Nations.

Or, la soif de connaître et de renouer avec le monde autochtone est plus grande que jamais dans le milieu de l’éducation. Des enseignants invitent en classe artistes, poètes, réalisateurs du Wapikoni mobile, etc. Au collège Ahuntsic, ce sont les étudiants en anthropologie qu’on emmène séjourner dans une communauté. À la Western Quebec School Board, où certains établissements comptent plus de 50 % d’élèves des Premières Nations, on a lancé un projet autour de l’alimentation traditionnelle. Toujours proactif en matière de vivre-ensemble, le Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or a conçu une trousse d’activités pédagogiques à l’intention des écoles primaires et secondaires de la région. Un travail exemplaire qui devrait être distribué dans toutes les écoles du Québec.

Nous avons aujourd’hui la responsabilité historique d’amorcer une nouvelle relation avec les nations autochtones. Porteur d’une vision à long terme, ce projet éducatif constituerait une occasion extraordinaire d’apprendre à travailler ensemble dans une perspective d’enrichissement collectif.

Nous avons tout à gagner à reconnaître pleinement la dimension autochtone de ce territoire où nous avons été accueillis avec bienveillance et où se joue notre avenir commun.

 

*Ont également signé ce texte: Pierre Noreau, Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal, Céline Saint-Pierre, ex-présidente du Conseil supérieur de l’éducation, Vincent Rousson, directeur du campus de l’UQAT à Val d’Or, Manon Barbeau, directrice générale du Wapikoni mobile, Gérald Larose, professeur à l’École de travail social de l’UQAM, Denise Caron, chargée de projet au Centre d’amitié autochtone de Val d’Or, Michel Seymour, professeur de philosophie à l’Université de Montréal, Élisabeth Garant, directrice générale du Centre Justice et Foi et de la revue Relations, Maxime Laporte, président de la Société Saint-Jean-Baptiste,  Karine Gentelet, professeure de sociologie à l’UQO, Mylène Jaccoud, professeure à l’École de criminologie de l’Université de Montréal, Julie Gauthier, enseignante d’anthropologie au Collège Ahuntsic Diane Campeau, chercheure en pédagogie autochtone à l’Université de Sherbrooke.

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