Nic Payne  | Le Devoir

 

Visite récente au centre Rockland, où le bonjour-hi est systématique lorsque le premier contact ne se fait pas qu’en anglais. À l’évidence, un employé qui y aborderait les clients en disant simplement « bonjour » ne ferait pas son travail correctement.

Après quelques pas dans le centre commercial, un vendeur nous interpelle, du seuil de sa boutique, en nous tendant un nanan quelconque : « Hi there ! » nous lance-t-il. Je lui réponds spontanément, poliment et jovialement : « Bonjour ! » Son visage s’effondre instantanément. L’air décontenancé, puis hagard, il détourne le regard et ne m’adressera plus la parole. Retrait du nanan, aussi. Bon. Continuons. Let’s move on.

Quelques bonjour-hi plus tard, nous entrons dans un magasin de chaussures bien connu, car je dois y rapporter un article. La caissière me reçoit : « May I help you ? » Je lui explique mon affaire en français, toujours jovialement et poliment. Immédiatement, elle prend cette expression si familière qui me fait l’effet, au pire, d’un gros « ark » bien senti ou, au mieux, d’être devant quelqu’un qui se dit : « Merde, en voilà un de cette ethnie-là. Il faut que je me watche, ils peuvent être susceptibles. » Mais je surinterprète sans doute. Ou pas.

Elle explique à son tour mon affaire à sa gérante, qui est arrivée entre-temps. Elle le fait en anglais. Il faut parler en anglais à la gérante, semble-t-il, ce que je ferai moi aussi, je l’avoue humblement. Un moment donné, on veut être bien compris et niaiser là le moins longtemps possible. Le magasinage, ce n’est pas vraiment mon truc. Le règlement de litiges en traduction simultanée, encore moins.

Après avoir quitté ce temple de la consommation en anglais, nous passons brièvement chez IKEA. C’est bonjour-hi à fond là aussi, même sous les couleurs de la Suède. Qu’à cela ne tienne, nous achetons un joli cactus sous un ciel d’affiches bilingues. Le géant du meuble en pièces détachées aime bien les peuples en pièces détachées, j’imagine. Merci-thank you, à la prochaine chicane — to the next chickane.

Nous arrivons ensuite à cette excellente épicerie du Plateau, dont les employés sont tellement bilingues que le comptoir les appelle en deux langues : « Jules, à l’avant s’il vous plaît. Jules, to the front please. » À moins qu’on ne tienne beaucoup à ce que toute la clientèle sache que Jules vient d’être appelé en avant/to the front ? Ou peut-être veut-on nous donner un cours de bélingue gratis ? En tout cas. Toujours stupéfiant. Oh ! Nous allions oublier le poissonnier ! Allez hop, au marché Jean-Talon. Le monsieur nous bonjour-hi en pleine gueule là encore ; de quoi nous fish le cafard. Mais bon, il est bien sympa (le monsieur, pas le cafard), alors nous sortons de là avec le sourire, pratiquant de notre mieux l’amnésie quotidienne et salvatrice qui fait de milliers de Montréalais comme nous des minoritaires bienheureux.

 

 

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