Marc Chevrier | agora.qc.ca

 

lewis_mumfordQuelques années avant la révolution tranquille au Québec, l’Américain Lewis Mumford, historien de la civilisation, avait dans l’un de ses ouvrages brossé le portrait troublant de ce qu’il a appelé l’Homme post-historique. La civilisation technique qu’avait engendrée l’Occident risquait de former un nouveau type d’Homme, entièrement asservi à la machine, dont les horizons ne dépasseraient pas son présent et ses besoins immédiats. Enfermé dans un monde de synthèse, morne et uniforme, où jusqu’au souvenir de la nature sauvage et bigarrée aurait disparu, cet Homme post-historique vivrait à la manière d’un pilote d’avion supersonique qui traverserait « comme un bolide les étendues du ciel », dont l’existence « en vase clos vécue dans l’instant » reposerait « sur la possibilité de conserver, par des moyens artificiels, une portion suffisante de ses facultés pour contrôler la machine »1 .

Mumford admettait que l’Homme post-historique était seulement une possibilité, et on pourrait penser que ce cauchemar ne s’est pas réalisé. Cela dit, à notre époque de communications instantanées, la tendance à se cantonner dans la fenêtre étroite du présent est omniprésente, et de la même manière que l’Homme post-historique considère la nature comme un matériau mort, le passé connaîtrait aujourd’hui le même sort. Des historiens, des philosophes, des logographes de tous horizons vantent même ce mode d’existence délivré des « chaînes » du passé, pour en célébrer la légèreté, l’insouciance et la liberté, au point même que toute fidélité, inclination personnelle au passé serait une faute, un signe d’hostilité à la loi inexorable du progrès qui prétendument ne viserait que l’avenir. En somme, le mouvement de la modernité consisterait, pour les sociétés et les individus, à « passer à l’avenir » sans aucun coup d’œil tourné vers l’arrière.

Par bonheur, si l’on regarde autour de soi, le Québec n’est pas encore devenu ni un parc de béton où des vivants sont momentanément stationnés, ni un simple réseau sans fil d’individus reclus dans le scaphandre de leur moi qui gazouillent entre eux par des ondes électromagnétiques. Il grouille d’activités et d’initiatives venant de citoyens, d’associations et de municipalités dont l’objet est de se remémorer des figures et des moments remarquables de l’histoire locale et nationale. Parfois, ces commémorations engagent l’État, qui les orchestre ou les soutient, pour célébrer l’anniversaire d’une ville ou d’un moment fondateur. La commémoration ne prend pas toujours la forme d’une bruyante fanfare sous l’autorité des pouvoirs : elle parle aussi de langage muet des plaques et de monuments commémoratifs, des édifices restaurés, du patrimoine devenu lisible et vivant pour les générations présentes et à venir. Elle est parfois grave et lente, comme dans une cérémonie officielle, ou joyeuse, à l’occasion d’un festival ou d’une reconstitution historique. Elle est souvent profane et spontanée, quand des citoyens prennent sur eux de célébrer tel accomplissement ou tel personnage qui leur tient à cœur; elle est parfois savante et méticuleuse, sous la forme d’une exposition dans un musée.
Toutes ces activités servent une fonction essentielle : éveiller et répandre dans la population une conscience historique, sans laquelle il n’y a ni peuple, ni démocratie fermement établie. Car la démocratie n’est pas qu’affaires de droits et de procédure électorale, elle suppose justement un demos qui a acquis à travers le temps une certaine épaisseur. La démocratie s’exerce ainsi au sein d’une communauté dont les citoyens ont conscience de partager un même destin, des expériences historiques déterminantes et formatrices, des œuvres communes dont le sens s’éclaire de la connaissance des personnes qui les ont réalisées et des luttes qu’elles ont menées. La commémoration inscrit les citoyens dans une chaîne continue d’actions qui traverse le temps et les générations. Elle donne un visage à un passé qui autrement, demeurerait abstrait et anonyme. Par les trésors de pédagogie et d’invention artistique qu’elle arrive souvent à réunir, elle rend ce passé transmissible pour les jeunes générations et les nouveaux arrivants, qui peuvent se l’approprier et s’y identifier. De plus, en rompant avec l’uniformité des espaces standardisés et avec la routine du travail taylorisé, la commémoration humanise et embellit nos espaces publics et nos existences, elle leur ajoute une dimension qui densifie l’expérience humaine là où il ne faudrait voir que rapidité des mouvements, régularité et unidimensionnalité des tâches.

Bref, la commémoration, comme l’expriment les composantes de ce mot, c’est se « souvenir avec », c’est la mémoire concertée, en communauté avec des concitoyens. En cela, la commémoration réalise un travail que ni l’histoire savante, ni l’enseignement de l’histoire dans les écoles, ne peuvent accomplir à eux seuls. Elle transforme l’histoire en œuvre civique, et des lieux et des moments épars, engloutis dans l’indifférence de l’espace et du temps, en chemins de mémoire 2 qui soudent les consciences et inspirent l’action collective, de la plus petite échelle humaine, comme le quartier et le hameau de campagne, aux plus grandes, comme la nation ou le monde. Qui plus est, en confortant les citoyens dans l’idée que leur passé leur appartient, elle les encourage à penser de même pour l’avenir.

Plusieurs ministères et organismes de l’état du Québec se mêlent de commémorations diverses, mais désordonnées et sans visée d’ensemble. Plusieurs grandes commémorations engageant tous les pouvoirs ont déjà eu lieu – comme le 400e anniversaire de fondation de la ville de Québec – mais en laissant l’impression qu’elle servait plus la propagande politique ou le divertissement que le ressouvenir civique. Que le Québec se dote d’une politique nationale des commémorations ferait œuvre utile, d’autant mieux que plusieurs pays ont su faire montre de cohérence en ce domaine en y intégrant le souci de la préservation du patrimoine et des lieux de mémoire 3. Les états généraux sur les commémorations qui se tiendront à l’instigation du Mouvement national des Québécois du 6 au 8 octobre 2016 au Gesù à Montréal arrivent à point nommé et promettent des discussions enrichissantes.

Notes

1- Lewis Mumford, Les transformations de l’Homme, Paris, Payot, 1974, p. 177.
2-Je reprends ici le titre d’une très belle exposition de photographies préparée par des étudiants du CÉGEP André-Laurendeau et du Lycée Jean-Rostand en hommage à des soldats québécois qui ont participé à la Grande Guerre de 14-18. Présentée cet été sur les cimaises (panneaux d’exposition) du Marché Atwater à Montréal, elle rendait compte des « chemins de mémoire » suivis par ces jeunes partis à la recherche des traces laissées par leur ancêtre des deux côtés de l’Atlantique.
3-Voir à ce propos l’excellente étude réalisée par Charles-Philippe Courtois, Les commémorations historiques nationales au Québec, Institut de recherche sur le Québec, janvier 2011, 35 p. Disponible en ligne :
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