par Jean-Pierre Durand  |  Le Patriote

L’ancien felquiste Francis Simard est décédé le 10 janvier dernier, à l’âge de 67 ans, suite à une rupture de l’aorte abdominale, alors qu’il se trouvait tout bonnement à la maison. Outre sa conjointe Béatrice Richard, il laissait dans le deuil ses parents Gérard et Marie-Claire, ses enfants Renée- Louise et Émilie, sa belle-fille Fanny, ses frères Raymond et Normand, la mère de ses enfants Denise Mercier, ainsi que de nombreux parents et amis. La trajectoire de vie de Francis Simard aurait pu être bien différente s’il ne s’était engagé en politique dans sa prime jeunesse, mais parfois la vie a de ses tournures particulières inusitées. Car, à n’en point douter, les faits et gestes découlant de son engagement dans l’action révolutionnaire du FLQ – qui n’est pas ce qu’on pourrait appeler un banal plan de carrière – ne pouvaient faire autrement que de marquer à jamais son auteur. Francis Simard n’y échappa pas, encore que la peine de prison et l’opprobre qui souvent s’y rattache ne le menèrent jamais à renier ses idéaux du départ, qui restèrent intacts tout au long de sa vie.

Né en Abitibi, plus exactement à Val- Paradis, en juin 1947, Francis Simard n’eut pas le temps de s’y attacher, car, un mois après sa naissance, ses parents retournaient vivre à Baie-Saint-Paul. Cinq ans plus tard, la famille déménage à Ville Jacques- Cartier, une municipalité plutôt misérable annexée aujourd’hui à Longueuil, où le père devient débardeur. On se rappellera que c’est dans cette ville qu’oeuvrait le docteur Jacques Ferron. Très tôt, le jeune Francis s’intéresse à la politique et milite au sein du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), mais, comme d’autres jeunes de son temps, il en vient à trouver que les choses ne bougent pas assez vite à son goût et il se tourne peu à peu vers des actions plus susceptibles à ses yeux de bousculer le cours des choses, d’apporter le progrès social tant désiré.

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Francis Simard (au centre) à l’époque relatée dans le film La Maison du pêcheur

Francis fera la rencontre de Paul Rose en 1967, alors que le RIN, comme à chaque année, organisait une manifestation pour commémorer la victoire des Patriotes de 1837 à Saint-Denis. Ils se retrouveront entre autres à Percé à l’été 1969 pour ouvrir la Maison du Pêcheur, lieu de rassemblement qui sert alors à promouvoir l’indépendance du Québec et la justice sociale auprès des jeunes de l’endroit et d’ailleurs.

Puis vinrent les événements d’Octobre 1970, qui culminèrent avec la loi des Mesures de guerre et la mort du « ministre du chômage et de l’assimilation » Pierre Laporte. Les membres de la cellule Chénier du FLQ – dont fait partie Simard – seront arrêtés le 29 décembre de la même année. Assumant politiquement et collectivement ce qui est arrivé, les quatre felquistes sont condamnés. Francis Simard obtiendra une sentence à perpétuité et sera libéré sous condition en 1982. Il vivra désormais dans l’ombre, se permettant quelques rares apparitions publiques, forcément remarquées. La parution de son autobiographie – Pour en finir avec octobre – en 1982, puis sa participation aux scénarios de deux films de Pierre Falardeau, Le party (1989) et, surtout, Octobre (1994), le feront connaître sous l’angle d’un intellectuel et non plus seulement d’un activiste. La collaboration de Simard aux films de Falardeau date des premières visites que le cinéaste lui avait rendues quand celui-ci était en prison… Alors sur tout ce qu’il me racontait de la vie en prison, j’ai retenu des bribes… Mais c’est sans contredit pour Octobre que la collaboration s’intensifie et se transforme en amitié durable et fraternelle entre les deux hommes. On est en 1981 et Francis Simard a été libéré. Falardeau et son complice Julien Poulin vont alors faire une série d’entrevues avec lui. Ils discutent de tout avec Simard, mais ils sont mal à l’aise pour aborder de front la mort de Laporte. Falardeau raconte : Finalement, après mille détours, on s’est décidés : « Bon… Là… Y reste la mort de Laporte… » Francis, lui, n’a pas hésité à nous répondre : « On l’a tué. On l’a étranglé. Pis ça, ça va vite… ça va ben vite… » Je n’ai pas insisté. Les questions se sont arrêtées là. Je me rappelle que Poulin pleurait, et moi, j’avais le motton dans la gorge; Francis, lui, était tout croche…

Dans Pour en finir avec octobre, Francis Simard écrit à propos de la mort de Pierre Laporte, survenue le 17 octobre 1970 : Nous nous sommes tous mis à brailler. Nous avons vraiment craqué. C’était comme si nous mesurions d’un coup, instantanément, à en avoir mal au coeur, combien était grave le geste que nous venions de poser, ce que nous venions de faire. Tu réalises combien c’est précieux une vie. Tu réalises qu’il est trop tard. Ce point de non-retour intervient alors que Francis Simard n’a que vingt-trois ans et que ses acolytes de la cellule Chénier du FLQ, Paul Rose, Jacques Rose et Bernard Lortie, sont âgés de 19 à 26 ans.

En 1994, Simard participe au film documentaire La liberté en colère que réalise Jean-Daniel Lafond. Ce film réunit quatre anciens felquistes, Charles Gagnon, Pierre Vallières, Robert Comeau et Simard, qui échangent sur leurs engagements militants respectifs. À la fin du film, on assiste à un échange entre Simard et Vallières, où ce dernier met en doute que Laporte ait été tué par les felquistes. Devant l’entêtement de son interlocuteur, qui ne cherche pas tant à vrai dire à dialoguer qu’à le confronter, voire à l’amener dans une sorte de traquenard qu’on dirait arrangé avec le gars des vues, Francis Simard quitte la scène. On en aurait fait tout autant à sa place.

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Francis Simard, après sa sortie de prison, a consacré une grande partie de sa vie
à l’histoire militaire canadienne

Quelques années plus tard, en 1999, suite au décès de Pierre Vallières, Lafond, interviewé par Richard Martineau, revient sur le film Octobre de Falardeau pour redonner du lustre à une thèse invérifiable et déjà ressassée (accréditant que la mort de Laporte était un « accident » et que, au fond, c’est la police qui l’aurait tué !) que Vallières défendait depuis la parution en 1977 de son essai L’exécution de Pierre Laporte, et par le fait même invalider la version de Simard que présentait le film. Ce qui choque plus que de raison Falardeau, c’est que Lafond puisse privilégier cette thèse de Vallières, alors même que ce dernier ne possédait pas un « soupçon de preuves » pour alléguer ses dires.

On a mentionné plus haut que Francis Simard était un intellectuel. De fait, l’historien Robert Comeau, aujourd’hui professeur retraité de l’UQAM, également impliqué dans le FLQ en 1970, mais qui ne Francis Simard (au centre) à l’époque relatée dans le film La Maison du pêcheur. Francis Simard, au moment de son arrestation.  Francis Simard, après sa sortie de prison, a consacré une grande partie de sa vie à l’histoire militaire canadienne. côtoyait pas pour autant Francis au moment des événements (le FLQ avait une structure pour le moins étanche – précaution oblige quand on est dans le combat révolutionnaire – qui n’incitait pas à la sociabilité), le décrit comme un véritable érudit. Comeau n’est devenu ami avec Simard que lorsque celui-ci est sorti de prison. Francis Simard fréquente Béatrice Richard, qui fait alors un doctorat sur Dieppe sous la direction de Comeau et qui sensibilisera ce dernier à l’importance de l’histoire militaire.

simard 5Tout le temps qu’il a passé en prison, Simard s’occupait de la bibliothèque et il demandait aux éditeurs de lui envoyer des livres afin d’enrichir celle-ci. Donc beaucoup de livres lui parvenaient et il lisait pas moins d’un livre par jour. Il a développé notamment une profonde connaissance des romans qui parlent de la guerre. Béatrice Richard a été la première diplômée en histoire militaire avec un doctorat de l’UQAM. Elle obtint un poste de professeure au Collège militaire de Kingston (Ontario). Alors, quand le couple vivait à Kingston, Francis Simard fréquentait assidument la bibliothèque du collège pour y faire de la recherche sur l’histoire militaire, mais, à un moment donné, cela s’est su qu’un ancien felquiste foulait ce lieu et cela n’a pas plu. Pour faire une longue histoire courte, comme on dit, cela a valu à l’amie de coeur de Simard sa mutation à Saint Jean-sur-Richelieu, où le couple s’installa. Et Francis Simard a continué de faire de la recherche en histoire militaire. Il a réussi à faire un ouvrage de référence, un répertoire portant sur toutes les guerres qui ont eu lieu au Canada et sur celles auxquelles le Canada participa, et pour chacune de ces guerres, il a recensé les mémoires, les thèses, les articles de revue et jusqu’aux romans où il y est question des guerres. Bref, Simard était un passionné d’histoire militaire canadienne, qui lisait tout ce qui lui tombait sous la main et qui recourait aux archives pour parfaire ses connaissances. Il possédait une connaissance historique surprenante, que n’est pas près d’oublier Robert Comeau. Pendant un certain temps, cette documentation, pour la partie concernant la période de la Nouvelle- France, fut mise en ligne sur le site de la Chaire Hector-Fabre en histoire. Francis Simard et Béatrice Richard ont poussé beaucoup pour qu’il y ait de la recherche en histoire militaire, et que l’on reconnaisse à sa juste valeur la présence québécoise lors de toutes ces guerres.

simanrd 4Des événements comme ceux d’Octobre ne peuvent faire autrement que de générer toutes sortes d’oeuvres, fictives ou non, et bien sûr l’histoire du FLQ n’y échappa pas avec un riche apport cinématographique (La Maison du pêcheur d’Alain Chartrand) et littéraire (La Constellation du Lynx de Louis Hamelin). Or, pour une large part de ce corpus, la fiction occupe une place de premier choix, au point de risquer d’occulter parfois ce qui s’est vraiment passé. Francis Simard n’avait manifestement pas aimé le film d’Alain Chartrand et ne s’en est pas caché pour le dire. Et il n’aimait pas davantage les théories conspirationnistes élaborées par Louis Hamelin dans son oeuvre. Jean-François Nadeau écrit : Simard regardait d’un oeil perplexe les complexes échafaudages intellectuels de (Louis Hamelin). Il trouvait navrant et « surtout très triste » qu’on puisse affirmer que le cours de l’histoire est déterminé en définitive par l’action de forces occultes qui échappent à la volonté et à l’action des individus.

À Jean-François Nadeau qui lui demandait en septembre 2013 si la situation au Québec avait changé depuis les événements d’Octobre, Francis avait répondu sans hésiter : Je crois que c’est encore pire aujourd’hui. Le ras-le-bol de ce temps-là, je crois que ça rejoint le printemps érable. Et il avait conclu par ce qui restera son leitmotiv, à savoir que lui ne s’était pas résigné à « voir la vie en spectateur ». Il avait assumé ses choix politiques et les conséquences de ceux-ci… Il avait dit un jour au journaliste Jean-Paul Soulié :« Octobre 70, jamais je ne me vanterai de ça. Mais on voulait faire la révolution, et ça, j’en suis fier. »

Jules Falardeau a écrit à propos de Francis Simard : Un homme dangereux disait mon père. Dangereux parce qu’il pense par luimême, disait-il. Ce n’était pas un homme nécessairement facile d’approche. Un homme d’une grande humanité. Un homme cultivé. Un homme droit. Un homme qui n’a jamais rien demandé à personne après être sorti de prison. En fait, ni avant, ni après. Un homme qui a refusé de plier, même acculé au pied du mur. Un homme qui n’a jamais demandé pardon, pardon d’exister, pardon d’avoir été. Un homme qui n’a jamais renié. Et Jules Falardeau de conseiller à chacun pour comprendre Francis Simard de lire son livre Pour en finir avec octobre. •••

SOURCES
Comeau, Robert, entretien avec l’historien, 2 février 2015.
Falardeau, Jules, « Francis Simard et le FLQ : attention aux amalgames », Le Huffington Post, 15 janvier 2015.
Falardeau, Pierre, Les boeufs sont lents mais la terre est patiente, Montréal, VLB Éditeur, 1999.
Fournier, Louis, F.L.Q. – Histoire d’un mouvement clandestin, Montréal, Québec/Amérique, 1982.
Hamelin, Louis, Fabrications – Essai sur la fiction et l’histoire, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2014.
La France, Mireille, Pierre Falardeau persiste et filme ! (Entretiens), Montréal, L’Hexagone, 1999.
Nadeau, Jean-François, « L’ex-felquiste Francis Simard est décédé », Le Devoir, 15 janvier 2015.
Simard, Francis (avec la collaboration de Bernard Lortie, Jacques et Paul Rose), Pour en finir avec octobre, Montréal, Stanké, 1982.
Soulié, Jean-Paul, « 1970-1990 : la crise d’octobre », La Presse, 6 octobre 1990.
Bulletin d’histoire politique, sous la direction de Robert Comeau, vol. 1, no 1 (automne 2002).
Dossier « La mémoire d’octobre : art et culture ».
Bulletin d’histoire politique, sous la direction de Robert Comeau, vol. 19, no 1 (automne 2010).
Dossier « Le cinéma politique de Pierre Falardeau », comprenant un texte de Mireille La France sur
les films Octobre et 15 février 1839.