Article de Pierre Dubuc paru dans L’Aut’Journal, édition du 3 novembre 2009.

Contrairement à la presse francophone qui fuit comme la peste le débat sur l’extension aux cégeps des dispositions de la Loi 101, les médias anglophones ne craignent pas d’aborder la question. Dimanche dernier, 1er novembre, The Gazette traitait à nouveau du sujet en éditorial. Le titre « No language limits on CEGEP choice » a le mérite d’être clair, sans même qu’on soit obligé de le traduire en français.

The Gazette revient sur l’assemblée publique organisée récemment par la SSJB-Montréal, le Mouvement Montréal français et le SPQ Libre. L’éditorial insiste sur la nécessité de laisser le « libre choix » aux étudiants francophones de pouvoir fréquenter un cégep anglophone pour leur permettre de devenir bilingue et bénéficier du même avantage que les étudiants allophones – déjà bilingues – face au marché du travail.

Dans sa présentation lors de l’assemblée précitée, le professeur Charles Castonguay a montré à l’aide des données des recensements que le « libre choix » du cégep menait à l’anglicisation des allophones… et des francophones qui le fréquentaient. Apprendre son métier ou sa profession en anglais conduit à travailler en anglais. Travailler en anglais mène à parler l’anglais à la maison et, finalement, à s’angliciser.


Les cégeps anglophones en pleine progression

Un bref coup d’œil sur la situation des cégeps anglophones permet de comprendre l’intérêt de The Gazette et de la communauté anglophone.

Dawson est le plus gros cégep du Québec avec ses 7 580 étudiants. L’automne dernier, le cégep a reçu 8 000 demandes d’inscriptions pour 3 000 places disponibles, soit une hausse de 12 % par rapport à l’année précédente. Un autre cégep anglophone, le collège Vanier a rapporté une augmentation de 13 % des inscriptions. Quant au collège John Abbott, il compte cette année un nombre record de 5 900 étudiants.

Pourtant, selon le Service régional d’admission au collégial du Montréal métropolitain, l’augmentation générale des inscriptions pour l’ensemble des cégeps, tant francophones qu’anglophones, n’était que de 4,3 % pour le Grand Montréal.

L’augmentation de la clientèle dans les cégeps anglophones découle d’une plus grande fréquentation des institutions anglophones par les élèves allophones et francophones. Au cégep Dawson, à peine 59 % des étudiants sont de langue maternelle anglaise, 25 % sont allophones et 16 % sont de langue maternelle française.

Les cégeps anglophones font face à un problème de surpopulation alors que les cégeps francophones ne réussissent pas combler les places disponibles. En 2006, le collège Dawson a reçu 10,5 millions $ pour la construction de locaux pédagogiques et l’agrandissement de l’espace réservé aux activités étudiantes.

Si les dispositions de la loi 101 étaient élargies aux cégeps anglophones, Dawson perdrait 40% de ses étudiants.

The Gazette sort l’arme ultime

Selon The Gazette, le « véritable scandale linguistique est la pauvreté du français parlé et écrit des diplômés francophones ». Même si le journal n’a pas utilisé l’expression de Pierre Elliot Trudeau – qui avait fait scandale à l’époque – cela revient à dire que les Québécois parlent un « lousy french ».

La solution, selon The Gazette, réside dans une campagne pour que le « français soit mieux enseigné dans les écoles primaires et secondaires ». En somme, une campagne pour le Bon parler français.

Dans son allocution, lors de l’assemblée sur les cégeps, l’historien et dramaturge Jean-Claude Germain rappelait comment, à chaque fois qu’on voulait faire diversion, on lançait « une nouvelle campagne du Bon parler français. Ça marche à tout coup !

« Faîtes-moi confiance, poursuit Jean-Claude Germain, si notre revendication pour que l’avenir de tous les Québécois passe par un enseignement supérieur reçoit l’appui qu’il mérite, le gouvernement va se fendre d’une déclaration à l’effet que les immigrants choisissent Concordia ou McGill parce que le français dans les universités francophones n’est pas d’un niveau international.

« Depuis maintenant plus d’un siècle, peu importe le diagnostic, la médication linguistique est toujours la même : il faut guérir la langue par la langue. Lorsque rien ne va plus, blâmez l’orthographe et la grammaire pour toutes les fautes de la société. C’est une riposte imparable pour détourner l’attention et occulter les débats.

« Les fautes d’orthographe, c’est l’état ponctuel de la langue ! La francisation, c’est le poids de la langue ! Et nous ne sommes jamais descendus dans la rue pour réclamer des dictées ou de l’aide aux devoirs, mais pour exprimer nos vives inquiétudes sur le poids de la langue française dans la société québécoise, son poids dans la vie courante, dans le monde des affaires, dans le monde universitaire, collégial, son poids au conseil municipal de la ville de Montréal, dans le monde du travail, dans l’affichage, sur les ondes, l’Internet et son poids dans le doublage des films.

« On ne peut aborder la question du poids du français sans évoquer la mémoire du seul homme politique qui, dans toute l’histoire du Québec, a su proposer et imposer une approche linguistique autre que celle d’une campagne du Bon parler : le docteur Camille Laurin. Pour lui, la schizophonie n’était pas une maladie atavique, mais un symptôme. « Si le Québec a mal à sa langue, c’est que le corps entier de la nation est malade. Et c’est tout le corps qu’il faut guérir ».

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