Jean-Simon Gagné | Le Soleil

(Québec) Le 26 août 1977, l’Assemblée nationale adoptait la Charte de la langue française, communément appelée loi 101, dans une atmosphère survoltée. Pour ses créateurs, il ne s’agissait pas d’une loi parmi tant d’autres. Ça, non. On la présentait plutôt comme un projet de société destiné à changer le Québec «de manière irréversible». Rien ne devait échapper à son oeuvre de «francisation». Justice. Éducation. Travail. Langue d’affichage. Alouette.

Le premier ministre René Lévesque, en 1979. En... (Archives Le Soleil) - image 1.0

Le premier ministre René Lévesque, en 1979. En matière de langue, on disait qu’il formait un étrange duo à la bon cop, bad cop avec son ministre Camille Laurin.

À la fin, la loi 101 devait en finir avec le complexe d’infériorité des Québécois francophones. Mieux, elle devait «rendre Mont-réal aussi française que Toronto est anglaise». Un aperçu de l’histoire d’une loi pas comme les autres, en quatre moments clés.

  • 26 août 1977 : une naissance mouvementée

Jamais une loi québécoise n’a suscité autant de passions! Depuis des mois, les médias anglophones la décrivent comme un concentré d’apocalypse. Le Maclean’s présente le premier ministre René Lévesque comme un «fanatique vêtu d’un tuxedo de location». Le «père» de la loi, Camille Laurin, est fréquemment comparé au chef de la propagande nazie, Joseph Goebbels. Le Montreal Star menace de créer une 11e province avec l’ouest de la ville de Mont-réal. Pour calmer le jeu, le gouvernement multiplie les propos rassurants. «Cette loi n’est pas faite contre quiconque, explique René Lévesque, au moment de son adoption par l’Assemblée nationale. Elle est tout simplement, sans hostilité, destinée à faire quelque chose de ferme et de vigoureux pour nous.» Peine perdue. En l’espace de quelques mois, 80 000 citoyens anglophones quittent le Québec. À Montréal, le prix des maisons dégringole. En janvier 1978, la compagnie Sun Life annonce qu’elle déménage son siège social de Montréal vers Toronto, à cause de la loi 101 et de «l’instabilité politique».

Camille Laurin et Jean-Guy Cardinal lors de la... (Archives Le Soleil) - image 2.0

Camille Laurin et Jean-Guy Cardinal lors de la Commission parlementaire précédant l’adoption de la loi 101, à l’été 1978.

Malgré tout, l’appui des Québécois de langue française ne faiblit pas. Chez les francophones, à l’automne 1977, la popularité de la nouvelle loi dépasse 80 %.

  • 13 décembre 1979 : coup de tonnerre à l’Assemblée

Le jugement tombe comme un couperet. Unanime. Les juges de la Cour suprême invalident les dispositions de la loi 101 qui font du français la seule langue de la Justice et de l’Assemblée nationale. Sur le coup, le gouvernement Lévesque dénonce une attaque directe «contre le Québec». Mais en coulisse, il constate avec stupéfaction qu’il s’est fait surprendre les culottes baissées. Des juristes se demandent même si les centaines de lois rédigées uniquement en français, depuis août 1977, sont valides! Un frisson parcourt l’administration. Le soir même, l’Assemblée nationale est convoquée d’urgence. Les députés adoptent en catastrophe la version anglaise de 310 lois. L’opposition accuse le gouvernement péquiste de dramatiser à outrance la situation, pour des motifs inavouables. Ça devient une habitude. À l’étranger, le Québec de la loi 101 est souvent décrit comme un repaire d’agités du bocal. Un Cuba du Nord. Lors d’un voyage aux États-Unis, le ministre des Finances, Jacques Parizeau, découvre que le personnage de René Lévesque inquiète tellement qu’un industriel texan croit que son véritable nom est «Lévetsky».*

*Pierre Duchesne. Jacques Parizeau, Tome II. Le baron (1970-1985), Québec-Amérique, 2002

À l'origine, la loi 101 interdisait le bilinguisme... (Archives Le Soleil) - image 3.0

À l’origine, la loi 101 interdisait le bilinguisme dans l’affichage commercial, jusque-là très répandu.

  • 15 décembre 1988 : la fournaise linguistique

Au Québec, les décisions de la Cour suprême en matière linguistique sont désormais plus redoutées que les vagues sur une piscine intérieure remplie à ras bord d’huile végétale frelatée. Cette fois, à quelques jours de Noël, la Cour statue que l’interdiction de l’anglais dans l’affichage commercial est contraire à la liberté d’expression. Une patate chaude pour le gouvernement libéral de Robert Bourassa. Une vraie de vraie. En plein hiver, plus de 30 000 personnes manifestent dans les rues de Montréal. Le ton n’est guère festif. «Bourassa, vends ton corps, vends pas ta langue!» clament plusieurs banderoles. Le 30 décembre, les locaux du lobby anglophone Alliance Québec sont incendiés, dans des circonstances nébuleuses. Bientôt, pour préserver ce qu’il surnomme la «paix linguistique», Robert Bourassa utilise la clause «nonobstant». Autrement dit, il soustrait certains éléments de la loi aux libertés fondamentales, pour maintenir l’affichage unilingue. La manoeuvre va lui coûter cher. Trois ministres anglophones démissionnent. Aux élections suivantes, le 25 septembre 1989, une partie de l’électorat anglophone se détourne des Libéraux. Le Parti égalité fait élire quatre députés dans des circonscriptions de l’ouest de l’île de Montréal. Surtout, l’épisode empoisonne durablement les relations du Québec avec les autres provinces canadiennes. On dira souvent qu’il a contribué au naufrage de l’accord constitutionnel du Lac Meech, en juin 1990, tel un iceberg avec le Titanic

  • 13 avril 2000 : réhabilitation tardive

Le temps passe. Mais la loi 101 continue de tenir les tribunaux occupés. En 1993, le gouvernement Bourassa adopte la loi 86, qui autorise l’affichage commercial bilingue à l’extérieur des commerces, à condition qu’il y ait une «nette prédominance» du français. Mais le «compromis» est bientôt contesté par les propriétaires d’un magasin d’antiquités des Cantons de l’Est, qui réclament que l’anglais et le français soient placés à égalité.

En avril 2000, la Cour supérieure tranche en faveur de l’affichage «avec nette prédominance du français». Les commerçants vont ensuite porter leur cause devant la Cour suprême et même devant les Nations Unies. En vain. Après une impressionnante série de revers devant les tribunaux, la 101 enregistre quelques victoires. En 2005, la Cour suprême du Canada confirme la constitutionnalité des dispositions interdisant aux francophones de fréquenter l’école publique anglaise.

Le premier ministre Robert Bourassa, arborant une mine... (Archives Le Soleil) - image 4.0

Le premier ministre Robert Bourassa, arborant une mine plutôt énigmatique, après une intervention sur le projet de loi 178 en décembre 1988.

Ces victoires tardives coïncident avec une certaine réhabilitation de la loi 101, ou plutôt de ce qui en reste. Lors de son 30e anniversaire, en 2007, la loi se découvre même quelques partisans inusités. L’avocat Julius Grey, le même qui a contesté l’affichage unilingue jusqu’en Cour suprême, se montre élogieux. «Si vous m’aviez dit, en 1977, que je reconnaîtrais maintenant que la loi 101 a des effets presque entièrement positifs, j’aurais été surpris. Mais je pense que c’est le cas. C’est une loi essentielle pour tous les Québécois», confie-t-il à L’actualité. Le ministre fédéral Stéphane Dion se montre encore plus enthousiaste. Selon lui, la loi 101 avait des côtés très «positifs». Il suggère même qu’il s’agit d’une grande loi «canadienne»!

Fiou. À ce rythme, on finira par décerner l’Ordre du Canada au père de la loi 101, Camille Laurin, à titre posthume!

***

«Il faut réécrire la Charte  de la langue française» – Guy Rocher

Le sociologue Guy Rocher faisait partie des principaux artisans de la loi 101. À titre de sous-ministre, il a été étroitement associé à sa rédaction, en 1977. Aujourd’hui, il déplore un certain «confort linguistique». En entrevue avec Le Soleil, il plaide pour une réécriture en profondeur de la Charte de la langue française.

Q À quoi ressemblait l’ambiance au moment de l’adoption de la loi 101, à l’été 1977?

R La Charte de la langue française est une enfant de la période exaltante qui a suivi l’élection du Parti québécois, le 15 novembre 1976. L’ambiance était électrique. Il y avait une explosion d’espoir. Ça dépassait tout ce qu’un gouvernement pouvait proposer.

À 93 ans, Guy Rocher reste une figure... (Archives La Presse, Martin Chamberland) - image 6.0

À 93 ans, Guy Rocher reste une figure incontournable de la sociologie québécoise. Pour lui, le défi consiste à concilier «le respect pour toutes les minorités avec un égal respect pour la recherche d’une identité québécoise particulière».

La communauté anglophone était sous le choc. Un certain nombre de gens se préparaient à quitter [le Québec]. J’étais en contact avec des professeurs de l’Université McGill. Je passais mon temps à leur dire : «Apaisez-vous. Nous n’entrons pas dans une ère fasciste.»

L’équipe de rédaction a travaillé très rapidement. Intensément. Ce qui nous portait, c’était le fort courant de sympathie que nous sentions chez les francophones. Même chez les Libéraux, dont les leaders dénonçaient la loi.

Au début, [le premier ministre] René Lévesque avait ses réserves. Il trouvait que la loi y allait un peu fort. Il s’inquiétait notamment des contraintes qu’elle imposait aux petits commerces. Mais à la fin, il avait conclu que le Québec ne pouvait pas s’en passer. «Un pays normal n’aurait pas besoin de la loi 101, disait-il. Mais le Québec n’est pas un pays normal.»

Q Avec le recul, quel bilan tirez-vous de la loi 101?

R Le plus grand succès de la loi, c’est la francisation des nouveaux arrivants. Ceux qu’on a surnommés les enfants de la loi 101. Mais d’une certaine manière, la loi 101 a été victime de son succès. Elle a rassuré la majorité francophone. Elle a instauré une sorte de confort linguistique.

Or, la loi 101 n’a pas cessé d’être attaquée devant les tribunaux. Aucune loi québécoise n’a été plus édulcorée. Et la volonté de la grignoter est encore très présente. Lors de leur dernier congrès, les jeunes libéraux ont discuté d’une proposition visant à permettre aux francophones d’inscrire leurs enfants à l’école anglaise.

Aujourd’hui, les menaces [qui pèsent sur le français] viennent de la mondialisation, des technologies, mais aussi de l’attitude des Québécois eux-mêmes. Il y a une confusion qui s’est installée entre le bilinguisme des personnes et celui des institutions. Le bilinguisme des personnes est toujours souhaitable. Il faut l’encourager. Mais pour les institutions, c’est autre chose.

 

Guy Rocher en 1979, alors qu'il était secrétaire... (Archives Le Soleil) - image 7.0

Guy Rocher en 1979, alors qu’il était secrétaire général associé au ministère du Développement culturel.

Q Avec le temps, plusieurs adversaires farouches de la loi 101 se sont mis à chanter ses louanges. Est-ce à dire qu’elle a atteint ses objectifs?

R La loi 101 a atteint plusieurs de ses objectifs. Mais je crois que nous sommes mûrs pour une réécriture en profondeur de la Charte de la langue française. Il faudrait faire davantage pour la francisation des petites entreprises. L’affichage est en pleine déroute. En particulier à Montréal.

Il faudrait aussi étendre la loi 101 aux cégeps. Faire en sorte que les francophones et les allophones aillent au cégep en français*. Ça peut sembler excessif. Mais il faut savoir qu’en 1977, beaucoup de gens ne voulaient même pas qu’on oblige les francophones à fréquenter l’école secondaire en français. Ils jugeaient que ce genre d’obligation devait se limiter à l’école primaire.

Pour l’instant, je n’ai pas l’impression qu’il existe une grande volonté gouvernementale. Mais je suis un optimiste de nature. La langue française, ce n’est pas une petite affaire. C’est un fait trop important pour qu’on puisse l’ignorer très longtemps. Nous vivons une époque particulière. Il y en aura d’autres. Beaucoup d’autres.

* En 2015, 40,5 % des étudiants allophones et 5,6 % des étudiants francophones fréquentaient un cégep de langue anglaise.

De 1977 à 2017

 

Population de langue maternelle française

En 1977 : 82,5 %              En 2017 : 78,4 %

Population de langue maternelle anglaise

En 1977 : 12,5 %               En 2017 : 9,6 %

Population d’une langue maternelle autre que le français ou l’anglais

En 1977 : 4,5 %                 En 2017 : 12,0 %

Pourcentage des élèves allophones qui fréquentent une école primaire ou secondaire de langue anglaise

En 1977 : 79,5 %                En 2017 : 11 %

Pourcentage des francophones qui communiquent surtout en anglais avec un supérieur ou des collègues, parmi ceux qui déclarent travailler dans les deux langues, sur l’île de Montréal

En 1977 : 66 %                   En 2017 : 36 %

Sources : Statistiques Canada, Institut de la statistique du Québec, Conseil Supérieur de la Langue française

 

 

 

SOURCE