par Jean-Pierre Durand

Joseph-Alfred Bernier

Joseph-Alfred Bernier

Cinquante-et-unième président-général de la SSJB de Montréal, Joseph-Alfred Bernier naquit en janvier 1875 à Marquette, dans l’État du Michigan. C’est donc un Franco- Américain de naissance qui prit les rênes de notre Société en 1934, l’année du centenaire. Sa famille, originaire de Maskinongé, avait émigré aux États-Unis en 1870. Même si cela n’a aucun intérêt en soi, je n’ai pu m’empêcher de songer à mon grand-père Durand, lui-même natif du Michigan, et venu s’installer au Québec à l’âge adulte.  Et comme probablement plus personne portant les patronymes Bernier, Durand, etc. ne parle encore couramment français aujourd’hui dans le Michigan, on peut donc dire sans se tromper qu’on l’a échappé belle ! Mais trêve d’apitoiements et revenons à Joseph-Alfred. Dans ses Figures catholiques (Montréal, Institut social populaire, 1950), le père Joseph-Papin Archambault lui consacre tout un chapitre. Hagiographique jusqu’à plus soif, le livre nous révèle somme toute peu de choses sur Bernier, si ce n’est qu’il était un assidu et un apôtre des retraites fermées, et, si ça se trouve, pas loin d’un saint homme. Voici d’ailleurs un court passage du livre qui nous en donne une petite idée : Catholique et canadien-français jusqu’à la moelle, indéfectiblement attaché à l’Église, aux traditions et aux institutions de sa nationalité, et prêt à toutes les luttes, à tous les sacrifices pour les maintenir et les faire prospérer. Si le ton peut sembler pompeux, il n’en est sans doute pas moins près de la vérité, surtout quand on examine le parcours professionnel de Bernier.

L’homme, qui mesurait plus de six pieds et qui était bâti comme Jos Montferrand, était voyageur de commerce de son état. Une situation qui le rendait vulnérable, comme tous ses confrères, aux tribulations et tentations qui ne manquaient pas de se trouver sur son chemin. En effet, comme il vit souvent à l’extérieur du foyer, le voyageur de commerce n’est pas à l’abri des mauvaises rencontres. Les hôtels qui l’hébergent étaient parfois des repères où se tenaient de louches individus, blasphémateurs et portés sur la bouteille par-dessus le marché, sans parler des aguichantes « créatures » qu’on pouvait y croiser et qu’on pouvait difficilement confondre avec des grenouilles de bénitier. Il faut croire que Bernier était de cette trempe d’hommes capables de résister. Mieux, par ses nombreuses retraites fermées, qu’il  promouvait à tour de bras, même parmi les tenanciers d’hôtel à qui il forçait un peu la main, Bernier accomplissait quasiment une mission apostolique.

Son amour de l’Église, qui le fait renoncer à Satan, à ses pompes et à ses oeuvres, n’a d’égal que son amour de sa nationalité canadiennefrançaise. C’est ainsi que Bernier s’engagea dans de multiples combats pour la nation, souvent de façon discrète, quand bien même, dans les faits, il pouvait en être la figure dominante. J’ai comme l’impression qu’il n’était pas du genre à agir pour épater la galerie. Un vrai patriote, quoi.

Pour la cause nationale et chrétienne – car pour lui et pour bien d’autres à l’époque, ces deux qualités allaient de pair – Bernier ne ménageait ni son temps ni ses efforts. Ainsi, après une dure journée de labeur et être rentré comme un bon chrétien à la maison pour le souper en famille, il repartait de sitôt pour la soirée, par le tramway, pour se rendre à une réunion de la SSJB ou d’un autre organisme auquel il s’était joint. Laissait-il toute la vaisselle à sa femme, me demande ma douce moitié qui lit ce que je tape derrière mon épaule ? Était-elle en diable de le voir quitter la maison pour ses nombreuses réunions, la laissant seule devant la télé… euh, devant l’énorme pot de fleurs qui trônait dans le salon ? Ça, aucun commentateur de l’époque n’en fait mention… même si ma conjointe a sa théorie là-dessus.

Si, en bon catholique, sa lutte contre les blasphémateurs était constante, Bernier était aussi un ardent patriote qui exigeait partout que l’on respecte sa langue et, par-delà, qu’on le respecte comme Canadien français. Ce combat, il le menait principalement dans les trains et les hôtels de la province, qu’il fréquentait assidûment comme voyageur de commerce, et où la langue anglaise dominait allègrement, voire effrontément. Quand le préposé du wagon demandait « ticket, please », les plus résolus refusaient de le lui donner et exigeaient d’être servis en français… ce qui pouvait les amener dans certains cas à passer une nuit en prison. On parle alors des années vingt, il y a donc bientôt cent ans. Qu’en est-il aujourd’hui dans les wagons de Via Rail qui traversent le Québec ? Il faut croire que certains préposés de l’époque n’en finissent plus de prendre leur retraite, puisque j’en ai rencontré un, il y a trois ans, en me rendant au Carnaval de Québec, qui n’avait toujours pas appris le français.

Donc, parallèlement à son travail et à son apostolat laïc, Bernier s’illustra par son action nationale, notamment par son militantisme (mot qui n’était pas encore inventé) à la SSJB de Montréal. À l’époque où Bernier est membre de la SSJB – il préside même l’une de ses sections – un événement tragique secoue le Québec. En effet, le 9 janvier 1927,  un dimanche, soixante-dix-huit enfants périssent dans l’incendie du Laurier-Palace, rue Sainte-Catherine dans l’Est de Montréal, alors qu’ils assistaient à une séance de cinéma. La SSJB, parmi d’autres, comme les associations et syndicats catholiques, non seulement réclame-t-elle une commission d’enquête, mais saisit l’occasion pour condamner le cinéma américain et son aspect moral. Bernier, déjà rompu à ces campagnes pour les bonnes moeurs et, leur corollaire, l’éradication du mal, se révèle un farouche combattant dans cette croisade contre le cinéma américain, agent d’américanisation qui déforme l’esprit et l’âme des Canadiens français. Cette année-là, le Congrès de notre Société adopte une motion réclamant rien de moins que la fermeture obligatoire des cinémas le dimanche.

Évidemment, le cinéma américain n’avait rien à voir avec la mort de ces pauvres enfants, mais on était si croyants dans ce temps-là ! Toutefois, il est vrai que les entreprises culturelles de l’époque, dominées par les anglophones, pouvaient exercer une influence susceptible d’angliciser et de faire perdre cet esprit français aux nôtres… et, en bout de piste, lentement mais sûrement, les assimiler. La SSJB joua un grand rôle pour diffuser de la chanson française, exiger qu’il y ait des radios françaises, que l’affichage se fasse en français et que les services soient en français. Le Mouvement Montréal français, né il y a deux ou trois ans, n’a hélas rien inventé. Il faut croire, sans ironie, que nous faisons face comme nation à des adversaires qui ne lâchent pas facilement prise, qui n’abdiquent jamais, pas même en cent ans, et que seule l’indépendance du Québec assurera la pérennité de notre langue.

À l’extérieur du Québec, les Canadiens français n’en menaient pas large non plus. Partout, ils sont victimes de lois iniques (comme le tristement célèbre Règlement 17 en Ontario) et traités comme des « nègres blancs ». Ils mènent des luttes coûteuses, peut-être un peu trop gentilles à mon goût, alors qu’il aurait fallu faire plus de bruit, frapper plus fort sur la table, exiger et prendre plutôt que de constamment demander, négocier, quémander ou se satisfaire de miettes et de belles paroles, mais, bon, les Canadiens français sont un peuple pacifique, parfois un peu trop bonasse, avec des partisans en leur sein d’un bonententisme de dupe, comme a déjà dit le chanoine Groulx. Bref, ils en ont livré des combats nos frères et nos soeurs à l’extérieur du Québec, des combats où ils s’en sortaient souvent fragilisés, tellement l’adversaire était pugnace. Ces luttes laissèrent des séquelles, comme l’anglicisation de plusieurs, ce que notre président actuel, Mario Beaulieu, décrit à juste titre comme étant ni plus ni moins qu’un ethnocide.

J’entends déjà quelques lecteurs me reprocher de juger l’époque où vécut Bernier. Qu’ils me pardonnent, car je ne la juge pas. Au contraire, je reconnais et j’apprécie à sa plus haute valeur ce que nos prédécesseurs à la SSJB ont fait pour rendre le peuple meilleur, pour assurer notre survivance, mais force est d’admettre que si nous avons pu survivre, nous avons aussi perdu beaucoup. À l’époque de Bernier, il y avait des sociétés Saint-Jean- Baptiste partout ou presque en Amérique du Nord. Il y avait des communautés françaises dans l’Ouest canadien, dans le Midwest américain, en Nouvelle-Angleterre, en Louisiane, etc. Ces communautés sont aujourd’hui réduites comme une peau de chagrin, les sociétés Saint-Jean-Baptiste ont presque partout fermé leurs portes aux États-Unis, et les organismes qui parfois les ont remplacées ne peuvent même plus communiquer en français. Le philosophe Karl Marx a déjà dit : Celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre. En clair, cela veut dire que si nous n’opérons pas de rupture avec le gouvernement fédéral, si nous ne nous dotons pas d’un pays, nous nous affaiblirons comme peuple et nous disparaîtrons. Ce n’est évidemment pas ce que nous voulons, n’est-ce pas ?

À la fin des années vingt, cela bardait partout, notamment aux États-Unis, où c’était loin d’être jojo. Les Franco- Américains de la Nouvelle-Angleterre faisaient face à un clergé irlandais qui leur était hostile. Devant l’adversité, certains étaient prêts à abandonner leur langue pourvu qu’ils conservent leur foi. C’est pour livrer bataille que le mouvement que l’on a appelé « sentinelliste », animé par un certain Elphège Daignault, naquit afin de défendre les Franco-Américains contre les assimilateurs et, notamment, le francophobe Mgr Hickey. Dès le départ, la SSJB, ce qui est tout à son honneur, porta ses sympathies et apporta son soutien aux Sentinellistes. Mais les Franco-Américains étaient divisés entre eux (ah, ces divisions qui nous ont tant nui au cours de notre histoire !). Pour vous expliquer, et sans vouloir sombrer dans l’amalgame, on pourrait comparer les « purs et durs » (Sentinellistes) aux partisans du « beau risque » (anti-Sentinellistes de l’Union Saint-Jean-Baptiste d’Amérique). En bout de piste, les seconds (avec l’aide du Saint-Siège !) ont eu raison des premiers : peut-être aurions-nous aujourd’hui quelque intérêt à regarder ce qui s’en est ensuivi pour en tirer quelques leçons.

Il se pose aussi le problème de l’immigration au Canada. Le gouvernement fédéral, toujours prompt à affaiblir les Canadiens français, adopte une loi en 1925, l’Empire Settlement Act, qui privilégie l’installation d’immigrants britanniques dans l’Ouest canadien en leur accordant des tarifs préférentiels, alors que les Canadiens français du Québec n’en bénéficient pas et choisissent de s’installer alors aux États-Unis, où ils seront tôt ou tard assimilés dans le melting-pot américain. À nouveau, la SSJB s’engage dans la cause de la colonisation et fustige le gouvernement fédéral qui n’en fait toujours qu’à sa tête… désespérément dure. Il s’en trouve même parmi les nôtres quelques lavettes – leurs émules écrivent aujourd’hui des éditoriaux dans La Presse – pour sermonner les Canadiens français osant demander l’égalité de traitement avec les immigrants britanniques ! Méchants que nous étions !

En 1930, Joseph-Alfred Bernier, alors l’un des directeurs du Conseil général, soumet un rapport intitulé « Nos devoirs à l’égard de la langue française », qui vise à intensifier la campagne de francisation (dans les bureaux de poste et ailleurs). Dans ces mêmes années, la SSJB revendique une juste part des emplois publics, faisant état de la sous-représentation des Canadiens français dans l’administration fédérale.

Pendant les années de crise, la SSJB met sur pied et soutient un comité pour « l’achat chez nous », un comité de colonisation et un comité secret du fonctionnarisme (qui réclame une juste part des Canadiens français dans l’administration publique). C’est au Congrès du 29 septembre 1934 que Joseph-Alfred Bernier est élu par acclamation président de la SSJB. Il succède alors à Victor Doré.

Malgré la crise – ou peut-être à cause de celleci – le discours nationaliste s’affirme plus résolument. Au Congrès du 14 mars 1935, un directeur de la Société, Joseph Dansereau, expose la doctrine de la SSJB : Le nationalisme ne signifie pas l’orgueilleuse domination par la force et par l’injustice, mais la fière notion de soi, l’énergique poursuite de ses destinées, sans acceptation de droit ou de fait, d’un rôle inférieur… Il poursuit : Il est loisible qu’un jour, séparés de la Confédération, nous formerons un pays libre.

Le 28 novembre 1935, Bernier abandonne la présidence et il est remplacé, sous sa proposition, par Ernest Laforce. Jusqu’à son dernier souffle, Bernier resta actif pour les causes qui lui tenaient à coeur. Il mourut le 17 février 1947.

Source : L’Histoire de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, par Robert Rumilly.