Frédéric Lacroix | L’AUT’JOURNAL

J’ai pu obtenir les dernières données de fréquentation au cégep du ministère de l’Éducation et de l’enseignement supérieur en date du 25 février 2017. Ces données permettent de dégager les tendances et de comprendre une actualité, qui ne nous propose, la plupart du temps, qu’un portrait morcelé et partiel de la réalité.

Pour le Québec au complet, en 2016-2017, 26 780 étudiants étaient inscrits à temps plein dans les cégeps anglophones publics, soit une légère hausse de 113 étudiants (0,4 %) par rapport au nombre d’étudiants inscrits en 2013-2014. Dans le réseau francophone, sur la même période, on note une baisse de 2343 étudiants (soit 1,7 %), de 139 254 à 136 911 étudiants.

Pour la région de Montréal, en 2016-2017, 20 623 étudiants étaient inscrits à temps plein dans les cégeps anglophones publics, soit une légère hausse de 154 étudiants (0,75 %) par rapport au nombre d’étudiants inscrits en 2013-2014. Dans le réseau francophone, sur la même période, on note une baisse de 907 étudiants (soit 2,5 %), de 36 941 à 36 034 étudiants.

La tendance pour les DEC préuniversitaires est particulièrement intéressante. Pendant que les cégeps francophones perdaient 1496 étudiants de 2013 à 2017 (de 16 850 à 15 354), les cégeps anglophones, de leur côté, ne subissaient aucune baisse (13 969 à 14 005 étudiants temps plein).

Si cette tendance se maintient, dans quatre ans, il y aura le même nombre d’étudiants inscrits au DEC préuniversitaire au cégep anglophone qu’au cégep francophone à Montréal. La tendance est évidente : les cégeps anglophones font le plein d’étudiants pendant que les cégeps francophones sont en perte de vitesse.

Certains se réjouissent du fait qu’environ la moitié des allophones s’inscrivent au cégep français et que cette proportion soit en légère hausse sur une décennie. Dans ce cas, cette moitié est un verre à moitié vide. Voici pourquoi.

Statistiques Canada annonçait en janvier dernier que la proportion d’allophones allait presque doubler au Québec de 2011 à 2036, passant de 12,9% de la population à 21,2%. A Montréal, les allophones constitueront 32,2% de la population.

Si la moitié seulement s’inscrit dans les cégeps francophones, il est facile de prévoir que, mécaniquement, il y aura un effondrement continu du nombre d’inscriptions dans ces institutions et une explosion du nombre d’inscriptions dans les institutions anglophones. L’effet à Montréal sera particulièrement dramatique. En 2036, le réseau de Cégeps anglophones sera le réseau dominant à Montréal.

Cet effondrement des inscriptions dans les institutions francophones a déjà débuté et force les directions des cégeps francophones à se livrer à un clientélisme forcené dans l’espoir de maintenir leurs programmes (et leurs emplois!).

Ainsi, Le Devoir annonçait le 23 juin dernier que le Cégep Bois-de-Boulogne à Montréal avait voté la création d’un DEC « bilingue » afin d’attirer plus de francophones et de tenter de pallier la baisse de clientèle qui le frappe. Le Cégep Mérici de Québec a aussi basculé au bilinguisme récemment pour les mêmes raisons. Il est de notoriété publique que le plus gros cégep de Québec, le Cégep de Sainte-Foy, travaille aussi à angliciser ses programmes afin de faire concurrence à Saint-Lawrence.

Cette anglicisation des programmes dans les institutions francophones est un signal fort adressé aux étudiants et à la société en général, signal qui indique qu’une formation en français est « insuffisante », et qu’il faut maintenant étudier directement en anglais pour assurer son avenir au Québec.

Il faut réfléchir aux conséquences logiques qui découlent de cette anglicisation : pour enseigner en anglais dans les cégeps, ne faut-il pas des professeurs formés en anglais? Des anglophones de préférence? Les universités francophones pourront-elles longtemps offrir des programmes en français dans certaines disciplines?

Ceux qui visent l’enseignement au cégep y penseront, en effet, par deux fois avant de s’inscrire dans un programme de langue française qui risque de leur fermer des portes.

De plus les études en « bilingue » ou en anglais au cégep risquent d’orienter les étudiants vers les universités anglophones, question de leur permettre de continuer à « pratiquer leur anglais ». Une baisse de clientèle est donc aussi à prévoir dans les universités francophones.

Il faudra aussi penser à mieux « préparer » les étudiants à étudier en anglais au cégep en mettant encore plus d’heures d’anglais au primaire et au secondaire. Bref, l’anglicisation tranquille des cégeps francophones risque fort de déclencher une réaction en chaîne et de miner la cohérence du réseau d’éducation de langue française au Québec.

Le prix à payer pour le refus obstiné de mettre en place quelque chose qui ressemble à une « loi 101 au cégep » sera lourd.  A court terme, ce qui se profile n’est pas le maintien du statu quo et du mal-nommé « équilibre linguistique », mais l’effondrement du système d’éducation francophone au Québec comme vecteur d’intégration et de déploiement du français langue commune.

 

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