Michel David  |  Le Devoir

 

On attribue à Winston Churchill l’image du cheval dessiné par un comité qui le transforme en chameau. Les partis politiques, particulièrement le PQ, ont également le don de rendre les choses aussi tortueuses que possible.

Pour des raisons que Bernard Landry a qualifiées d’électoralistes, Jean-François Lisée refusait catégoriquement d’étendre au niveau collégial les dispositions de la loi 101 qui régissent l’accès à l’école primaire et secondaire anglaise, même s’il a lui-même qualifié le cégep anglais de « bar ouvert ». Le « compromis » qu’il a négocié avec les partisans d’une extension évite en effet de heurter les jeunes francophones que le PQ souhaite ardemment séduire, tout en serrant la vis aux allophones qui le bouderont peu importe ce qu’il fait.

Il est peu probable que les francophones désireux de s’immerger dans la langue de Shakespeare, qui demeure le plus sûr moyen de maîtriser une autre langue, se satisferont d’un meilleur enseignement de l’anglais dans les établissements francophones ou même d’une session complète dans un établissement anglophone.

S’imaginer qu’une forme de réciprocité va inciter un nombre significatif d’anglophones à faire un séjour dans un cégep francophone est une vue de l’esprit. Un délégué rapportait samedi que le cégep Gérald-Godin avait vainement tenté de rassembler une cohorte désireuse de faire l’expérience. Pas un seul étudiant ne s’était inscrit.

Si un gouvernement péquiste donne réellement suite à la proposition qui a été adoptée en fin de semaine et réduit le financement du réseau collégial anglais pour l’adapter aux seuls besoins des anglophones de souche, la frustration des francophones désireux d’y avoir accès sera la même que si la loi l’interdisait. Peu importe, d’ici la prochaine élection, le PQ pourra prétendre que le principe du libre choix est maintenu.

La nouvelle politique du PQ ne peut qu’encourager la création de DEC bilingues, comme il en existe déjà dans quelques cégeps, la dernière initiative en date étant celle de Bois-de-Boulogne, qui projette d’offrir un diplôme bilingue en sciences de la nature conjointement avec le collège Dawson à compter de l’automne 2018.

Le glissement devient inquiétant. Ainsi, le 21 août dernier, le site Web du Syndicat des professeur(e)s du cégep de Sainte-Foy révélait que la direction avait modifié en catimini la Politique sur l’emploi et la valorisation de la langue française. L’article qui faisait du français la « langue d’enseignement » a été abrogé. Le français est maintenant la « langue prépondérante d’enseignement ». À Québec !

Il faut dire que M. Lisée lui-même, qui avait jadis inspiré son célèbre discours du théâtre Centaur à Lucien Bouchard, a intériorisé depuis longtemps le concept de prépondérance ou de « prédominance », que la Cour suprême a introduit dans le débat linguistique dans son jugement de 1988 sur l’affichage commercial. Dimanche, il a jugé de son devoir d’intervenir sur le plancher du congrès pour dissuader les délégués de réclamer un retour à l’unilinguisme français, comme ils l’avaient fait en 2011, avant qu’on les force à faire amende honorable. La prédominance est un signe de respect envers les autres, a-t-il expliqué. De toute évidence, les concepteurs de la loi 101 n’avaient pas réalisé la nécessité d’une telle courtoisie et ils ne prévoyaient certainement pas qu’elle deviendrait progressivement un principe général.

Un appui de 92,8 % n’en constitue pas moins une belle victoire pour M. Lisée, qui a maintenant les coudées franches au sein de son parti à l’aube de l’année électorale. À l’échelle sismique du PQ, le congrès a été d’un calme remarquable.

C’était toutefois le plus facile pour le chef péquiste. Ce sera une autre affaire de gagner la confiance des Québécois, dont seulement 13 % voient en lui le meilleur premier ministre, selon le dernier sondage Léger-Le Devoir. S’il ne manque aucune occasion d’associer le gouvernement Couillard à l’ère Charest, les libéraux vont eux-mêmes répéter ad nauseam que, le PQ a beau changer de chef à répétition, sa nature demeure la même.

Il suffit parfois de peu pour réveiller les fantômes du passé. Les délégués qui s’y opposaient ont perçu la proposition d’« étendre l’exigence de neutralité politique des fonctionnaires de l’État à la neutralité religieuse » comme un retour à la charte de la laïcité. M. Lisée s’en défend, mais on peut parier que le premier ministre Couillard fera la même interprétation.

Même si la tenue du référendum a été reportée à un deuxième mandat, le PQ fait toujours face au même dilemme. Qu’il s’agisse de santé, d’éducation ou encore d’environnement, le programme adopté en fin de semaine constitue sans doute la base d’un « plan solide ». Un délégué a précisément souligné le risque d’offrir aux Québécois ce que M. Lisée a déjà qualifié d’« ostie de bon gouvernement ». « Je suis contre le fait que le PQ fasse croire qu’on peut avoir tous les avantages de l’indépendance sans avoir besoin de la faire », a-t-il lancé.

 

 

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