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Il semble que Jean-Marc Fournier et moi ayons un point en commun. Nous tenons tous deux au rayonnement et à la pérennité de la langue française sur ce continent. En cela, nous sommes «Ensemble pour le français», comme l’indique le titre de son texte paru ce mardi dans La Presse+. Cependant, force est de constater que nous sommes très loin de poser le même diagnostic sur l’évolution de notre réalité linguistique. Pour ce qui est des remèdes à apporter, il est probable que nous ne nous entendrons jamais.

Dans sa lettre ouverte, le Ministre québécois de la Francophonie canadienne nous fait part de sa lecture fort enthousiaste de l’état de santé du français au Québec et au Canada. Monsieur Fournier cherche à nous convaincre que nous aurions tort de ne pas nous réjouir, à la veille du 150e de la «Fédération», de la place occupée par le français sur le sous-continent canadien.

Avec égards, je doute franchement que le temps soit aux réjouissances, et encore moins à l’aveuglement volontaire ou à la banalisation des reculs inquiétants que subit ici la francophonie. Admettant du bout des lèvres qu’il y aura encore «des batailles» à mener, monsieur le Ministre se garde sans surprise de trop élaborer sur ce thème. Parmi tous les chiffres qu’il allègue, il omet selon moi de mentionner ceux qui permettent de dresser un portrait juste et rigoureux de la situation.

Projections 2006-2056
Ainsi, monsieur Fournier oublie de nous informer des perspectives démolinguistiques 2006-2056 de l’OQLF fournies par le réputé démographe Marc Termote – dont les prévisions ont toujours visé juste depuis les années 90. Celui-ci démontre que dans quatre décennies, la proportion de locuteurs parlant le plus souvent le français à la maison aura chuté d’environ 82% en 2006 à 73% au Québec, et de 52,4% à 42,3% sur l’Ile de Montréal . À elle seule, cette information devrait suffire à modérer les élans d’optimisme de monsieur Fournier pour plutôt l’orienter vers les défis à relever, mais poursuivons…

Vitalité linguistique et assimilation
Monsieur le Ministre omet également de mentionner qu’à l’heure actuelle, l’anglais progresse nettement plus vite que le français sur l’Ile de Montréal, avec un indice de vitalité linguistique de 1,42, comparativement à 1,09 seulement pour le français, selon les données du recensement de 2011. Ainsi, pour 100 personnes de langue maternelle anglaise, 42 non-anglophones adoptent l’anglais comme langue d’usage.

Dans le reste du Canada, l’indice de vitalité linguistique du français est dangereusement négatif: 0,61, ce qui signifie que pour 100 locuteurs de langue maternelle française, 39 n’utilisent pas cette langue à la maison. Pas étonnant qu’en moins de 40 ans, la proportion de personnes ayant le français comme langue d’usage au Canada soit passée de 25,7% en 1971 à 21% en 2011. Des chiffres qui ne mentent pas.

Langue du travail à Montréal
De plus, monsieur le Ministre n’a pas jugé pertinent de préciser qu’en matière de langue du travail, entre 1997 et 2010, la proportion de travailleurs du secteur privé exerçant leur métier généralement ou uniquement en français sur l’Ile de Montréal, a chuté de 62,5 % à 43,7 %, une diminution de plus de 30% en moins de 13 ans.

Données sur le bilinguisme
Plutôt que de se pencher sérieusement sur nos enjeux démolinguistiques, Jean-Marc Fournier préfère s’arrêter sur le fait qu’«[a]ujourd’hui, une forte majorité des jeunes anglophones sont bilingues», une donnée relativement peu utile. Ce que monsieur le Ministre semble vouloir faire passer pour une victoire n’est en fait que la normalité, – celle qui veut que les communautés minoritaires, naturellement, ont tendance à apprendre la langue de la majorité… Or, cette normalité est encore loin d’être parachevée, puisque chez les minorités linguistiques au Canada, seuls 6 Anglo-Québécois sur 10 se déclarent bilingues, comparativement à près de 9 francophones sur 10 hors-Québec.

Quant aux majorités linguistiques, 38% des francophones au Québec se déclarent bilingues, comparativement à 6% seulement des anglophones au Canada anglais… Par ailleurs, mentionnons que s’il est vrai que les jeunes Anglo-Québécois parlent davantage français que leurs aînés, les jeunes anglophones de l’extérieur du Québec sont, quant à eux, de moins en moins bilingues. En effet, lors du Recensement de 1996, 15 % des jeunes âgés de 15 à 19 ans dont l’anglais est la première langue officielle parlée pouvaient soutenir une conversation dans les deux langues officielles du pays. En 2011, cette proportion avait diminué à 11 %.

La question des nouveaux arrivants et des allophones
Monsieur Fournier semble heureux de révéler que «[d]e 2010 à 2014, 85 % des nouveaux arrivants connaissaient le français à leur arrivée ou l’apprenaient dans nos écoles, pour les enfants, ou par les services de francisation du ministère de l’Immigration, pour les adultes.»

À première vue, on s’étonne tout d’abord que cette proportion ne soit pas de 100%, mais passons… De toute évidence, les calculs de monsieur le Ministre visent à embellir une réalité qu’il préfère peut-être ne pas voir telle qu’elle est. – Voilà une perspective plus confortable.

Il faut préciser d’entrée de jeu que connaître le français à son arrivée au Québec, cela n’implique pas automatiquement qu’on l’adopte comme langue d’usage, à la maison ou en public. Par exemple, 30% des Canadiens ont beau «connaître» le français, seuls 21% le parlent à la maison!

Ensuite, la réalité, c’est que 200 000 nouveaux arrivants, surtout concentrés dans la région métropolitaine, ne parlent toujours pas français en 2016 au Québec, tel que rapporté récemment par l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) . Cette situation s’explique en grande partie du fait que le bilinguisme institutionnel se fait de plus en plus présent dans nos vies, jusque dans les services publics québécois, financés à même nos impôts. Cela envoie le message aux immigrants qu’ils n’ont pas nécessairement à apprendre le français pour vivre ici.

Par conséquent, parmi nos concitoyens allophones, les «francotropes», c’est-à-dire ceux qui tendent à adopter plus facilement la langue française, ne sont eux-mêmes que 77% à l’utiliser en public, d’après des données recueillies en 2014 par le Conseil supérieur de la langue française. Au travail, l’usage du français recule à 70% dans ce groupe.

Mais, ce n’est rien comparé aux allophones «non-francotropes», catégorie dont on a précisément la responsabilité de franciser. Seuls 40% d’entre eux parlent généralement le français en public et 44% ont adopté l’anglais. Au travail, seuls 34% parlent français alors que 48% gagnent leur vie en anglais, soit près de la moitié. En-dehors du monde du travail, toujours chez les non-francotropes, la donnée la plus significative quant à l’usage de l’anglais concerne les sphères d’interaction avec le gouvernement où l’anglais se situe à 50% dans la fréquentation scolaire, 41% en CLSC, 51% dans les hôpitaux, 50% dans les communications orales et 63% dans les communications écrites avec le gouvernement québécois.

Aussi, «connaître le français» n’est malheureusement pas non plus un gage d’intégration au marché du travail pour un nouvel arrivant, puisque chez les immigrants francophones, le taux de chômage est de 40% plus élevé que chez les immigrants anglophones, tel que révélé il y a quelques jours par Le Devoir sur la base de documents obtenus par le MIDI. Comme si parler français était un handicap, de nombreux nouveaux arrivants francophones se sentent obligés d’apprendre l’anglais pour réussir, ici au Québec, du fait de cette diglossie institutionnelle qui les discrimine.

Par ailleurs, si autant d’enfants issus de l’immigration apprennent le français, comme le relève monsieur Fournier, c’est simplement parce que la fréquentation de l’école primaire et secondaire française est obligatoire pour tous les nouveaux arrivants en vertu de la loi 101, rejetée à l’époque par le Parti libéral dans sa forme adoptée en 1977.

Quant aux services de francisation, on sait bien qu’ils francisent de moins en moins. Les chiffres précédents sont là pour en témoigner… Cela n’est pas étonnant, considérant les millions de dollars coupés ces dernières années en matière de francisation. Dommage, quand on sait qu’un grand nombre d’immigrants n’étant pas parvenus à se franciser, finissent par quitter le Québec: une perte nette pour notre société et notre économie.

La francophilo-philie de monsieur Fournier
Monsieur le Ministre n’a pas tort de se réjouir de l’existence d’une francophilie canadienne, à laquelle il s’attarde longtemps au soutien de sa vision pour le moins jovialiste de la réalité du français. Ainsi, alors qu’en 2011, il n’y avait pas plus de 1 007 814 francophones de langue maternelle au Canada anglais, et que seuls 618 976 personnes parlent la langue de Molière à la maison, monsieur Fournier tente de nous épater avec son joli chiffre de «2,6 millions de francophones et de francophiles»… Ça frise la malhonnêteté intellectuelle.

Il faut bien souligner qu’aimer une langue, c’est bien beau, mais ça ne suffit guère à assurer sa pérennité. À titre d’exemple, je me définis moi-même comme «latinophile» depuis l’époque de mes cours de latin à l’école secondaire. Hélas, cela ne changera rien au fait que le latin est une langue morte. Et même si des millions de personnes se mettaient à partager cette passion avec moi, cela ne ressusciterait pas pour autant la langue de Cicéron… Ce qui compte, lorsqu’il s’agit de veiller à la vitalité d’une langue, c’est qu’elle soit utile, utilisée et portée par des institutions solides, ce qui est de moins en moins le cas au Canada.

Mais puisque monsieur Fournier accompagne sa francophilo-philie de chiffres, voyons voir ce qu’il en est. Au-delà des 400 000 personnes suivant des cours d’immersion française au Canada anglais (au même titre qu’il en existe aux Etats-Unis, ce qui ne remet pas en question le paysage anglais de ce pays), il aurait surtout fallu indiquer la baisse des inscriptions dans les programmes réguliers de français, langue seconde: 432 000 entre 1992 et 2011, une diminution de 24%. Cette donnée apparaît pourtant quelques lignes plus loin dans le rapport de Statistique Canada au sujet de l’évolution du bilinguisme, sur lequel se fonde monsieur Fournier. Dommage qu’il ne l’ait pas relevé dans son texte.

La soi-disant «légitimité nouvelle» du français au Canada
Monsieur Fournier affirme que «[r]écemment, les gouvernements [du Canada] se sont unis pour favoriser l’immigration en français.»

Certes, on ne peut être contre la vertu. Mais au-delà des vœux pieux et des «plans d’action» qui se contentent de demi-mesures, il vaudrait mieux pour l’avenir de notre langue commune, renégocier l’Accord Québec-Canada afin de rapatrier d’Ottawa l’ensemble de nos compétences en matière d’immigration et de sélection des nouveaux arrivants. D’ailleurs, cela faisait partie des demandes minimales du gouvernement libéral de Robert Bourassa préalablement aux négociations sur l’Accord du Lac Meech, qui a échoué comme on le sait.

N’empêche, en dépit du statu quo constitutionnel qui pèse lourdement sur l’avancement du Québec et du Canada français, monsieur le Ministre considère que «[l]e français bénéficie d’une légitimité nouvelle au Canada.»

Quand on sait que même Ottawa, la capitale du Canada, ce pays censément bilingue, refuse bec et ongles d’adhérer au bilinguisme officiel, quand on sait que le gouvernement fédéral n’a jamais rempli sa promesse d’adopter en français plusieurs pans de la constitution canadienne, quand on sait que de plus en plus de juges et de hauts-fonctionnaires fédéraux ne parlent pas un traître mot de français, etc., on se demande sérieusement comment monsieur Fournier peut en arriver à ces surprenantes conclusions.

L’appartenance au Canada
Enfin, le libéral Jean-Marc Fournier nous assure qu’«[u]ne claire majorité de fiers Québécois, plus de 75%, indique aux sondeurs, à divers degrés, une appartenance canadienne (CROP – automne 2015)»

On peut bien faire dire toutes sortes de choses à un seul sondage, mais d’après une analyse évolutive croisée de nombreux sondages CROP/L’Idée fédérale et Léger/AEC, la proportion de Québécois s’identifiant uniquement au Canada est passée de 27% à 16% de 1998 à 2010, alors que le pourcentage de Québécois s’identifiant uniquement au Québec a bondi de 47% à 60% pendant la même période. Quant à ceux se définissant à la fois comme Québécois et Canadiens, ils étaient 25% en 1998 et 20%, 12 ans plus tard …

J’ai donc l’impression que monsieur Fournier se sentira un peu seul avec ses chiffres lorsqu’il ira fêter le 150e anniversaire du Dominion le 1er juillet 2017, dont il nous parle avec fébrilité… Nous serons assurément plus nombreux à souligner la fête nationale du déménagement.

 

Signature Maxime Laporte
Maxime Laporte,
avocat
Président, Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal

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