Alex Boissonneault | ICI RADIO-CANADA

 

Avant le 23 novembre 1967, il y avait les Canadiens français. Après, des Québécois et des francophones hors Québec. Les décisions des États généraux du Canada français, qui se sont tenus à Montréal il y a 50 ans, ont transformé la politique québécoise et canadienne, mais elles ont jeté les bases d’un débat identitaire qui perdure.

 

« C’est l’un des événements les plus importants de l’histoire du Québec depuis 50 ou 60 ans » estime d’emblée le sociologue Jacques Beauchemin, « mais c’est aussi un des événements les plus sous-étudiés ».

Chantier de réflexion sur l’avenir de la nation canadienne-française, les États généraux ont plutôt précipité son éclatement.

Pour certains, c’est la fin du rêve d’Honoré Mercier et de Lionel Groulx, soit celui d’un peuple solidaire, qui se sent chez lui d’un océan à l’autre.

 

Une grande famille : le Canada français

Les États généraux ont été le dernier d’une série de rassemblements canadiens-français qui trouvent leur origine au XIXe siècle. En 1874, eut lieu la première « Convention générale des Canadiens français ». Lors du congrès de Québec, le 24 juin 1880, le « Ô Canada » est entonné pour la première fois.

En 1912, 1937, 1952, des congrès de la langue française ont été organisés à Québec. Ils seront des précurseurs des États généraux.

« Jusque dans les années soixante on parlait de la grande famille canadienne-française, une famille qui comprenait bien entendu le château fort, le Québec, les francophones en milieu minoritaire, qu’on appelait les avant-postes », rappelle l’historien Marcel Marte.

L’historien Éric Bédard ajoute que « le Canada français était une nation culturelle, dont l’épicentre était la vallée du Saint-Laurent, mais qui s’étendait à la grandeur du Canada et de l’Amérique du Nord. » Il mentionne qu’il y avait « une sorte de sentiment de solidarité, on se sent [alors] Canadien français. »

L’organisation des États généraux

Chaque circonscription québécoise (108 à l’époque) avait ses représentants aux États généraux, mais il y avait aussi des représentants des autres provinces, de différents organismes, des Sociétés Saint-Jean-Baptiste, des caisses populaires, des sociétés d’assurance, se souvient Paul Langlois.

Professeur de lettres, il avait 33 ans lorsqu’il se présente, comme quelque 1700 délégués, à la Place des Arts, à Montréal, comme représentant de la Société Saint-Jean-Baptiste de Trois-Rivières. « C’était une organisation incroyable quand on y pense avec le recul, d’avoir réussi à rassembler tout ce beau monde ».

Officiellement, les États généraux se déroulent sur trois ans. Des assises préliminaires ont pavé la voie au grand rassemblement qui a lieu à l’automne 1967

Une dernière réunion a lieu en mars 1969 à l’hôtel Le Reine Élisabeth, à Montréal. Environ 350 délégués représentent les minorités canadiennes-françaises hors Québec.

Un nombre important d’observateurs canadiens-français arrivent aussi des « Petits Canadas » des États-Unis.

 

Les tensions

Le rassemblement s’inscrit dans la foulée de la Révolution tranquille, dans un Québec en plein bouleversement. L’effet se fera clairement sentir sur les États généraux.

Jacques Beauchemin rappelle que le général de Gaulle « venait de faire son discours, c’est le moment où siège la commission Laurendeau-Dunton, avec les conclusions vraiment spectaculaires qui sont les leurs, c’est René Lévesque qui vient de quitter le Parti libéral. Il y a une effervescence nationaliste [québécoise] très forte. »

D’ailleurs, Paul Langlois se souvient que « dans les ateliers autant qu’à l’assemblée générale, c’était clair qu’il y avait comme une scission. »

La rupture

Le 24 novembre, ces tensions « éclateront au grand jour », explique l’historien Marcel Martel. Et un vote incarnera cette rupture.

Les délégués doivent se prononcer sur une résolution selon laquelle :

  • Les Canadiens français constituent une nation;
  • Le Québec constitue le territoire national et le milieu politique fondamental de cette nation;
  • La nation canadienne-française a le droit de disposer d’elle-même et de choisir librement le régime politique sous lequel elle entend vivre.

Résultat : 98 % des délégués québécois, 59 % des Britanno-Colombiens et 52 % des Acadiens votent pour cette résolution, mais 55 % des Ontariens, 63 % des Saskatchewanais et 68 % des Albertains votent contre. Les délégués du Manitoba s’abstiennent à 74 %.

Jacques-Yvan Morin, qui préside l’événement, explique alors aux médias que « les Québécois ne sont pas prêts à sacrifier le tronc aux branches ». Il est clair, selon lui, que les Canadiens français sont menacés par l’assimilation, et que la priorité doit être de sauver le corps de la nation, lequel se trouve au Québec.

 

Un divorce pas toujours à l’amiable

Le délégué de Rosemont, Marcel Henry, exprime franchement ce qu’il pensait à l’époque et ce qu’il pense toujours, 50 ans plus tard : « Autrefois, on était Canadiens français, mais aujourd’hui on est Québécois. Le Canada ça nous intéresse plus, c’est le Québec qui nous intéresse! »

Des propos qui résument bien la pensée d’une partie de la jeunesse québécoise, issue de la Révolution tranquille et généralement à gauche du spectre politique, note Éric Bédard.

Le message est à ce point clair pour l’historien que le terme lui-même en vient à prendre une connotation péjorative : dire de quelqu’un qu’il est Canadien français signifie souvent « qu’il ne s’est pas libéré intérieurement de l’oppression coloniale. Et donc, ça devient une insulte ».

Que sont devenus les Canadiens français?

Cinquante ans plus tard, la famille canadienne-française est devenue une douzaine d’identités délimitées par des frontières provinciales. Elles font maintenant partie de ce qu’on appelle la « francophonie canadienne ».

La nation est donc devenue québécoise, franco-ontarienne, fransaskoise, franco-terre-neuvienne, etc.

« L’appellation canadienne-française a disparu, certains en sont nostalgiques, mais d’autres vont dire : « On est bien content qu’on s’en soit débarrassé! » Parce qu’il y avait une dimension religieuse importante et d’autres vont dire que l’appellation canadienne-française n’est pas très inclusive alors que l’appellation francophone l’est », mentionne Marcel Martel.

Jacques Beauchemin n’est pas de cet avis. « Nous venons tous, Québécois et Canadiens français hors Québec de la même histoire d’oppression, nous avons traversé les siècles de la même manière, jusqu’à tout récemment […] Il faut se réconcilier avec ce passé-là. »

Les échos de la rupture

Les États généraux ont marqué durablement la politique québécoise et canadienne. La rupture de la nation canadienne-française a enflammé le débat sur la langue, l’identité nationale et le statut du Québec au sein du Canada.

Au Québec, l’événement a certainement contribué à l’essor du mouvement indépendantiste. Il a aussi nourri le discours des partisans du fédéralisme renouvelé. Pour le sociologue Jacques Beauchemin, il a fait passer la nation québécoise d’un sujet culture à un sujet politique.

Pour ce qui est des francophones hors Québec, ils ont dû se redéfinir et chercher leur soutien davantage à Ottawa qu’à Québec, souligne Marcel Martel.

Éric Bédard est catégorique : « On n’a pas fait la paix avec notre passé canadien-français ». Une paix nécessaire, à son avis, tant sur le plan de la mémoire que sur celui de la politique.

 

 

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