Charles Castonguay |  L’AUT’JOURNAL

 

C’est fou comment la perspective d’un congrès du Parti québécois peut faire sortir les organismes de la Charte de la langue française de leur mutisme systémique. À la veille du Congrès 2011, c’est le Conseil supérieur de la langue française qui, à coups de sophismes et de données fictives, avait cherché à torpiller l’idée d’étendre la loi 101 au cégep. À l’approche du Congrès 2017, c’est au tour de l’Office québécois de la langue française (OQLF) d’intervenir dans le même but.

La loi 101 oblige l’OQLF à faire rapport au moins tous les cinq ans sur l’évolution de la dynamique des langues au Québec. N’empêche, depuis son bilan complaisant de la situation linguistique déposé en 2008 par France Boucher, l’Office n’a rien publié sur la langue des études collégiales. Voilà que, neuf ans plus tard, dans Le Devoir du 10 février dernier, Marc Termote, en sa qualité de président sortant du Comité de suivi de la situation linguistique de l’OQLF, félicite Jean-François Lisée d’avoir exclu de sa Proposition principale pour le Congrès 2017 la résolution d’étendre la loi 101 au cégep. Et qu’après ses longues années de silence coupable sur le sujet, l’OQLF enchaîne fin mars avec une étude rassurante intitulée Langue et éducation au Québec. Enseignement collégial.

Selon Termote, le libre choix au cégep ne concerne qu’un nombre peu important d’individus. « Il est évidemment regrettable, écrit-il, qu’un certain nombre de diplômés du réseau secondaire francophone continuent d’être attirés par les cégeps anglophones. Mais de combien de personnes parlons-nous ? En 2014, moins de 1 900 élèves [allophones] sont passés du secondaire francophone au cégep anglophone, ce qui représente 31 % des personnes concernées (un pourcentage en net recul depuis les 46 % observés en 2001). »

Termote dissimule de la sorte que près de 2 100 élèves francophones sont aussi passés en 2014 du secondaire français au cégep anglais. Ce sont donc quelque 4 000 finissants du secondaire français qui se sont inscrits au cégep anglais cette année-là. C’est l’équivalent du recrutement annuel d’un cégep énorme. Situé sans doute sur l’île de Montréal. Avec les emplois en langue anglaise qui viennent avec. Et pour chaque nouvelle fournée annuelle de diplômés, des comportements nettement anglicisés en matière de langue utilisée dans les commerces, au travail, dans la consommation des créations culturelles, avec les amis et à la maison (voir entre autres Le choix anglicisant, étude publiée en 2010 par l’Institut de recherche sur le français en Amérique).

Peu important, tout cela ?

Termote omet également de dire que, depuis quelques années, l’attrait du cégep anglais sur les finissants allophones du secondaire français a cessé de reculer, tandis que son attrait sur leurs collègues francophones s’accélère. En 2015, 1 950 allophones et 2 250 francophones sont passés du secondaire français au cégep anglais. Appliquée au collégial, la loi 101 aurait dirigé au cégep français la quasi-totalité de ces 4 200 nouveaux inscrits.

Pour ce qui est de l’étude de l’OQLF, chacun des trois paragraphes du communiqué annonçant sa publication entonne le même refrain, soit que la proportion d’élèves allophones attirés au cégep français est plus élevée en 2015 qu’il y a vingt ou trente ans. Dans ce concert d’une redondance rassurante, un obscur petit bémol au troisième et dernier paragraphe : « On remarque que la fréquentation des collèges francophones par les élèves de langue maternelle française a légèrement diminué en 30 ans (baisse de 2,8 points de pourcentage). »

Le communiqué n’a pas suscité le moindre écho dans les médias. Et pour cause. Que le pourcentage d’allophones au cégep français soit plus élevé aujourd’hui qu’il y a trente ans n’a rien de surprenant, compte tenu de la constante progression du poids des francotropes au sein de la jeunesse allophone qu’entraîne depuis 1978 la sélection d’immigrants qui connaissent le français.

Cependant, l’étude ne distingue ni entre allophones francotropes et allophones anglotropes, ni entre la situation au pré-universitaire et celle en formation technique. Elle ne permet pas non plus de saisir adéquatement la situation sur l’île de Montréal, et ne présente aucune vue d’ensemble de l’avantage en chiffres réels que le cégep anglais tire du libre choix. Bref, une autre étude servile.

Quant à la diminution de 2,8 points en 30 ans dans la fréquentation des cégeps français par les élèves francophones, le flou du communiqué force l’admiration. Cela veut-il dire simplement que la population d’élèves francophones au cégep français est en baisse ? Ou que les élèves non inscrits sont partis faire le tour du monde en sabbatique ?

Non. Ils sont au cégep anglais. Et le mouvement s’accélère. Ce que l’OQLF évite également de dire. Décomposons ces 30 années pour voir.

Selon le tableau 1 en annexe à l’étude, le pourcentage de nouveaux inscrits francophones qui ont choisi le cégep anglais est passé entre 1985 et 2010 de 3,6 à 5,8 %, une hausse de 2,2 points ou de 61 % en 25 ans. Entre 2010 et 2015, ce pourcentage est passé de 5,8 à 7,2 %, une hausse de 1,4 point ou de 24 % en 5 ans seulement. La hausse durant les 5 dernières années est deux fois plus rapide que durant les 25 années précédentes.

Ce mouvement à la hausse concerne essentiellement le pré-universitaire. Selon des données que je viens d’obtenir du ministère de l’Éducation, entre 2010 et 2015, le pourcentage de francophones nouvellement inscrits au pré-universitaire et qui ont choisi le cégep anglais est passé de 7,8 à 10,4 %, une hausse de 2,6 points ou de 33 % en seulement 5 ans.

Examinons maintenant de façon plus globale la tendance durant les cinq années les plus récentes pour lesquelles des données pertinentes sont disponibles, soit durant la période de 2010 – un an avant le Congrès 2011 – à 2015.

En 2010, pour une population de nouveaux inscrits à 8,9 % anglophone et à 78,8 % francophone, le cégep anglais a attiré 18,5 % des nouveaux inscrits et le cégep français, 81,5 %. L’avantage qu’apporte le libre choix au cégep anglais est flagrant.

En 2015, pour une population de nouveaux inscrits à 8,2 % anglophone et 76,5 % francophone, le cégep anglais rafle 19,4 % des nouveaux inscrits comparé à 80,6 % au cégep français. Malgré une légère baisse du rapport entre le nombre de nouveaux inscrits anglophones et celui des francophones, la part du cégep anglais est en hausse et celle du cégep français, en baisse.

Au pré-universitaire, la part globale du cégep anglais est passée durant la même période de 23,4 à 25,3 % des nouveaux inscrits. Le problème est là. Le Québec finance à même les fonds publics l’anglicisation d’une partie importante – et croissante – de son élite de demain.

Au recensement de 2011, les anglophones comptaient pour 18 % de la population sur l’île de Montréal. D’après l’édition la plus récente des Statistiques de l’enseignement supérieur, en 2012 le cégep anglais y accaparait 36 % de l’effectif étudiant collégial à temps plein et à temps partiel. Au pré-universitaire, c’était 44 %.

Le Québec laissera-t-il couler encore un peu de sang de ses veines ? Ou se ressaisira-t-il avant qu’il ne soit trop tard ?

 

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