Article écrit par Mario Beaulieu et Christian Gagnon.

Grossière manipulation des médias et de l’électorat québécois, le tristement célèbre « coup de la Brink’s » constitue, dans notre histoire, l’un des plus évidents épisodes de violation de la démocratie par une entreprise privée, en l’occurrence le Royal Trust. Le 40e anniversaire des sombres événements du 26 avril 1970 est donc l’occasion de se pencher sur ce cas en se demandant si le mutisme quasi-total de nos manuels d’histoire à ce sujet n’a pas privé le Québec des leçons qu’il aurait dû en tirer. Mais surtout, de toutes récentes révélations faites par le principal témoin des faits apportent un nouvel éclairage sur le rôle qu’y joua le premier gouvernement Trudeau.

Nous sommes en avril 1970. « La Belle Province » vit sa première campagne électorale mettant en scène un parti indépendantiste véritablement concurrentiel. En effet, le Parti québécois (PQ) brigue pour la première fois les suffrages. Il est déjà acquis qu’il recueillera bien davantage que les honorables 5,55 % du RIN de Pierre Bourgault en 1966.

En ces temps où selon le rapport de la Commission Laurendeau-Dunton, 83 % des administrateurs et cadres du Québec sont anglophones, où les francophones ont un revenu moyen inférieur de 35 % à celui des anglophones et où les francophones arrivent au 12e rang dans l’échelle des revenus selon l’origine ethnique, tout juste devant les Italiens et les Amérindiens, qu’est-ce qui pourrait bien éloigner massivement les francophones du charismatique René Lévesque? La menace, créée de toutes pièces, d’une déroute économique, bien sûr. Encore et toujours la peur.

À la mi-campagne, le directeur du Devoir, Claude Ryan, attribue « la montée du phénomène souverainiste […] à la conviction – très bien exprimée par M. Lévesque – voulant qu’un peuple ne puisse se réaliser vraiment que dans un contexte où il est le maître incontesté de ses décisions politiques, économiques et culturelles. Elle tient aussi au fait que le PQ a réussi à traduire cette conviction dans un programme dont l’épine dorsale est la souveraineté mais dont les articulations témoignent d’un souci authentique de démocratie, de justice sociale et de liberté » (16 avril 1970). Puis, malgré des accusations hystériques de propensions révolutionnaires et dictatoriales, voire de communisme, d’anarchisme et de terrorisme, lancées au PQ par tous ses adversaires, quatre sondages publiés entre le 18 et le 25 avril placent le jeune parti souverainiste tout juste derrière les Libéraux de Robert Bourassa par un écart de l’ordre de la marge d’erreur. Les analystes évoquent le scénario d’un gouvernement minoritaire. C’en sera trop pour certains.

Le soir même de ce samedi 25 avril, un appel téléphonique anonyme est logé au quotidien The Gazette, indiquant que le lendemain matin à 9 heures, une quantité importante de valeurs quittera les bureaux montréalais du Royal Trust en direction de Toronto. Ce dimanche-là, tel que prévu, neuf fourgons blindés de la Brink’s Express sont alignés devant l’édifice C-I-L, sis au 630 ouest, rue Dorchester. Des gardes armés montent la garde tandis que d’autres transportent longuement les nombreuses caisses métalliques dans les camions. Alors que Tedd Church, photographe à The Gazette, fait son office, quelqu’un du Royal Trust lui demande, « Comment ce fait-il que vous soyez ici? Même Tom Lee [chargé des relations extérieures du Royal Trust] ne sait rien de tout ça! » (Québec-Presse, 17 mai 1970, p. 6).

La nouvelle est publiée dans la première édition du lundi de The Gazette, qui paraît le dimanche vers 21h. Aucune des photos de Tedd Church n’y figure. C’est que The Gazette a décidé que ces photos ne seraient ni utilisées ni vendues à quiconque. Québec-Presse et Time Magazine ont essuyé le même refus. Dans les jours précédents, la Fédération libérale du Canada a publié et distribué 250 000 exemplaires d’un bulletin intitulé « Quoi de neuf? ». Le bulletin agite le spectre d’une fuite des capitaux advenant l’élection du PQ et prétend, chiffres à l’appui, que le gouvernement fédéral verse au Québec un milliard$ de plus qu’il n’y perçoit. Ce même 26 avril, René Lévesque brandit un article du Toronto Telegram de la veille qui, cherchant à prêter une haute autorité aux chiffres du document libéral, affirme qu’ils ont été établis par des fonctionnaires permanents du gouvernement canadien à la demande du bureau de Trudeau, puis révisés par le personnel de son bureau avant d’être remis à la Fédération libérale pour diffusion. Lévesque accuse aussi M. Trudeau d’une « nouvelle fraude électorale » (Le Soleil, 27 avril 1970, p. 32) puisque la veille du scrutin au soir, le Premier ministre fédéral s’adressera aux Québécois sur une chaîne privée de télévision au sujet du « statut du Québec dans la Confédération ». Comme la loi interdit aux partis en lice de faire campagne 24 heures avant le début du vote, le PQ ne pourra y répliquer.

Ce dimanche 26 avril 1970 au soir, la Presse canadienne transmet à tous ses clients des médias écrits et électroniques sa dépêche issue de l’article de The Gazette. Le lundi matin, la nouvelle est partout au Québec, au Canada, et même aux États-Unis. Le Chicago Tribune scande « L’argent commence à fuir le Québec par peur d’une victoire séparatiste ». Des décennies plus tard, Jacques Parizeau se souvient : « Les Québécois ne savaient pas ce que c’était que des actions d’entreprises. Il faut savoir que vous pouvez allumer votre cigarette avec ces certificats. […] Dans les derniers jours, le vote nous filait entre les mains. On le sentait nous glisser des doigts comme du sable. […] Dans mon comté, les francophones ont cru dur comme fer que la substance du Québec se transportait à Toronto! » (Jacques Parizeau – Le Croisé, Pierre Duchesne, Québec Amérique, 2001, pp. 542 et 543). C’est que tous les médias ont repris l’information de l’article initial de The Gazette, à l’effet que chacun des neuf camions de la Brink’s soit assuré pour 50 millions$. Voilà de quoi impressionner les électeurs puisque ces 450 millions$ équivalent à la somme de 2,58 milliards$ en dollars de 2010. Le 29 avril, trois jours après le « coup de la Brink’s », le PLQ de Robert Bourassa élira 72 députés grâce à 45 % des suffrages. Le PQ devra se contenter de 7 sièges malgré 23 % du vote.

Le 28 mars dernier, 40 ans après cette vaste supercherie, le photographe Tedd Church a fait d’étonnantes révélations à la revue L’Action nationale (no d’avril 2010). Il a d’abord confirmé avoir été le seul et unique représentant des médias à être témoin du chargement des camions. Puis, il a affirmé avoir été convoqué par ses patrons, peu après avoir rapporté ses photos à The Gazette. Le « Publisher » et le « City Editor » l’ont alors avisé que ses photos ne seraient pas publiées à cause d’une « entente » en ce sens « avec le Premier ministre ». Ainsi, le gouvernement Trudeau ne s’était pas contenté de faire campagne au Québec à grands coups de fuite des capitaux appréhendée. Bien avant que The Gazette n’en publie la nouvelle en primeur, le bureau du Premier ministre était déjà au courant du « coup de la Brink’s » et même de l’existence des photos de Tedd Church. Désireux de manipuler l’électorat québécois sans pour autant causer des torts économiques au reste du Canada, le gouvernement Trudeau aura donc obtenu la complaisance de The Gazette afin de neutraliser le pouvoir médiatique de ces photos sur tout le continent. Voilà qui constitue certes une entrave à la liberté de presse. Après la Nuit des longs couteaux, le « Love-in » pré-référendaire de 1995, Option-Canada et le scandale des commandites, la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal accuse le Parti Libéral du Canada d’avoir été l’architecte du « coup de la Brink’s » et d’avoir violé, cette fois aussi, la démocratie québécoise et le droit à l’auto-détermination de notre peuple. Honte à Pierre Elliot Trudeau et à ses acolytes!

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