Dans ce texte plus ou moins bien avisé, Lise Ravary écrit :

« Il importe de faire les nuances que l’Histoire impose, ainsi que d’être fidèle à la pensée de Louis-Joseph Papineau qui écrivait, en 1831, dans Le Canadien, le journal de son parti, que le but ultime était d’obtenir de Londres des réformes politiques qui auraient ouvert la voie à la souveraineté du Canada et à l’avènement d’un peuple ‘ni Français, ni Anglais, ni Écossais, ni Irlandais, ni Yanké, mais Canadien’. »

Madame Ravary, le « peuple canadien » de Louis-Joseph Papineau n’a strictement rien à voir avec le « peuple canadien » ou « canadian » de Justin Trudeau…

À l’époque, on désignait comme « canadiens » les descendants des colons français établis en Canada, ce vaste territoire de la Nouvelle-France. Les Anglais loyalistes des années 1830 n’auraient eux-mêmes jamais souhaité qu’on les appelât « canadiens ». C’étaient… des Anglais (ce qui n’a rien de mal en soi).

Au fil du temps, le Canada contemporain aura donc réussi à nous usurper jusqu’à notre nom… Ainsi, les »Canadiens » du début deviendront progressivement les « Canadiens-français », cela jusqu’au tournant des années 60, où nous décidâmes enfin de devenir maîtres chez nous en fondant ici un véritable État moderne de langue française : le Québec. Dans cette cité réinventée pour le mieux, tous et toutes, par-delà leurs origines et leurs différences, s’appelleraient désormais « québécois ».

De tout temps, cette confusion sémantique quant à la qualité de « canadien », a nui à notre mouvement ainsi qu’à la compréhension de notre propre histoire, comme en témoigne de manière éloquente l’article de Ravary.

Par ailleurs, il n’est pas inutile de souligner que sous l’Acte constitutionnel de 1791 et jusqu’à l’Union de 1840, le Bas-Canada était une colonie britannique administrée séparément du Haut-Canada (l’Ontario actuel) et des autres colonies au sein du grand ensemble formant « l’Amérique du Nord britannique ». Parmi ces colonies, celle de Terre-Neuve, par exemple, nous sera entièrement étrangère jusqu’en 1949, date de son annexion tardive à la Confédération… Mais, en 1837-38, la Confédération, créée trente ans plus tard, n’existait pas encore, et donc le problème du fédéralisme canadien ne se posait pas. Les Patriotes du Bas-Canada étaient confrontés à d’autres problèmes ; ils étaient en conflit direct avec Londres, comme les États-Unis le furent à l’époque de leur guerre d’indépendance, plusieurs décennies plus tôt! Ainsi, « l’indépendantisme », le « républicanisme » de nos Patriotes visait techniquement, oui, à faire de la colonie britannique du Bas-Canada, une république libre, dotée de ses propres institutions.

Même si, pour se faire l’avocat du diable, on interprétait le combat patriote comme visant à réaliser l’indépendance des deux Canadas fusionnés en une seule entité, il faut se rappeler qu’à l’époque, les francophones étaient majoritaires (à environ 58%) sur l’ensemble de ce territoire… De sorte qu’on peut présumer, vu le genre d’institutions démocratiques envisagées, que s’il s’était agi de proclamer l’indépendance d’une hypothétique république du Canada-Uni, les « Canadiens » (français) en eussent littéralement pris le contrôle, les anglophones étant mis en minorité!

Cette perspective paraît si absurde, surtout du point de vue anglais, qu’il n’y a d’autre choix que de la rejeter. La majorité des Anglophones, surtout ceux de l’Ontario, – et même les « Patriots » parmi eux, n’auraient assurément jamais accepté l’idée d’être dominés par des petits-bourgeois canadiens-français!

La Déclaration d’indépendance du Bas-Canada, rédigée par Nelson en 1839, confirme sans l’ombre d’un doute que l’objectif ultime des Patriotes bas-canadiens consistait non pas à créer une quelconque république réunissant plusieurs colonies de l’Amérique du Nord britannique, mais bien une république du Bas-Canada, autrement dit du Québec. Les Ontariens n’auraient ensuite qu’à s’arranger avec leurs propres problèmes.

Que le très fédéraliste Philippe Couillard soit incapable d’assumer cette réalité historique, cela peut donc se comprendre, jusqu’à un certain point. N’empêche que sans ces révolutionnaires, le Québec ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui. Plus encore, s’il avait fallu s’en tenir aux positions des chouayens d’alors, les chouayens d’aujourd’hui n’existeraient même pas. Et s’il fallait, par malheur, que les chouayens d’aujourd’hui soient indéfiniment reconduits au pouvoir, alors le Québec de demain ne sera plus que l’ombre de ce qu’il aurait pu être. Par leur faute, hélas, le processus semble déjà enclenché… Plus ça va et plus le rêve de liberté, de démocratie et d’indépendance des Papineau, De Lorimier et Nelson, semble en voie de s’évanouir une fois pour toutes. Cela, au grand plaisir des plus serviles conseillers de Sa Majesté. En fin de compte, Durham aurait-il gagné son pari ?

Quand madame Ravary exhorte, de façon très politique d’ailleurs, à « dépolitiser » la Journée nationale des Patriotes, je veux bien, mais tant que ceux qui nous gouvernent ne tireront pas les conclusions naturelles de cet épisode douloureux de notre histoire, tant qu’ils n’assumeront pas le véritable sens de cette insurrection, et tant que le combat des Patriotes ne sera pas parachevé, – car il est loin de l’être, cette Fête, vue objectivement, ne sera guère autrement que politique.

Mais par-dessus tout, la force de cette commémoration réside dans sa dimension pédagogique. Pendant longtemps, parler des Patriotes était un sujet tabou. Combien de petits rassemblements militants, combien de petites commémorations, combien de longues vigiles au pied du courant à -40 en plein mois de février avec Victor Charbonneau et Pierre Falardeau, combien de détermination il a fallu pour que revive enfin en nous-mêmes ce récit héroïque! Aujourd’hui, manifestement, le tabou ne semble pas encore totalement levé. Peut-être le sera-t-il au jour de notre indépendance.

Pour celui qui pris goût à son propre esclavage, l’homme libre sera toujours méprisable.

Signature Maxime Laporte

Me Maxime Laporte
Président général
Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal