Pierre Dubuc | L’AUT’JOURNAL

Il y a quarante ans, la chute appréhendée du poids relatif des francophones au Québec, par suite de la diminution du taux de natalité et de l’inscription massive à l’école anglaise des enfants des allophones – mais aussi de nombreux francophones – avait provoqué une prise de conscience collective qui s’était traduite par une mobilisation en faveur de dispositions législatives qui allaient se retrouver dans la Loi 101.

Aujourd’hui, le même phénomène se reproduit au niveau collégial. En 2015, 4200 élèves passaient du secondaire francophone au cégep anglophone, soit 1950 allophones et 2250 francophones.  Au niveau préuniversitaire, les cégeps anglophones accueillent 25% des étudiants, même si la population de langue maternelle anglaise ne constitue que 8% de la population québécoise.  À Montréal, où les anglophones de langue maternelle anglaise ne forment que 18% de la population, les cégeps anglophones accueillent 44% des effectifs collégiaux de niveau préuniversitaire.

Mais, à la différence des années 1960 et 1970, il n’y a aucune mobilisation populaire. Pire, nous sommes confrontés à l’indifférence ou à la démission généralisée. Pire encore, nombreux sont ceux – particulièrement au sein de la jeune génération – qui justifient cet engouement pour les études en anglais au nom des supposés impératifs de la mondialisation.

 

Les enfants de la Charte

Nous avons espéré pouvoir compter sur les « enfants de la Loi 101 » dans notre combat indépendantiste, mais nous nous retrouvons plutôt avec les « enfants (allophones et francophones) de la Charte de Trudeau » et le triomphe de l’individualisme.

Le mépris subtilement distillé à l’égard de la langue et de la culture québécoises fait en sorte que l’élite des jeunes générations, qui voyage à travers le monde à la découverte de nouvelles cultures et se mobilise pour préserver les bélugas dans le fleuve ou les baleines noires dans le golfe, est indifférente devant le déclin et l’éventuelle disparition de la nation québécoise.

La question dépasse le cadre des inscriptions au cégep. En 1977, le Dr Laurin présentait les objectifs de la Loi 101 en disant qu’elle devait devenir « la langue de la promotion sociale », une affirmation reprise par M. Parizeau dans son livre La Souveraineté du Québec. Manifestement, ce n’est plus le cas, comme en témoigne la saignée des étudiants francophones et allophones  vers les  cégeps et les universités anglophones, porte d’entrée vers des emplois plus lucratifs en anglais.

On propage encore l’idée que les Québécois contrôleraient leur économie et que le slogan « Maîtres chez nous ! » traduiraient toujours cette réalité. Mais, ne nous y trompons pas. Le Québec Inc. a été réduit à un espace économique congru. Malheureusement, il n’y a pas d’économistes pour nous présenter un portrait détaillé de la réalité économique du Québec actuel et de ses « vrais maîtres ». L’université ne forme plus de tels économistes.

 

À la recherche d’un « nouveau » principe fédérateur

Dans le documentaire « Les Québécois de la Loi 101 », des rappeurs utilisent le franglais dans un « Word up battle » –  un combat linguistique improvisé – « parce que, disent-ils, c’est la façon dont on parle chaque jour ».

Les Montréalais, qui empruntent le métro, sont familiers avec ce phénomène de « code switching-alternance codique », où l’on voit deux jeunes – souvent des francophones – passer alternativement du français à l’anglais et vice-versa lors d’une même conversation.

Dans le documentaire, le chanteur québécois d’origine bosniaque Ogden Ridjanovic, du groupe Alaclair Ensemble, fait la promotion du franglais,  parce que c’est « la façon la plus rapide de dire ce que je veux dire et me faire comprendre, à partir du mot anglais ou français, qui vient en premier ».

Bien qu’il ne fasse pas ouvertement la promotion du franglais, Ogden Ridjanovic déclare que le fait de mettre l’accent sur le français, « on s’empêche de trouver des éléments plus fédérateurs pour créer une unité ». L’animateur-intervieweur Stéphane Leclair renchérit en disant que « maintenant qu’on a le français en commun (?!), on peut rêver d’un projet plus grand que la langue ».

Le plus étonnant dans cette recherche d’un projet « fédérateur plus grand que la langue » est qu’Ogden Ridjanovic déclare se reconnaître dans le Patriote Robert Nelson, les Patriotes et la Déclaration d’indépendance du Bas-Canada de 1838. Il monte même sur scène avec un drapeau du Bas-Canada!

Mais il ne semble pas lui venir à l’idée que l’indépendance du Québec puisse être le « projet fédérateur » recherché!!! On ne saurait le lui reprocher lorsqu’on constate son abandon – de même que le combat pour le français – par le Parti Québécois de Jean-François Lisée !

 

 

 

SOURCE