Monsieur Charles Philip Arthur George, prince de Galles,

La Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal constitue la plus ancienne institution militante toujours active pour la promotion et la défense du français en Amérique. À titre de président de cette Société, je dois vous informer que votre visite au Québec, en tant que représentant de la couronne britannique, n’est pas la bienvenue. L’histoire de l’institution que vous représentez, est à l’origine d’une série de gestes oppressifs et destructifs ayant eu comme finalité de chercher à faire disparaître ce peuple issu de la Nouvelle-France, qu’on appelait canadien, puis canadien-français, et qui forme aujourd’hui le coeur de la nation québécoise, avec tous ceux qui en ont fait leur patrie au fil du temps.

Cette histoire, dont vous êtes l’un des plus fidèles représentants, est celle d’un ethnocide, ou génocide culturel, qui se définit par la destruction des caractéristiques culturelles d’un groupe ethnique par un groupe plus puissant. Deux cent cinquante ans après notre Défaite originelle, le sol d’Amérique du Nord porte la vie de millions de descendants d’origine française ayant tout oublié de leurs racines, jusqu’à leur langue, conséquences des mesures racistes et violentes imposées par ceux qui ont porté ce titre que vous affichez si fièrement.

En 1755, plus de 12 500 Acadiens, sur une population de près de 15 000 habitants, furent déportés. De ce nombre, 7500 à 9000 moururent en conséquence de cet exil ou en essayant d’y échapper. Des vies furent détruites, des terres brulées et des maisons incendiées. Vous avez bien sûr reconnu le « drame humain de la déportation », via la gouverneure générale Adrienne Clarkson, en 2003. Vous l’avez reconnu, mais vous ne vous êtes pas excusé pour autant. Reconnaître un crime n’offre que peu de réconfort à une victime si le meurtrier ne s’en excuse pas.

L’histoire de ce Canada, un des joyaux de votre Couronne, un pays dont votre mère, la reine Élizabeth est encore aujourd’hui officiellement la cheffe suprême, est jalonnée de telles exactions, de telles tentatives pour briser, même par la force, toute forme de résistance à notre anglicisation.

Ainsi, vous avez semé la terreur, la répression et la mort sur les rives du Saint-Laurent après la Conquête. Vous avez réprimé dans le sang le mouvement des Patriotes de 1837-1838, qui revendiquait la démocratie parlementaire et l’émancipation nationale. Vous avez exilé et même pendu nos dirigeants. Vint ensuite l’Acte d’Union en 1840. Suite aux recommandations de Lord Durham, demandant l’annexion du Haut-Canada et du Bas-Canada afin de créer une majorité anglaise et éventuellement d’assimiler complètement les Canadiens-français, vous avez créé cette entité, ce Canada en gestation où l’anglais devenait la seule langue officielle. Vous aviez compris que la force, seule, ne pouvait nous éliminer. Il fallait se débarrasser de notre langue, de notre culture, ces vecteurs du souvenir de nos ancêtres nous permettant encore et toujours de résister à la domination britannique.

Après avoir mis en place tous les outils permettant notre minorisation, l’anglicisation de l’Ouest canadien a été effectuée par l’annexion du territoire métis. Le gouvernement de l’Amérique du Nord britannique a déraciné les métis canadiens-français et a tué leur chef, Louis Riel.

Les mesures ethnocidaires les plus dévastatrices ont par la suite consisté à bannir l’apprentissage du français. Pendant plus d’un siècle et jusque dans les années soixante, toutes les provinces canadiennes à majorité anglophone ont adopté ou maintenu des lois interdisant l’enseignement en français, même comme langue seconde, dans les écoles publiques. En Ontario, par exemple, il faudra attendre jusqu’en 1968 pour assister à l’ouverture d’écoles secondaires publiques françaises, et jusqu’en 1998 pour que la gestion scolaire soit formellement accordée aux communautés francophones.

Succédant aux législations ethnocidaires canadiennes, les politiques de bilinguisme officiel instaurées par le gouvernement Trudeau n’ont en rien réparé les torts causés au peuple acadien et aux communautés francophones hors Québec. Partout à travers le monde, le bilinguisme institutionnel (et non pas individuel) favorise invariablement la disparition progressive des langues minoritaires.

Malgré que la Loi 101 ne visait qu’à établir ce qui constitue la normalité dans la plupart des états modernes, le Canada anglais ne l’a jamais acceptée. Le gouvernement fédéral n’a jamais cessé d’intervenir pour favoriser la langue anglaise au détriment du français. Le fédéral a commandité à coup de millions de dollars les groupes de pression comme Alliance Québec et son successeur : le Quebec Community Group Network (QCGN). Dans ce contexte, la Loi 101 a subi plus de 200 modifications. Il est proprement scandaleux qu’à l’heure actuelle, le gouvernement fédéral finance encore des groupes voués à l’anglicisation du Québec.

Certaines clauses de la constitution de 1982 ont été conçues spécifiquement pour affaiblir les mesures scolaires de la Loi 101. C’est en vertu de cette constitution qu’aucun gouvernement québécois n’a accepté de signer, que la Cour suprême a récemment invalidé la Loi 104, affaiblissant le coeur de la Charte de la langue française du Québec. La couronne britannique s’est faite complice de ce coup de force en permettant le rapatriement de la constitution contre la volonté du Québec et en récompensant ceux qui, comme Jean Chrétien, ont été des artisans de l’affaiblissement de la nation québécoise.

Le plus ironique, c’est qu’après l’ethnocide d’une large proportion des francophones du reste du Canada et l’assimilation croissante de ceux qui résistent courageusement, tout mouvement au Québec pour le renforcement de ce qui reste de la Loi 101 se fait taxer de xénophobie ou d’extrémisme. Les Québécois ne doivent plus se laisser culpabiliser et calomnier de la sorte à travers le monde par la presse anglo-saxonne. Il est plus que temps de briser le silence sur le passé ethnocidaire du Canada anglais et de la couronne britannique et d’exiger réparation.

Dans ces conditions, M. Charles Philip Arthur George, prince de Galles, votre visite officielle n’est pas la bienvenue au Québec. Votre présence en tant que représentant d’une monarchie ayant cherché à nous éliminer depuis des siècles le justifie pleinement. L’institution que vous représentez nous coûte 40 millions de dollars par année et un récent sondage a démontré que 86 % des Québécois désirent rompre leur lien avec la monarchie britannique.

Vous pouvez pourtant vous amender. Vous pouvez enfin vous excuser au nom de la Couronne pour la déportation des Acadiens et pour votre participation à l’ethnocide d’une large part de la population d’origine canadienne-française en Amérique. Vous pouvez également militer pour respecter les vœux du peuple québécois de ne plus avoir à subir l’affront de voir ses élus prêter serment devant la couronne et d’attendre que le lieutenant-gouverneur signe toutes les lois. Vous pouvez devenir un héros en réparant ce mécanisme faussé d’une Histoire injuste et destructrice pour notre peuple. Vous pouvez vous retirer et nous libérer du joug de votre terrible monarchie, cet anachronisme belliqueux n’ayant pas sa place dans notre pays.

Si la couronne britannique reconnaît ses torts et s’excuse, nous vous accueillerons à bras ouverts. Dans le cas contraire, votre visite devra être interprétée comme du mépris envers la nation québécoise. Nous appuierons les manifestations contestant votre visite et nous en profiterons pour faire connaître le comportement ethnocidaire de la Couronne britannique envers les francophones à travers l’Amérique.

Cordialement,

Mario Beaulieu,
Président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal