LAURIER RENAUD et DANIER BRASSARD | SSJB.COM | 09/2014

unilysV1Les signataires de la présente missive s’adressent à ceux et celles qui font partie de la jeune génération.  L’objectif est de les convier à une réflexion qui nous paraît particulièrement pertinente dans le contexte politique actuel.  Le sujet est d’importance.  Il concerne notre avenir politique commun.

Au départ, il va de soi que nous entendons rester attentifs aux différences bien connues entre nos vécus respectifs.  Mais notre propos vise en particulier à mieux cibler ce qui devrait favoriser la convergence des intérêts collectifs que nous sommes appelés à partager avec vous  en terre québécoise.

Ainsi, même si la majorité d’entre vous n’étiez pas nés quand sont apparus les premiers pas de la «Révolution tranquille», les gens de notre âge, par une chance inouïe, ont été témoins de ce rapide progrès politique et social.  Oui, nous étions là quand Jean Lesage, René Lévesque et quelques autres ont secoué notre fierté d’être des Québécois et des Québécoises manifestement capables de se prendre en main, aptes à assumer toutes leurs responsabilités, bien conscients que leur épanouissement était relié à leur bonne utilisation des pouvoirs politiques.  Oui, nous avons vibré en entendant  la lumineuse devise «MAÎTRES CHEZ NOUS».  Parce que, en ce début des années 60, ce que nous croyions naguère impossible paraissait maintenant réalisable.  Le rêve d’un pays qui serait le nôtre prenait forme.  Nous avons cru à cet idéal.  Et nous y croyons encore.  De sorte que, même en dépit des lenteurs et parfois  des dérobades politiques, nous croyons toujours que la réalisation du grand dessein est à notre portée…

Oui, nourris d’un rêve sur le point de s’incarner, on découvrait que le  Québec pourrait détenir tous les leviers de son administration.  Il aurait enfin la stature d’une nation souveraine.   Maître chez lui, il deviendrait un pays normal, au lieu de rester confiné au statut de province d’un autre État.  Nous croyions fermement qu’il fallait mener à terme cette révolution tranquille.  Nous étions même assurés que c’était là le plus bel héritage à laisser aux générations qui nous suivraient.  Et nous y croyons encore.

Nous étions là aussi quand, le 24 juillet 1967, le Général de Gaulle a ravivé notre flamme, notre volonté de vivre un jour selon nos aspirations collectives profondes, dans un pays libre où serait assumé pleinement notre destin national imprégné à la fois de l’histoire européenne et de la géographie nord-américaine…

Oui, en toute lucidité, nous étions nombreux à vouloir un pays géré à notre convenance  et identifié à notre image.  Le projet ne relevait pas de l’utopie.  Ça devenait tout à fait  réaliste d’envisager que le Québec puisse devenir un État normal, indépendant, libre.  À nos jeunes, un pays serait donc laissé en héritage.  Rien de moins.  Or, nous sommes sur le point d’y arriver.  ll ne reste plus qu’une procédure à mettre en marche, une étape à franchir, une décision à prendre, et le grandiose projet se réaliserait.

Cependant, à la suite de deux essais référendaires infructueux, et pour encore un certain temps hélas,  cet héritage est resté à l’état de projet.  Il est «sur la glace», pour reprendre une expression bien de chez nous.  Mais il n’en demeure pas moins que c’est un projet exaltant.  Et il serait déplorable de le laisser à l’état larvaire.  Pour s’en convaincre, on n’a qu’à considérer tous ces autres peuples qui ont commencé par le vouloir ce pays qui est devenu le leur, particulièrement au cours du XXe siècle. Demandons donc aux Slovènes, aux Estoniens, aux Lithuaniens, aux Norvégiens, aux Kosovars… s’ils veulent revenir en arrière.  La question les ferait tout simplement rigoler.

Maintenant, si on reste sur le plan des comparaisons le moindrement pertinentes, il est facile de concevoir qu’un Québec politiquement autonome serait sainement viable dans l’ensemble de ses volets administratifs…  Même Jean Charest, ex-premier ministre fédéraliste du Québec, l’a affirmé au cours  d’une visite officielle en France. D’ailleurs, les chiffres parlent par eux-mêmes. Ce n’est pas utopique d’envisager des économies annuelles de l’ordre de deux milliards de dollars si le Québec n’était administré que par son propre gouvernement.  On serait loin du chaos économique que brandissent les réactionnaires intéressés ou timorés (sacrée péréquation !) qui veulent nous confiner à une impuissante soumission devant un ensemble fédéral attentif à ses propres intérêts… fédéraux, lesquels sont loin de toujours rejoindre les nôtres !

Bien sûr également, au lendemain de l’accession à l’indépendance, les écoles, les centres de formation professionnelle, les collèges et les Universités offriront toujours une éducation et une formation de qualité.  Les aînés  continueront de percevoir leur prestation de sécurité de la vieillesse.  Comme vous le savez fort bien, ce dernier service est administré actuellement par le gouvernement fédéral où nous payons des impôts (donc, pas de charité !).  Il en est ainsi, évidemment, pour tous les services gérés par cette instance administrative.  Mais il est réjouissant de penser que ces services ne relèveraient un jour que du gouvernement de chez nous, celui du Québec.  Finie la double administration.  Il n’en tiendrait qu’à nous pour que l’efficacité soit davantage au rendez-vous.  Dans cet esprit, le seul exemple des impôts ne devrait-il pas être suffisamment éloquent ?

Faut-il ajouter que nos agriculteurs nous fourniraient encore des produits de qualité ?  Que nos forêts seraient tout aussi bien protégées et exploitées ?  Que les  banques de chez nous  continueraient d’offrir leurs services financiers.  Que la protection de l’environnement ne nous attirera probablement pas les prix Dinosaure que la fédération canadienne s’est mérités il n’y a pas si longtemps…  À n’en pas douter, la compétence nous intéressera toujours.

Gens de la nouvelle génération, ce que nous sommes heureux de vous offrir, et que nous vous invitons à vous offrir vous-mêmes avec une fierté que nous partagerions ensemble, c’est une nation, la vôtre comme la nôtre.  Parce que, manifestement, le Québec dispose des principaux atouts d’une société normale, évoluée, dynamique à tant de points de vue.   Remarqué à l’échelle du continent pour les particularismes attachés à ses institutions d’enseignement et de santé,  à son système de justice, à sa culture (d’esprit latin et d’héritage judéo-chrétien), à sa langue «de France aux accents d’Amérique» comme le chante joliment Michel Rivard), à sa géographie exceptionnellement diversifiée, à son économie empreinte de la riche expérience occidentale (américaine incluse), à sa conception de la vie sociale égalitaire, à l’approche particulière qu’il entretient avec les autochtones, les anglophones, les communautés issues de l’immigration…

Il n’en tient donc qu’à nous de concevoir notre indépendance nationale comme un processus incontournable pour parvenir à un contrôle exclusif de nos lois, ainsi qu’ à la perception de  la totalité de nos impôts.  Pour en arriver aussi, à même nos propres relations extérieurs avec d’autres États et organisations internationales, à une affirmation officielle de ce que nous sommes.  Précisément pour nous représenter nous-mêmes, en notre propre nom, à notre convenance et selon nos intérêts collectifs.  Pour apporter, entre autres auprès de l’ONU, notre authentique collaboration aux efforts de paix entre les nations et notre souci de respecter fraternellement la diversité des cultures.  Pour manifester aussi et pour concrétiser davantage notre solidarité avec les pays de la francophonie.

On peut remarquer également que notre collectivité s’est dotée de programmes sociaux qui ne manquent pas d’originalité. À tel point que la reconnaissance de leurs bienfaits est reconnue et enviée bien au-delà de nos frontières…  En témoignent l’assurance hospitalisation, l’assurance médicaments, les congés parentaux, les crédits d’impôts pour les enfants et autres personnes à charge, l’éducation gratuite jusqu’à l’Université, les services de garde, l’aide juridique, etc.   Évidemment, ces services sont dispendieux.  Mais ils résultent d’un choix de société égalitaire, profondément soucieuse d’équité, ouverte aux différents volets de la modernité.  À ce titre, comme à bien d’autres, nous sommes loin de faire pitié !  En fait, nous avons tout ce qu’il faut pour voler de nos propres ailes.

Faut-il ajouter que nous avons accompagné l’adoption et la mise en vigueur de lois importantes pour une collectivité comme la nôtre ?  En ce domaine, il nous plaît d’évoquer la loi créant le BAPE, le loi sur le zonage agricole, la loi sur les mines, la loi 22 faisant du français la langue officielle du Québec, la grande Charte de la langue française qu’est la Loi 101…  De toute évidence, ces lois, politiques, règlements, institutions, entreprises, avec les services qui leur sont rattachés, ne font pas du Québec un État fermé, recroquevillé, replié sur lui-même.  Nous croyons plutôt qu’il est très réceptif à tous les bienfaits souhaitables de la vie contemporaine et qu’il est aussi moderne qu’on peut l’être.

Mais ces divers avantages sont soumis à une cohabitation avec la majorité canadienne, relativement cohérente et culturellement homogène… quand on exclut le Québec. Cette lourde majorité que constitue le ROC (Rest of Canada), dont la volonté ultime  aboutit à la Cour suprême, n’a pas d’atomes particulièrement crochus à l’endroit de notre minorité.  Sur ce plan, est-il besoin de rappeler les tristes interventions de cette cour de dernière instance pour contrecarrer certains volets de notre vitale Loi 101 ?  De toute évidence, la fameuse Révolution tranquille n’est pas achevée.  Et c’est notre cheminement qui demeure entravé…

Pourtant, nous pourrions décider qu’il peut en être autrement.  Il s’agirait d’assumer à présent le bout de chemin qu’il nous reste à franchir pour arriver à destination.  Il convient donc que nous poursuivions jusqu’à leur aboutissement normal les démarches entreprises depuis la Révolution tranquille.  Il faut nous ouvrir davantage à ce que l’avenir nous offre.  Nous devons accepter fièrement d’adhérer au beau rendez-vous auquel l’Histoire nous convie.

En somme, nous faisons appel à votre solidarité pour un appui ferme concernant le cheminement de notre Québec vers l’obtention de son entière autonomie, vers l’atteinte de ses pleins pouvoirs politiques, vers sa véritable place au sein de la riche mosaïque humaine…

Septembre 2014

DB et LR