PIERRE VENNAT | JOURNAL LE PATRIOTE | JANVIER 2015

Le major Talbot Papineau

Le major Talbot Papineau

Le 16 avril 1915, le Canada français pouvait s’enorgueillir de son premier héros de la Première Guerre mondiale et, hasard heureux, il s’agissait de nul autre que du lieutenant Talbot Papineau, arrière-petit-fils du leader patriote de 1837, Louis-Joseph Papineau, qui se voyait octroyer la Croix militaire (Military Cross) britannique.

Jeune avocat de Montréal, Talbot Papineau, alors lieutenant, s’est mérité la Croix militaire pour avoir, le 28 février 1915, lors d’un raid à Saint-Éloi, pris la part la plus active à la prise d’une tranchée ennemie terriblement minée, après avoir tué lui-même de sa main deux soldats ennemis et avoir couru et lancé une bombe au prix de sa propre vie sur les travaux de sape entamés par les Allemands.

Le carnage de Festubert
Quelques semaines à peine après la défense d’Ypres, les troupes canadiennes furent lancées dans la bataille qui faisait déjà rage à Festubert et à Givenchy. Cette opération n’avait aucune chance de succès, car elle était mal préparée et qu’il subsistait des frictions entre les autorités françaises et britanniques. Le bon sens aurait exigé que l’attaque soit annulée, l’avantage que devaient conférer l’effet de surprise et l’élan de l’assaut n’existait plus. Le brigadier général Arthur Currie, qui commandait une des brigades impliquées, a protesté avec beaucoup de vigueur contre l’attaque projetée à Givenchy.

L’attaque eut pourtant lieu. Elle dura cinq jours, donna aux Britanniques le contrôle d’un terrain mesurant tout au plus 600 mètres de profondeur et 1,5 kilomètre de largeur. Prix de cette bataille pour une parcelle de terrain : 2 323 pertes.

Pendant ce temps, le premier et unique bataillon canadien-français qui devait voir comme tel le feu durant la Première Guerre mondiale, le 22e Bataillon (canadienfrançais), quitta le Canada pour l’Angleterre le 20 mai 1915. Il comptait 1 178 hommes, la presque totalité (1 078) était des Canadiens de langue française. On comptait aussi 47 Franco-Américains, 18 Belges, 14 Français, quatre Suisses et dix Anglais !

Une tranchee

Une tranchée, le système de défense lors de la première guerre mondiale. (Musée canadien de la guerre)

En plus du 41e Bataillon, dont l’existence fut un échec, on recruta douze autres bataillons canadiens-français qui furent tous dissous une fois rendus en Angleterre, afin de servir de renforts au 22e et, dans certains cas, aux autres régiments canadiens déjà sur le front.

L’instruction du 22e n’avait guère progressé avant l’arrivée en Angleterre. Elle y fut donc mieux organisée et beaucoup plus intense. Du 30 mai au 15 septembre, jour du départ pour le front, on travailla nuit et jour suivant un programme bien établi.

Le régiment ne devait pas demeurer en France longtemps. On l’envoya tout de suite en Belgique, plus précisément en Flandres, où il devait passer un an. Le 20 septembre 1915, cinq jours à peine après avoir quitté l’Angleterre, le 22e monta aux tranchées pour la première fois.

Le colonel Chaballe et le sergent-major Corneloup, deux combattants de cette époque, ont écrit leurs souvenirs de ce que constitua pour eux cette expérience :

« Cette première montée aux tranchées est une expérience que l’on n’oublie pas. Au front, les déplacements se font « au pas des tranchées », trois kilomètres à l’heure. Il ne faut pas arriver en transpiration à la ligne de feu, où il n’y a ni abri ni feu pour se faire sécher et où il faudra passer plusieurs jours exposés à la mitraille et à toutes les intempéries avec, très souvent, les pieds dans la boue parfois jusqu’à la cheville. »

« En rentrant, nos yeux épouvantés regardaient ces méandres tragiques, ces boyaux visqueux, ces tranchées lugubres, ces réseaux de barbelés aux contorsions barbares. Des fusées latentes, lancées de toutes les directions, montaient vers les cieux voilés et retombaient livides, dans un terrain putréfié. Le canon grondait autour de nous; des morceaux d’éclat frappaient les arbres déchiquetés. Des balles stridentes comme des scies aigües, balayaient les parapets. On sentait l’orage, l’atmosphère suffocante. Un frisson glacé nous caressait l’échine, à cent verges de nous. Impitoyables, les Allemands braquaient leurs périscopes. Un bombardement sans grande intensité commença. Le baptême de feu! »

terrain boueux

On transporte un blessé sur le terrain boueux que les bombes ravagent. (Musée canadien de la guerre)

Les autorités militaires firent savoir le nom du premier soldat du 22e Bataillon (canadien-français) blessé sur les champs de bataille. Il s’agissait du soldat Émile Boyer, âgé de seulement 18 ans. Le 23 septembre, le 22e Bataillon connut son premier mort au champ d’honneur, le soldat Joseph Tremblay. La liste s’allongea tous les jours et il est impossible de la reproduire. De fait, dès le 28 septembre, à son premier tour des tranchées, le bataillon comptait déjà trois tués et sept blessés.

Une semaine plus tard, le major A.V. Roy fut le premier officier du régiment à trouver la mort face à l’ennemi. Le major Roy avait sacrifié sa vie pour sauver celle de plusieurs de ses soldats. Une bombe allemande étant tombée dans la tranchée où il se trouvait avec plusieurs soldats et n’ayant pas explosée, Roy ordonna à ses hommes de s’éloigner et d’aller chercher un abri pendant qu’il s’élançait vers la bombe pour tenter de la rejeter par-dessus le parapet. La bombe explosa au moment où il allait la saisir. Il fut affreusement mutilé, n’expirant que trois heures plus tard au milieu d’horribles souffrances. Grâce à lui, aucun des hommes qui l’entouraient ne fut blessé.

Stèle en mémoire des soldats canadiens dans le village de Festubert.

Stèle en mémoire des soldats canadiens dans le village de Festubert.

Les Canadiens formaient maintenant un petit corps d’armée sous le commandement du lieutenant-général Edwin A. H. Alderson. Deux des brigadiers généraux de ce dernier Sir Arthur Currie, et Sir Richard Turner, qui terminèrent tous deux la guerre comme lieutenants-généraux, prirent respectivement le commandement des 1re et 2e divisions canadiennes.

À la suite du carnage de Festubert, le général Alderson devint le bouc-émissaire de l’échec. Il fut remplacé par le lieutenant général Sir Julian Byng. •••

* Ce texte a d’abord paru sur le blogue « Le Québec et les guerres mondiales », sous la direction de Sébastien Vincent et Frédéric Smith. Ancien journaliste du quotidien La Presse, Pierre Vennat est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard, De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés, L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).