Charles Castonguay |  L’AUT JOURNAL

Ceux qui hésitent à étendre la loi 101 au cégep ont accueilli avec soulagement la nouvelle donne politique du 4 septembre 2012. Ils se disent que le gouvernement Marois, minoritaire, n’insistera pas sur cette mesure. Ils sont persuadés aussi que rien ne presse.

Rien ne presse? Le 27 juin, le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) a enfin dévoilé ses statistiques officielles sur les nouvelles inscriptions au cégep depuis 2007. Ses Indicateurs linguistiques dans le secteur de l’éducation invalident l’avis partisan émis par le Conseil supérieur de la langue française à quelques jours du dernier congrès du PQ. Le CSLF y recommandait de maintenir le libre choix au cégep.

La recommandation du Conseil s’appuyait sur des données suspectes provenant du MELS qui indiquaient une hausse phénoménale du pourcentage de nouveaux inscrits allophones choisissant le cégep français. Selon le CSLF, ce pourcentage n’aurait mis que deux ans, de 2007 à 2009, pour bondir de 51 à 64 %. C’était peu vraisemblable.

Le pourcentage, selon la nouvelle édition des Indicateurs, était plutôt de 48 % en 2007 et de 51 % en 2009. Et de 52 % en 2010.

Dans un communiqué diffusé le 3 juillet, l’Institut de recherche sur le français en Amérique (IRFA) s’est inquiété du contrôle politique des statistiques au MELS. On peut en effet se demander pourquoi le ministère n’a pas immédiatement signalé le caractère douteux des chiffres du CSLF. D’autant plus que le MELS refusait à l’époque de répondre aux demandes pressantes pour des données plus récentes que celles de 2007, sous prétexte qu’elles étaient toujours en cours de validation.

L’IRFA concluait qu’il faut faire la lumière sur cet incident, puisque « la rigueur, la transparence et la libre circulation des données constituent les prérequis d’un débat démocratique sain et équilibré ». Le porte-parole du PQ en matière de langue, Yves-François Blanchet, proposait à ce sujet une enquête du vérificateur général. Il n’y a pas que dans l’industrie de la construction que ça sent mauvais.

Dans un communiqué du 5 juillet, le CSLF proteste de sa bonne foi. Il reconnaît que la hausse du pourcentage des nouveaux inscrits allophones au cégep français est « moins rapide » qu’il ne l’avait cru et affirme attendre du MELS des explications.

Le Conseil ne change pas pour autant sa recommandation. Il conclut simplement que « La tendance des prochaines années sera donc à surveiller avec d’autant plus d’attention ». Rien ne presse, quoi.

Il répète d’ailleurs que le pourcentage de nouveaux inscrits anglophones au cégep français montre « une progression, qui reste cependant timide : 5,2 % en 1998 et 8,0 % en 2010 ». Et que la proportion de francophones qui choisissent le cégep anglais demeure en même temps stable, à environ 6 %.

Le CSLF persiste ainsi à nous induire en erreur. Selon les Indicateurs, le pourcentage de nouveaux inscrits francophones qui choisissent le cégep anglais, loin de demeurer stable, est passé de 3 % au début des années 1980 à 5 % à la fin des années 1990, puis à près de 6 % à la fin des années 2000.

D’autre part, s’en tenir à comparer des pourcentages reste trompeur. En chiffres réels, ce 6 % représente en 2010 plus de 2 600 nouveaux inscrits francophones au cégep anglais, alors que le 8 % de nouveaux inscrits anglophones au cégep français équivaut à seulement 417 étudiants.

On ne saurait donc se fier seulement à la fluctuation de quelques pourcentages durant certaines années particulières. Pour juger adéquatement de la question du cégep, il faut faire le bilan global de l’effet du libre choix sur l’ensemble des effectifs en longue période.

Notre tableau trace ce portrait d’ensemble sur trois décennies. Il fait le bilan global, en chiffres réels et non en pourcentages, des déplacements linguistiques qui surviennent lorsque la langue maternelle de l’étudiant diffère de la langue du cégep où il choisit de s’inscrire. Nous avons estimé ces effectifs à partir des pourcentages présentés dans les Indicateurs du MELS, dont en premier lieu ceux du tableau 14. Ces estimations sont exactes à quelques unités près.

De 1981-1990 à 2001-2010, les nouvelles inscriptions de francophones au cégep anglais progressent régulièrement. Par comparaison, celles des anglophones au cégep français ne font pas le poids. Elles étaient d’ailleurs plus fréquentes dans les années 1980 que les années 2000.

L’excédent des nouveaux inscrits francophones au cégep anglais sur les nouveaux inscrits anglophones au cégep français, soit la ligne 1 moins la ligne 2, passe ainsi du simple au double, soit de 9 708 étudiants dans les années 1980 à 15 469 dans les années 1990, puis à 19 344 dans les années 2000.

En même temps, le nombre de nouveaux inscrits allophones au cégep anglais se maintient, tandis que celui des nouveaux inscrits allophones au cégep français augmente suffisamment pour compenser la croissance des nouveaux inscrits francophones au cégep anglais.

Au bas du tableau, ces quatre sortes de déplacements se soldent par un gain net en nouveaux inscrits pour le cégep anglais (ligne 1 plus ligne 3, moins ligne 2) qui se chiffre en dizaines de milliers et qui, de 1981-1990 à 2001-2010, augmente de plus en plus rapidement. Par comparaison, le gain net pour le cégep français ne se chiffre qu’en milliers et ne progresse que lentement.

Au total, de 1981 à 2010 le cégep anglais a attiré 54 426 nouveaux inscrits francophones, plus 75 024 nouveaux inscrits allophones. En retranchant les 9 905 nouveaux inscrits anglophones qui ont choisi le cégep français, cela donne un bénéfice net de 119 545 nouveaux inscrits pour le cégep anglais. Le bénéfice correspondant pour le cégep français est de 10 100.

En gros, le régime de libre choix a profité au cégep anglais à hauteur de 120 000 nouveaux inscrits, contre 10 000 au cégep français. Voilà le bilan global, en chiffres réels, de trente ans de laisser-faire. Les commissions Larose et Bouchard-Taylor auraient peut-être abandonné leur attentisme en cette matière si on leur avait brossé un tableau semblable.

Le déséquilibre est encore plus cuisant au préuniversitaire. À la fin des années 2000, la proportion de francophones qui se préparent à l’université en étudiant au cégep anglais s’élève à 8 %. L’anglais en ressort comme unique gagnant – et le français comme perdant – au jeu des déplacements linguistiques. Au total, durant la seconde moitié des années 2000, pas moins de 23 % des étudiants qui se préparent aux études universitaires le font au cégep anglais.

Le libre choix au cégep revient ainsi à financer l’anglicisation d’une part importante de l’élite québécoise de demain.

Alors, rien ne presse, vraiment? On laisse filer une autre décennie?

La loi 101 n’est pas mesquine. Elle reconnaît à de nombreux francophones et allophones le droit de fréquenter l’école anglaise. Appliquée au collégial, la loi 101 ferait preuve d’une même générosité.

Tout comme le fait actuellement l’école anglaise, le cégep anglais continuerait ainsi à tirer des déplacements linguistiques un gain net appréciable. Cependant, à l’opposé de ce que révèle notre tableau, le cégep français en tirerait un gain net conforme au statut majoritaire des francophones et à leur volonté de faire du français la langue commune du Québec.

Pouvons-nous, encore une fois, demeurer figés dans l’immobilisme?

Pouvons-nous laisser l’anglicisation dont témoigne notre tableau suivre son cours?

 

 

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