[ Soirée Conférence : Ludger Duvernay, lettres d’exil le 26 mars à 19h ]

 Michel Lapierre – Le Devoir

Des lettres éclairent la vie de Ludger Duvernay,
fondateur du journal montréalais La Minerve

 Ludger Duvernay, photographié par William Notman

Ludger Duvernay, photographié par William Notman

Avant 1964, dans le défilé montréalais du 24 juin, personnifiait saint Jean-Baptiste un garçonnet frisé, accompagné d’un petit mouton qui, selon les malins, symbolisait inconsciemment la docilité politique des Canadiens français. Pourtant, existent alors ici des figures comme celles du journaliste Ludger Duvernay, instigateur à Montréal en 1834 de la Société Saint-Jean-Baptiste, un duelliste né qui, en révolte contre le pouvoir colonial, connut la prison et l’exil.

Pour mieux révéler Duvernay, ce polémiste encore méconnu, les chercheurs Georges Aubin et Jonathan Lemire ont publié ses Lettres d’exil, 1837-1842, recueil d’une trentaine d’inédits du directeur et imprimeur de La Minerve, le premier journal montréalais important de langue française, voix des Patriotes de 1827 à 1837, année à partir de laquelle le gouvernement en empêcha la parution. Le livre contient aussi 20 lettres choisies des correspondants du journaliste et une introduction très éclairante d’une centaine de pages.

En 1832, les autorités britanniques emprisonnent Duvernay parce qu’il a qualifié de « grande nuisance » le Conseil législatif, ce corps non électif soumis au gouverneur. Pour défendre ses convictions, le polémiste va jusqu’à se battre en duel, en 1836, avec le député Clément-Charles Sabrevois de Bleury, transfuge du Parti patriote qui s’est rangé du côté du pouvoir colonial, conservateur, monarchiste.

 

L’éducation par la tyrannie

Champion de la démocratie et de la liberté de la presse, l’imprimeur de La Minerve publie, cette année-là, une édition pirate de Paroles d’un croyant, de Félicité de Lamennais, poème en prose qui a un succès prodigieux en Europe et qui attire les lecteurs d’ici. On peut y lire : « Je vois les peuples se lever en tumulte et les rois pâlir sous leur diadème. La guerre est entre eux, une guerre à mort. »

Dans le même esprit libéral, romantique et visionnaire, Duvernay, contraint en 1837 de s’exiler aux États-Unis à cause de la répression du soulèvement des Patriotes, écrit l’année suivante : « L’Angleterre est convaincue que tôt ou tard ses colonies doivent lui échapper ; plus elle les tyrannisera, plus tôt elle les perdra. La tyrannie est l’éducation politique des peuples. » Le libéralisme auquel il adhère soutient, à travers le monde, le principe des nationalités.

En 1840, Duvernay salue « les libéraux d’Angleterre » qui, à ses yeux, « combattent la tyrannie », même à Londres. Mais, après avoir décrié l’Union des Canadas, prélude à la Confédération, le journaliste, revenu d’exil, fait volte-face. Il s’oppose à Papineau qui, en 1848, dénonce le nouveau régime. La Minerve qu’il a ressuscitée deviendra conservatrice.

Le révolté repenti meurt en 1852. Trois ans plus tard, George-Étienne Cartier, futur père de la Confédération, fera son éloge. La Société Saint-Jean-Baptiste, legs de Duvernay, restera, dans l’imaginaire collectif, un petit mouton docile jusqu’à la Révolution tranquille.

 

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