Pierre Allard  |   Lettres du front

 

Le temps est parfait pour les trois mousquetaires de l’université franco-ontarienne (le RÉFO, la FESFO et l’AFO) de le crier haut et fort !!! D’affirmer que 100 ans après le Règlement 17, l’Ontario français exige cette fois «toutte, toutte, toutte»… «pas juste des ti-bouttes»* comme c’est la coutume depuis trop longtemps au royaume orange-décoloré du trille blanc…

Les Orangistes et autres racistes de 1912 avaient sans doute lu Le Prince de Machiavel… Un violent coup de masse au front de la victime (les Franco-Ontariens en l’occurrence) suivi d’un siècle de petits «bonbons», trop souvent au compte-gouttes…  Du machiavélisme pur… À la fin, ce qui reste des anciens Canadiens français ne se souvient plus du coup de masse initial… et l’immense majorité applaudit chaque petite douceur offerte par les gouvernements comme une grande victoire…

Après avoir utilisé la répression législative et judiciaire pour tenter de fermer les écoles françaises et assimiler les Franco-Ontariens, Queen’s Park a consenti en 1927 le retour des écoles bilingues. N’oubliez pas… bilingues, pas françaises. Il a fallu la Révolution tranquille au Québec et la menace indépendantiste dans les années 60 pour que les écoles primaires et secondaires franco-ontariennes deviennent enfin des établissements de langue française… Et un autre 20 ans de revendications pour obtenir des collèges de langue française…

Restait le scandale universitaire. Car il s’agit d’un véritable scandale. Pendant que les Anglo-Québécois trônent avec trois universités surfinancées, les Ontariens de langue française n’en ont pas… sauf pour la petite Université de Hearst affiliée à l’Université Laurentienne bilingue-anglo-dominante… Si la situation était inversée et que les anglophones du Québec n’avaient toujours pas d’université, les accusations de racisme feraient trembler les murs de l’ONU…

Cela fait maintenant près d’un demi-siècle que des Franco-Ontariens réclament une (au moins une) université bien à eux. Mais il a fallu attendre à 2012 pour qu’une organisation dynamique, le Regroupement étudiant franco-ontarien (REFO), élabore une stratégie globale et cohérente pour assurer la gouvernance francophone sur l’ensemble du post-secondaire ontarien de langue française (22 000 étudiants et étudiantes), y compris les méga-effectifs francophones de l’Université d’Ottawa et de la Laurentienne à Sudbury.

En route, le REFO s’est adjoint deux importants alliés, la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO) et l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), cette dernière étant l’organisme parapluie des collectivités franco-ontariennes. Jeunes et adultes ont dépensé des milliers d’heures en consultations, en réunions, en rédaction, en lobbying et plus au cours des cinq dernières années. Les manchettes et éditoriaux s’accumulaient et cela devenait embarrassant pour le gouvernement libéral.

Mais c’était sans compter la puissance des deux grandes universités bilingues et leurs alliés dans les officines du pouvoir… Toutes les effronteries sont alors permises… Le recteur de l’Université d’Ottawa, Allan Rock à l’époque, est allé jusqu’à affirmer que les Franco-Ontariens avaient déjà leur université — l’Université d’Ottawa, une institution à 70% anglophone où on n’a pas voulu déployer un drapeau franco-ontarien au coeur du campus pour ne pas effaroucher les Anglais…

Alors comment se surprendre que le gouvernement Wynne propose la création d’un campus universitaire de langue française dans la seule région de Toronto, et qu’il ait le culot de nommer ce campus d’au plus 300 étudiants «l’Université de l’Ontario français»… Le projet de loi est rédigé en termes vagues quant à la géographie d’une telle université mais toutes les déclarations officielles la situent dans le périmètre torontois, probablement au centre-ville.

Je veux bien croire qu’il y a urgence à colmater les brèches dans l’offre de services à Toronto mais pendant qu’on met tous les dollars (et il n’y en a pas beaucoup considérant ce qu’ils ont volé aux Franco-Ontariens depuis 100 ans) dans la Ville-Reine, 13 000 étudiants de langue française sont soumis quotidiennement à l’agression culturelle d’un milieu très majoritairement anglophone à l’Université d’Ottawa. Pour eux? Rien. Même qu’on trouve cela tout à fait normal…

La plupart des médias, comme d’habitude, voguent entre l’indifférence et l’ignorance. Les réseaux TFO (Ontario) et Radio-Canada ont suivi le dossier avec plus de diligence parce qu’ils ont des salles de rédaction dans la Ville-Reine. Le quotidien Le Droit, fondé en 1913 justement à cause du Règlement 17, a fait un boulot qui n’était pas à la hauteur des attentes. L’indifférence et l’ignorance caractérisent les médias québécois et anglo-canadiens. Tout au plus peut-on espérer du Québec quelques textes sympathiques dans les moments les plus médiatisés.

L’annonce du campus torontois alias «l’Université de l’Ontario français» a été présentée par la majorité des intervenants comme une grande victoire pour la francophonie ontarienne… alors qu’il ne s’agit pour le moment que d’un autre petit bonbon pour endormir les lointains après-chocs du coup de masse de 1912… On sent cependant quelques remous chez ceux et celles qui se sont mobilisés depuis cinq ans pour mousser le projet d’université franco-ontarienne, ainsi que chez certains profs…

Le président de la FESFO, Pablo Mhanna-Sandoval m’a indiqué sur son compte Twitter que «la FESFO continuera de revendiquer une université franco-ontarienne pluri-campus avec un mandat provincial. Ne croyez pas pour un instant que la jeunesse (franco-ontarienne) se taira avec un simple projet de loi»… Je l’espère car le ton des communiqués officiels de son organisation est beaucoup plus conciliant, comme ceux du REFO et de l’AFO… Le REFO, s’éloignant de son discours habituellement plus énergique et revendicateur, a dit souhaiter que d’autres campus voient le jour dans la province et soient reliés à cette Université de l’Ontario français…

On me répondra qu’un campus à Toronto c’est mieux que rien… Et c’est vrai… Ça peut devenir le pied dans la porte, une brèche qu’on pourra un jour élargir… Mais rien n’est plus incertain… Le projet de loi n’est pas adopté, les sous ne sont pas disponibles, et les effectifs francophones continuent de stagner ou diminuer… C’était déjà une course contre la montre… C’est un peu comme un suspense à la télé où la fin approche et l’on sent que ça va mal finir. Je ferme alors la télé, préférant imaginer la conclusion qui me plaît le plus…

Je viens de fermer la télé…

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* d’après une chanson d’Angèle Arseneault…

 

 

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