Christian Gagnon | Le Patriote – sept 2016

 
Dans son édition de juin 2014, votre journal Le Patriote vous exposait quelques-uns des nombreux cas d’athlètes québécois ayant fait les frais de la discrimination systémique des fédérations sportives canadiennes à l’égard des francophones. C’était peu après les Jeux d’hiver de Sotchi à l’approche desquels de nombreux athlètes du Québec affichaient des performances individuelles si dominantes qu’ils et elles ont été incontournables au moment de former la délégation canadienne. Mais qu’est-ce qui a bien pu faire en sorte que Rugby Canada ait décidé de se passer de Magali Harvey qui en 2014, avait été sacrée meilleure joueuse mondiale par l’International Rugby Board (IRB)? Retour chronologique sur un progressif et subtil dosage de mauvaise foi.

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Initiée au rugby à l’école secondaire Saint- Patrick à Québec et ayant excellé au sein de l’équipe de l’université néo-écossaise St. Francis Xavier, Magali n’a que 19 ans lorsqu’en 2011, son brio lui mérite une place dans l’équipe nationale canadienne. La Québécoise participe aux tournois internationaux à sept et à quinze joueuses par équipe. Mais c’est le rugby à sept qui, en octobre 2009, est devenu officiellement un sport olympique. En 2012, le centre national d’entraînement de rugby du Canada s’installe à Langford (Colombie- Britannique), là où Magali Harvey doit s’exiler pour poursuivre son rêve olympique. En 2013, elle participe à la conquête de la médaille d’argent du Canada en Coupe du Monde de rugby à sept. La même année et l’année suivante, elle contribue grandement aux deux 3e places du Canada aux incontournables Séries mondiales de rugby féminin à sept (« Women’s Sevens World Series »). Mais les relations de la Québécoise avec l’entraîneur-chef canadien John Tait sont loin d’être au beau fixe, comme le révélera Harvey en mars 2015.

magali-2En août 2014, la direction de chacune des douze équipes participant à la Coupe du Monde de rugby féminin ainsi que les commentateurs sportifs du tournoi votent pour leurs trois joueuses favorites à l’issue de chaque journée. Les votes sont comptabilisés pour fournir la liste finale des quatre nominations au titre de joueuse de l’année. Au terme de la Coupe du Monde où elle s’impose comme deuxième meilleure marqueuse avec 61 points, c’est Magali Harvey qui est couronnée, damant le pion à une Irlandaise, une Française et – ô affront suprême – la capitaine de l’équipe canadienne, Kelly Russell, une bonne anglosaxonne pur tweed de l’Ontario.

En juillet 2015, Harvey apparaît non seulement en pleine forme physique mais aussi parfaitement à sa place en rugby à sept. Elle termine d’ailleurs meilleure marqueuse de l’équipe du Canada aux Jeux Panaméricains à Toronto, comptant 48 points sur 8 essais et 4 conversions, aidant à remporter la première médaille d’or de l’histoire du rugby féminin canadien aux Jeux Panaméricains.

On entre alors dans le grand droit menant à la conquête d’une qualification du Canada pour les Jeux de Rio de Janeiro. Au terme de six tournois précédant les Olympiques, les quatre premières équipes au classement mondial obtiendront leur laisser-passer automatique aux Jeux en août 2016. Le premier de ces rendez-vous de rugby à sept a lieu en décembre 2015 à Dubaï, là où Magali s’illustrera au point de finir première marqueuse, tous pays confondus. Mais le 31 janvier suivant, elle se blesse à une cheville (certains diront à un tendon d’Achille, d’autres parleront d’une tendinite à une cuisse) lors d’un match d’entraînement intra-équipe. Ça ne m’empêche pas de jouer, martèle cependant la joueuse-étoile portant le maillot no 14. Mais le prétexte est trop beau. L’entraîneur-chef John Tait retire Harvey de l’alignement des douze joueuses partantes au tournoi de São Paulo en février. La Québécoise se résigne et en profite pour se soigner. Puis approche le tournoi d’avril à Atlanta. La Québécoise est gonflée à bloc. Mais Tait sème l’incompréhension dans le milieu du rugby en excluant à nouveau la jeune prodige en vue du troisième tournoi de qualification à Atlanta. Devant des journalistes médusés, l’entraîneur-chef invoque de prétendues difficultés de Harvey, sacrée meilleure joueuse mondiale de rugby à quinze en 2014, à se convertir au rugby olympique à sept.

Pourtant, le rugby à sept favorise les plus rapides, ce qui est le principal point fort de la Québécoise dont tous ont en mémoire le spectaculaire essai contre la France sur une course de 87 mètres, lors de la Coupe du Monde 2014. De plus, elle a été la meilleure marqueuse des siennes au tournoi à sept de Dubaï. C’est son choix. Je ne peux pas changer sa décision, sinon que de continuer à m’entraîner et à faire tout ce qui est en mon possible, temporise diplomatiquement l’athlète de 24 ans, qui sera plutôt envoyée à un tournoi de second ordre à Hong Kong, fin mars. Insistant sur la possibilité d’un froid entre elle et son entraîneur, le journaliste Alain Bergeron (Journal de Montréal) finit par lui faire dire, Je pourrais pas te dire […] Je ne cache pas qu’avant la Coupe du Monde [2014], ça n’allait pas super bien avec l’entraîneur. Après, la Coupe du Monde, on s’est parlé et ça va mieux. Harvey sera néanmoins à nouveau exclue du tournoi de Landford, en Colombie-Britannique. En mai à Amsterdam, Magali fait enfin le voyage et contribue de façon explosive à assurer la première place du Canada à ce tournoi et la qualification de son équipe aux Jeux de Rio. Deux semaines plus tard, le triomphe du Canada contre l’Australie à la finale du tournoi de Clermont-Ferrand (au cours de laquelle Harvey marque le premier essai des siennes) constituera la victoire d’assurance de l’équipe canadienne terminant deuxième au classement mondial. Magali est à la fois sereine et excitée par la perspective de possiblement participer à ses premiers Jeux Olympiques. Mais parmi les douze heureuses élues, le Canada veutil d’une francophone ne s’exprimant pas publiquement qu’en anglais hors du Québec?

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C’est que parmi la trentaine de femmes du centre national d’entraînement à Langford et malgré certaines apparences, fort peu de joueuses sont de langue maternelle française. La Torontoise Ghislaine Landry ne parle pas français. La Montréalaise Bianca Farella est une anglophone bilingue mais n’alimente son compte Twitter qu’en anglais. La Gatinoise Natasha Watcham-Roy est elle aussi une anglophone bilingue qui n’écrit sur son compte Instagram qu’en anglais. La Trifluvienne francophone Élissa Alarie a été retranchée de l’équipe olympique bien qu’elle n’accorde aucune place au français sur son compte Twitter (elle ira finalement à Rio en tant que substitut mais ne participera à aucun match). Outre Magali Harvey, seule Karen Paquin, elle aussi de Québec, est francophone, malgré son prénom et celui de son frère Steven. Et encore, Paquin ne communique qu’en anglais sur sa page Facebook. Magali Harvey, elle, semble s’être fait un point d’honneur de toujours émettre des messages intégralement bilingues (en anglais d’abord, en français ensuite) sur les médias sociaux. Et pour ceux et celles qui connaissent bien l’intransigeant monde « canadian » du sport, un incident survenu le 10 juillet 2015 n’a sûrement pas manqué de s’incruster dans les esprits de la direction intégralement anglophone de Rugby Canada.

Le jeudi 9 juillet 2015 au soir, Magali Harvey reçoit un coup de fil inattendu. Un tirage au sort a eu lieu entre un certain nombre des meilleurs athlètes canadiens qui prendront part aux Jeux Panaméricains de Toronto débutant le lendemain. Le but était de déterminer qui prendrait la parole au nom des 719 athlètes du Canada devant les hordes de médias réunis dans la Ville- Reine. Coqueluche du rugby féminin, Magali n’avait pas encore été écrasée par son entraîneur-chef et était donc du nombre. Consécration : c’est elle qui a été choisie. C’est un bel honneur et un peu intimidant. J’en ai même oublié quelques points que je voulais aborder!, avouera-t-elle ensuite. La Québécoise est née d’un père francophone et d’une mère anglophone. Bien qu’ayant grandi à Québec, elle est parfaitement bilingue et parle un anglais impeccable sans le plus infime accent. Trop nerveuse? Ou trop détendue? Toujours est-il que cet après-midilà, elle s’est exprimée – ô ultime camouflet – uniquement en français devant la vaste foule de journalistes à Toronto. Quand on sait à quel point l’unité et la cohésion des équipes est continuellement invoquée dans le sport canadien pour imposer l’unilinguisme anglais aux athlètes francophones, on peut imaginer combien la prestation médiatique de Magali Harvey en français seulement a pu en hérisser plus d’un, à Rugby Canada et dans les autres fédérations sportives de ce pays qui se prétend officiellement bilingue. L’entraîneur-chef de Magali, John Tait, est d’ailleurs originaire du sud de l’Ontario, berceau de l’orangisme canadien. Ça ne s’invente pas : il est né à… Orangeville!

Le 7 juillet 2016, la composition de la liste des douze joueuses qui formeront l’équipe canadienne olympique de rugby féminin fait l’objet d’une fuite. Coup de tonnerre : Magali Harvey n’y figure pas! Furieux, le père de Magali, Luc Harvey, qualifie la chose de « décision-bidon ». Essayez de me faire croire que Magali Harvey serait la 13e joueuse d’une équipe nationale dans n’importe quel pays du monde, fulmine-t-il. Incrédule, le président de Rugby Québec, Stéphane Hamel, déclare, si cette décision est officielle, je la comparerais à la non-sélection de Wayne Gretzky par Marc Crawford lors des tirs de fusillade aux Jeux de Nagano. […] Selon mon oeil personnel, elle est dans les dix meilleures joueuses au monde. Elle l’a prouvé à chaque fois qu’elle a fait partie d’une sélection. Le lendemain, les journalistes estomaqués mitraillent John Tait de questions sur Harvey. Sans doute dévastée, la principale intéressée se terre. En soirée, Rugby Canada émettra un communiqué dans un français truffé de fautes et attribuant à Harvey la déclaration à l’effet que des décisions difficiles ont dû être faits […] et je respecte ça.

Go Canada go. Deux joueuses exclues sont invitées au camp final de préparation mais encore là, Harvey n’est pas du nombre. J’ai reçu un texto d’un bon ami qui est impliqué dans le rugby en France et qui nous remercie de ne pas avoir sélectionné Magali! Ailleurs dans le monde, il y a des entraîneurs d’autres pays qui ont sûrement souri en entendant cette nouvelle, confie tristement Stéphane Hamel, de Rugby Québec.

Deux semaines plus tard, révolté, le père de Magali se vide le coeur sur sa page Facebook : Son entraîneur lui a dit qu’elle n’a jamais été une des meilleures joueuses canadiennes, que les fois qu’elle a joué venait [sic] du fait que les bonnes étaient blessées. Il a dit qu’il ne comprenait pas que le IRB (International Rugby Board) pouvait [sic] lui avoir donné le titre de meilleure joueuse au monde [en 2014]. Il se demandait comment se fait-il [sic] que les journalistes sportifs pouvaient s’intéresser à elle […], écrit le père. Comble d’incongruité, pour terminer la discussion, il lui a dit: tu es belle, tu vas t’en sortir, rapporte enfin Luc Harvey, qualifiant l’entraîneur John Tait de « pauvre con ».

Malgré son immense talent, Magali Harvey, 26 ans, a-t-elle encore un avenir en rugby canadien? La question est posée. Le Canada a finalement remporté à Rio la médaille de bronze, que Tait brandira sûrement pour rejeter toutes les critiques. L’équipe auraitelle fait mieux avec Harvey? Peu importe puisqu’en ce pays, une médaille de bronze en anglais vaut apparemment mieux qu’une médaille d’argent ou d’or bilingue.
Go Canada go. •••