par Maxime Laporte | Le Patriote

Cela fait près d’un an que les membres de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal m’ont accordé cet immense honneur de présider notre organisation. Je tiens encore à les remercier pour leur confiance qui m’émeut. Je souhaite aussi leur exprimer ma fierté de mener ce grand combat à leurs côtés, car je considère – non sans chauvinisme, je l’admets – que les militantes et militants de la Société comptent parmi les plus ardents, les plus fidèles et les plus admirables de l’ensemble du mouvement national.

Au fil des jours, des semaines et des mois, j’ai été amené à réfléchir au sens et à la portée de nos combats, de même qu’à la nature de notre mission et aux moyens pour atteindre nos fins, à la lumière des enjeux qui participent de notre réalité. C’en est presque devenu une obsession en ce qui me concerne : que faire pour vaincre, cela dans le contexte politique difficile et complexe où nous nous trouvons aujourd’hui, en 2016 au Québec ?

Maxime Laporte

Maxime Laporte

Afin d’alimenter cette réflexion, je vous convie dans ce texte à une forme de méditation qui prend notamment appui sur les réalisations historiques de notre Société jusqu’à ce jour.

Retour aux sources La Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB) de Montréal est une société dite « d’utilité publique », en vertu de la loi privée adoptée en 1912 par l’Assemblée législative du Québec et qui constitue sa Charte. Doyenne des organismes à but non lucratif au Québec, la SSJB se classe néanmoins dans une catégorie à part en ce qu’elle est notre « Société nationale ».

L’action de la SSJB a pour socle la défense et la promotion des intérêts du Québec et de la civilisation française d’Amérique. Cette action se traduit aujourd’hui par nos combats pour la pérennité de la langue française, pour la liberté et l’indépendance nationale, pour le progrès vers une société plus juste, pour la valorisation de notre culture et de notre patrimoine historique…

La mission de la Société est large, très large, c’est le moins qu’on puisse dire. La devise de la SSJB révèle d’ailleurs son ambition : « Rendre le peuple meilleur ».

Son domaine d’action s’avère quant à lui extrêmement transversal et diversifié à travers presque tous les secteurs de la société québécoise : du milieu communautaire au monde des affaires en passant par les syndicats, les mouvements citoyens, le monde culturel et le monde politique, tant au niveau national qu’international… La Société s’intéresse aussi bien aux pauvres qu’aux riches, aux jeunes qu’aux moins jeunes, et par-delà les origines ethniques…

La SSJB constitue une forme de « ministère » du combat citoyen, chien de garde de nos libertés et de notre dignité, ainsi que de nos valeurs et de notre culture nationales…

Elle travaille à nous rendre fiers des réalisations passées, mais n’a jamais cessé pour autant d’être « entêtée d’avenir ».

« Caution » du Peuple dans la poursuite de son destin, la Société est à la fois une institution historique et un groupe de pression et de contestation.

La SSJB a été historiquement à cheval entre volonté d’émancipation populaire et volonté d’émancipation des élites, elle qui fut « l’école des Premiers ministres » et l’alma mater de plusieurs grands personnages politiques depuis le 19e siècle.

Aujourd’hui résolument progressiste, elle a oscillé entre la droite et la gauche tout au long de son histoire, mais n’a jamais perdu de vue la nécessité de renforcer le peuple et de travailler à une meilleure cohésion nationale.

La SSJB est le coeur et le foyer par excellence du mouvement citoyen pour l’indépendance, pour lequel la Maison Ludger-Duvernay constitue une sorte de quartier général. Elle est probablement l’organisation la plus solide en termes de ressources, et la plus indépendante d’esprit de tout ce mouvement.

La SSJB demeure une organisation sousestimée et souvent mal connue.

Notre organisation reste encore aujourd’hui l’incarnation québécoise par excellence du « nationalisme », au sens de la pensée des Patriotes et du républicanisme qui en émane. Un républicanisme lui-même inspiré des Lumières et influencé par les révolutions démocratiques de la fin du 18e siècle aux Etats-Unis et en France, notamment. On n’insistera jamais assez sur l’esprit universaliste des Patriotes, qui doit continuer à nous animer. Initialement baptisée « Association Aide-toi et le Ciel t’aidera », la première mouture de la Société, qui s’étend de 1834 jusqu’à l’échec de l’insurrection, se révèle particulièrement intéressante à cet égard. Une SSJB aux accents radicalement démocratiques, voire révolutionnaires, qui regarde vers l’avenir et se préoccupe du bien commun et de l’unité du peuple, notamment à travers la Fête nationale, sa première raison d’être. « L’union fait la force », écrivait Ludger Duvernay, lui qui lors du premier banquet de la Saint-Jean-Baptiste en 1834, porta un toast fortement républicain : « Au peuple, source primitive de toute autorité légitime ! » Loin d’adopter une posture défensive, les Patriotes incarnaient l’avantgarde. Ils ne célébraient pas les actions passées, mais envisageaient l’avenir.

La seconde mouture de la SSJB porte quant à elle une autre signification. Revenu d’exil, Duvernay refonde en 1842 l’Association Saint-Jean-Baptiste alors que le Québec est désormais annexé à l’Ontario du fait de l’Acte d’Union de 1840, faisant des Québécois d’éternels minoritaires. L’Église catholique devient alors la principale puissance au Canada français, laissant peu de place aux réformistes. Ce qui reste du mouvement patriotique doit alors composer avec cette situation. Le combat s’exprimera davantage dans le langage du conservatisme, suivant une logique de protection de la culture canadienne-française face aux dangers de l’assimilation. On doit tout de même à cette période l’essentiel des réalisations de la SSJB au fil du temps, en termes notamment d’outils d’émancipation du peuple : première école de théâtre, première école technique, première école des Beaux-Arts, HEC, chambre de commerce de Montréal, premières mutuelles d’assurancevie, premières caisses d’épargne, premier mouvement féministe francophone, le Prêt d’honneur, etc. Depuis sa fondation jusque dans les années 60, la Société a littéralement joué un rôle de « substitution » de l’État, pour reprendre l’expression employée par Robert Laplante lors de notre Congrès général thématique en mars dernier, à une époque où notre « État français », tant souhaité par Lionel Groulx, n’avait évidemment pas encore vu le jour sur ce continent, pas même un commencement.

Cela dit, avec la Révolution tranquille, la Province de Québec est en quelque sorte devenue un « État », quoique celui-ci reste encore à parachever. Parallèlement, le mouvement pour l’indépendance nationale a vu le jour. La Société a ellemême officiellement adopté un mandat indépendantiste au courant des années 60, dont nous célébrions récemment les 50 ans. Par contre, ses militants et artisans se sont alors dispersés. Les plus conservateurs ont tout simplement déserté l’institution, tandis que les plus progressistes ont plutôt décidé de s’impliquer aux côtés de René Lévesque ou dans les syndicats. Il restait le combat pour la langue française, dont s’est toujours brillamment acquitté la SSJB, notamment par la création du Mouvement Québec français. Elle a multiplié les actions en faveur de l’indépendance nationale, en plus de poursuivre son mandat de coordination de la Fête nationale. Elle a également mené de très nombreuses campagnes et réalisé moult projets pour la promotion de l’histoire, de l’identité québécoise et de l’éducation (Coalition pour l’histoire, Prix du Mérite en histoire, Jour du Souvenir, Prêt d’honneur, etc.)

Quel rôle pour la SSJB en 2016, que doiton prioriser ?
À présent que le Québec est devenu une société moderne et que les Québécois se sont relativement « émancipés », du moins au plan individuel, la SSJB doit se questionner sur son rôle. Un rôle de consolidation des acquis sociaux, économiques et politiques ? Un rôle de rassembleur de la société civile ? Un rôle de constructeur de nouveaux outils d’émancipation, à la lumière des défis contemporains du Québec ? Un rôle de promoteur zélé de l’étape ultime qu’il nous reste à accomplir comme peuple pour notre émancipation : l’indépendance ? Un peu de tout ça ?

Aujourd’hui, où en sommes-nous ? Quels chantiers devrions-nous développer ? Quelles approches prioriser ? Une approche plus philanthropique, peut-être, via la (nouvelle) Fondation pour la langue française ? Une action davantage consacrée au lobbyisme, sachant que nous formons après tout un groupe de pression crédible auprès des élus et des décideurs ? Une approche « commémorative » ou « muséologique », par la valorisation de notre histoire nationale ? L’action culturelle, cohérente avec l’histoire des réalisations de la Société eu égard au monde de la culture, des arts et des lettres, elle qui a créé le Monument national, véritable carrefour culturel pour l’époque, digne de la Place des Arts, ainsi que la Première école nationale de théâtre, l’école des Beaux-Arts, etc. ? La promotion de l’action politique citoyenne et non-partisane, manière catalane ? Devrions-nous utiliser davantage les tactiques d’action directe, en utilisant au maximum les nouveaux médias ? L’éducation populaire ne reste-t-elle pas une avenue souhaitable ? Quant au domaine de l’action extraordinaire, doit-il être investi : action oppositionnelle, activisme judiciaire, etc. ?

Continuons le combat!
La SSJB n’a pas le choix de voir large, même si elle n’a malheureusement pas tous les moyens pour penser aussi grand qu’elle le voudrait. Il faut sans doute prendre acte du mandat gigantesque qui nous lie, assorti de l’immense répertoire d’actions à notre portée, tout en évitant le piège de la dispersion. Tout cela, dans un contexte où les attaques fusent de partout à l’encontre de la vitalité de notre langue, de notre culture, de notre solidarité sociale, de notre volonté d’émancipation, de nos rêves collectifs, de nos leaders et de notre mouvement lui-même… Et dans un contexte de désengagement généralisé où la religion du moi, du consumérisme et de l’indifférence, exacerbée par les médias qui endorment, « divertissent » et mystifient le peuple, semble avoir pris le dessus… – Pas évident. Mais, je sais que tous ensemble, nous y arriverons, grâce aux forces et aux talents de chacun et chacune d’entre vous. Et grâce à notre capacité de résilience et à la puissance de nos convictions !

Pour ma part, je suis convaincu que la Société, qui se trouve à un point tournant de son histoire, doit renouer plus que jamais avec l’esprit révolutionnaire de ses fondateurs en privilégiant, en plus de ses activités habituelles, les actions de type extraordinaire, c’est-à-dire celles qui nous mèneront le plus efficacement possible à la victoire. Afin d’y parvenir, elle devra en priorité continuer à se moderniser, à se professionnaliser et à se renforcer à tous égards : financièrement, structurellement ainsi qu’au plan de son positionnement, de ses relations publiques et de son recrutement. Une planification organisationnelle et stratégique de grande envergure a d’ailleurs été formulée à cet égard et sera présentée au courant de la présente année. Car, afin de ne pas répéter nos défaites passées, nous devrons être suffisamment outillés pour faire face à nos adversaires le temps venu.

Merci de contribuer, par vos actions, par vos dons ou autrementà la victoire.

 

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