André Dubuc et Hugo Grandpré | La Presse

Ils sont instruits, entreprenants et souvent bilingues, et leur apport serait significatif pour la vie de la province. Le premier ministre Couillard leur fait déjà un appel du pied. Mais quelle place est-on prêt à leur laisser ? Le Québec est-il mûr pour le retour des anglophones ?

 

Anglo-Québécois en exil

L’appel du Québec natal

Andrew Caddell, un journaliste et fonctionnaire fédéral à la retraite qui habite à l’extérieur du Québec depuis plusieurs années, envisage aujourd’hui retourner à Montréal. Parfaitement bilingue, ancien militant du Non au référendum de 1980 et membre du conseil d’administration du défunt parti Alliance Québec, il a toujours conservé la maison de ses arrière-grands-parents à Kamouraska. « Même après tant d’années à Ottawa, je n’ai jamais arrêté de dire que j’étais montréalais », dit-il.

Il y a quelques semaines, le premier ministre Philippe Couillard a invité les anglophones qui ont quitté la province au cours des dernières décennies à revenir au Québec. « L’anglais n’est pas une langue étrangère au Québec. Elle fait partie de notre histoire et de ce que nous sommes, a-t-il déclaré. C’est le moment de revenir et de bâtir le nouveau Québec ensemble comme nous l’avons toujours fait. »

Coïncidence ou pas, cet appel est survenu dans la foulée du documentaire Québec My Country Mon Pays du réalisateur anglophone d’origine montréalaise John Walker, message d’amour empreint de nostalgie et d’ambivalence adressé à sa terre natale. Il a été diffusé sur RDI le 25 août dernier.

Quand il a entendu l’invitation du premier ministre, M. Caddell a applaudi.

Selon lui, l’initiative est bienvenue, et l’appel aurait même dû être lancé il y a longtemps. Pour les retraités qui songent à revenir comme pour leurs enfants qui peuvent travailler dans les deux langues, « c’est quelque chose qui peut les encourager », croit cet ancien candidat du Parti libéral du Canada dans le Bas-Saint-Laurent.

La Presse s’est penchée sur la déclaration du premier ministre et a interviewé des dizaines d’intervenants, anglophones et francophones, au Québec et ailleurs, pour tenter de déterminer si le moment est bel et bien arrivé pour une sorte d’« exode à rebours » ; et à quelles conditions – pour ne pas dire, à quel prix ?

L’équilibre linguistique, surtout à Montréal, reste un sujet délicat, où des groupes nationalistes sont prompts à réclamer un resserrement des lois linguistiques.

« Tout le monde est bienvenu à vivre au Québec. Mais il faut vivre en français par contre, insiste Maxime Laporte, PDG de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Autrement, on va se retrouver noyé et on va avoir de la difficulté à assurer la pérennité de notre culture et de la langue française – en tout respect des droits de la minorité historique anglophone. »

« Il y a quelque chose qui se passe »

Or, selon Sylvia Martin-Laforge, « les étoiles sont alignées » pour une hausse de l’immigration anglophone au Québec, et les choses commencent déjà à bouger à cet égard.

« Il est trop tôt pour dire que c’est un mouvement, mais il y a quelque chose qui se passe », constate la directrice générale du Quebec Community Groups Network (QCGN), un réseau d’organismes qui œuvrent auprès de la communauté d’expression anglaise.

« Je n’ai pas de chiffre et ça demeure anecdotique », ajoute la directrice générale. Mais « on entend de nos organismes dans les régions que de plus en plus, ils voient des individus qui avaient quitté [le Québec] il y a plusieurs années qui sont de retour, ou pour la retraite, ou pour appuyer leurs parents, ou tout simplement parce qu’ils ont trouvé qu’ils pourraient investir au Québec ».

Bien que certains qualifient la déclaration de M. Couillard de purement électoraliste, la leader communautaire la voit d’un autre œil. « Notre réseau va le prendre à son mot et on va travailler avec lui, ses ministres et la fonction publique pour y arriver. […] On ne se donne pas le luxe d’être cyniques. »

Statistique Canada a dû corriger ses données de recensement cet été après avoir annoncé, à tort, une forte augmentation de la proportion de Québécois de langue maternelle anglaise au Québec depuis cinq ans. Cette proportion a plutôt diminué, a rectifié l’organisme quelques jours plus tard.

Mais en chiffres absolus, la population elle-même connaît une légère, mais constante augmentation depuis les années 80, si l’on se fie à des indicateurs de Statistique Canada tels que la langue maternelle ou la première langue officielle parlée.

Ces chiffres s’ajoutent à ceux du solde migratoire de la population de langue maternelle anglaise entre les provinces canadiennes, toujours négatif, mais dont l’écart se rétrécit graduellement depuis 25 ans.

Un contexte favorable ?

Ainsi, à l’instar de Mme Martin-Laforge, plusieurs croient que le contexte s’annonce favorable à une augmentation de l’immigration anglophone au Québec.

D’abord, le Parti québécois n’est pas au pouvoir, l’option souverainiste perd des appuis et son chef, Jean-François Lisée, a promis un premier mandat péquiste sans référendum.

De plus, 40 ans après l’adoption de la loi 101, la situation n’est pas parfaite, mais les débats linguistiques ne sont plus aussi acrimonieux que dans les années 70.

Ensuite, l’économie de la province va relativement bien. Le taux de chômage est à son plus bas niveau depuis 1976, les prix de l’immobilier demeurent en dessous de ceux de Vancouver ou de Toronto, et l’Alberta souffre du ralentissement de son secteur pétrolier.

« Le principal facteur qui va faire que les anglophones vont venir s’installer à Montréal, c’est l’économie », avance le professeur de l’INRS Urbanisation Culture Société Mario Polèse, qui a beaucoup écrit sur le tort causé à l’économie montréalaise par l’exode des anglophones après l’élection du PQ en 1976. « Le Québec a un taux de chômage plus bas que l’Ontario. Si ça demeure, vous allez voir que les anglophones vont venir des autres provinces parce qu’il va y avoir des emplois. »

Enfin, le Québec est constamment à la recherche de main-d’œuvre qualifiée pour pallier la baisse de sa population active (des 15 à 64 ans). Son taux de natalité trop faible et le vieillissement de la génération des baby-boomers s’apprêtent à faire subir des pressions importantes sur le système de santé et les finances publiques.

Conditions gagnantes

Plus de 500 000 personnes de langue maternelle anglaise ont quitté le Québec de 1971 à 2011. Il est peu probable que l’on assiste à un exode à rebours d’une telle ampleur au cours des prochaines années.

Après tout, au-delà de la politique, ce sont des facteurs très concrets qui poussent quelqu’un à changer de ville, de province ou de pays, dont la famille, la carrière ou le fait de se sentir le bienvenu.

Bon nombre d’« exilés », comme Julia Scott, ont tout simplement tourné la page pour de bon.

Elle se souvient du jour où ses parents se sont lancé un regard, le soir du référendum de 1995. Elle a compris que sa famille ne resterait plus très longtemps au Québec. Ils ont déménagé en Californie trois ans plus tard, une fois ses études secondaires terminées. Elle travaille aujourd’hui comme journaliste dans la région de San Francisco.

Il est hors de question qu’elle retourne un jour habiter dans la métropole, dit-elle, même si le climat politique des États-Unis l’a récemment fait réfléchir à revenir au Canada : « Je ne me sens plus chez moi à Montréal. »

Pour la journaliste, l’appel de M. Couillard devrait être suivi par des gestes concrets s’il est réellement destiné à avoir un impact – mais elle demeure sceptique. « Je me demande si la société francophone du Québec est prête pour le type de changements qu’il serait nécessaire d’apporter pour que les anglophones de l’extérieur se sentent comme faisant partie intégrante de la société. »

Son avis est partagé par bon nombre d’Anglo-Québécois avec qui La Presse s’est entretenue. « Si on est vraiment progressiste par rapport à notre ouverture à bâtir un Québec qui valorise la communauté d’expression anglaise, il faudrait peut-être penser à revoir certains obstacles à cette communauté pour qu’elle puisse vraiment participer à l’économie et à la vie du Québec », propose Sylvia Martin-Laforge.


Des témoignages

Il est parti et il est revenu

Mike Ross, 43 ans, se décrit comme un Québécois pure laine… écossaise. Élevé rue Overdale, au centre-ville, il se délectait de popsicles Sealtest à l’ombre de la pinte de lait Guaranteed Pure Milk géante, voisine du foyer familial. Après ses études, il passe 14 ans autour du globe. Aujourd’hui, bilingue, Mike demeure dans Griffintown et travaille à l’angle des rues Sainte-Catherine et Saint-Alexandre. « Ma femme, qui est hispano-brésilienne, et moi pourrions vivre n’importe où. On a choisi ici, parce que je suis montréalais et qu’on aime la vie ici. »

Il est devenu entrepreneur. Juniper, conseiller en gestion des affaires, et Vocaprep, site de formation en ligne, emploient sept personnes. Sa dernière embauche : Andriy Strogan, Ukrainien arrivé en Alberta, diplômé de Queen’s, qui s’est ensuite installé à Toronto. Il a déménagé à Montréal le 1er septembre.

Elle vient d’arriver

Originaire d’Alexandrie, en Égypte, Nancy Iskander, 27 ans, arrive au Canada avec sa famille en 2012 à temps pour ses études universitaires en informatique : à Waterloo, puis à Toronto. Entre les deux, un stage à Palo Alto. Depuis novembre 2016, cette adepte du jeu League of Legends travaille comme programmeuse sur le jeu d’horreur Dead by Daylight chez Behavior Interactive, dans le Mile-Ex. « Montréal est la capitale du jeu vidéo au Canada », dit-elle pour expliquer son choix. Son employeur lui a offert un cours de français. L’adaptation se passe à merveille. Elle recommanderait volontiers à une connaissance de la suivre à Montréal. Seule condition : « Elle doit être motivée à apprendre le français. »

Il est parti, mais songe à revenir

Andrew Caddell a passé plusieurs années de sa vie à l’extérieur du Québec, notamment à Ottawa, où il a travaillé dans la fonction publique fédérale. L’ancien journaliste qui s’était impliqué dans la campagne du Non en 1980 et a été candidat pour le Parti libéral du Canada dans le passé songe aujourd’hui à revenir à Montréal, alors que sa belle-mère, qui vivait à Ottawa, est morte. « Je n’ai jamais arrêté de dire que j’étais montréalais », dit-il.

Il possède toujours la maison de ses arrière-grands-parents à Kamouraska. Parfaitement bilingue, il juge que le contexte a beaucoup changé au Québec au cours des dernières décennies, en particulier dans les relations entre francophones et anglophones. « Personne ne veut retourner aux années 60, où il y avait une tendance apparente chez des anglophones de se sentir supérieurs aux francophones… Je pense que ça n’existe plus. »

Elle est partie et n’a pas l’intention de revenir

Julia Scott a quitté le Québec avec ses parents dans la foulée du référendum de 1995. Elle travaille aujourd’hui comme journaliste dans la région de San Francisco. Elle juge que la province a encore beaucoup à faire pour que les anglophones se sentent acceptés comme membres à part entière de la société québécoise, et doute que cela se concrétise de sitôt. « Lorsque vous pourrez me dire que mes collègues seraient heureux de me parler en anglais sans aucune arrière-pensée, peut-être que ce sera le jour où je penserai à revenir. »

Elle est ici, mais songe à partir

Christina Clark travaille en production audiovisuelle en français et en anglais. Elle était d’ailleurs recherchiste pour le documentaire de John Walker, Québec My Country Mon Pays. À 28 ans, elle a tout l’avenir devant elle. Mais il pourrait bien se dérouler ailleurs qu’ici. Bien que sa famille soit d’ici, qu’elle-même soit née ici, qu’elle maîtrise le français, qu’elle aime passionnément sa ville, elle est ambivalente au sujet de son avenir. En restant au Québec, elle craint de ne pas avoir les mêmes perspectives professionnelles qu’ailleurs au pays. « Si, en tant qu’Anglo-Montréalaise, je ne compte pas pour la société québécoise, pourquoi resterais-je ici ? Si mes taxes et impôts ne servent qu’à payer des services en français, pourquoi resterais-je ici ? Ce sont des questions que je me pose aujourd’hui, à 28 ans. »

Elle est restée et a étudié en français

Serena Trifiro convient qu’il lui aurait été beaucoup plus difficile de travailler comme avocate au Québec si elle n’avait pas décidé de faire son droit en français à l’Université de Montréal. La jeune femme anglophone qui a grandi dans la métropole et qui avait étudié toute sa vie en anglais fait partie du nombre croissant d’Anglo-Québécois qui font désormais leurs études universitaires dans la langue de Molière.

En 2014, 9,5 % des universitaires de langue anglaise venant du Québec fréquentaient une université francophone, selon une étude de l’Office de la langue française rendue publique le mois dernier. Il s’agit d’une augmentation de 83 % par rapport à 2002, où la proportion était de 5,9 %. « Montréal, c’est toujours ma ville, dit-elle. Et si je dois pratiquer en français, so be it. Je vais le faire. Parce que j’adore la ville de Montréal, j’adore les personnes et j’aime qu’on parle français et anglais. C’est unique. »

Il reste, mais a certaines réserves

Cadre et consultant dans le domaine de la publicité et des communications, Trevor Ham a grandi à Montréal et décidé d’y rester, même si la vaste majorité de ses camarades de classe sont partis de la province. Parfaitement bilingue, il adore le français et la culture québécoise, mais reste amer à l’égard de certaines réalités du Québec. C’est le cas notamment de certaines mesures pour protéger le français en milieu de travail qui, selon lui, peuvent devenir des obstacles au développement économique.

Il dénonce aussi une atmosphère malsaine où les Québécois sont étiquetés selon leur langue, trop souvent au détriment des anglophones. « Pourquoi les anglos devraient-ils revenir ? se demande M. Ham aujourd’hui, en réponse à l’appel lancé par le premier ministre Couillard. Il est préférable dans la province d’être un francophone qui parle les deux langues que l’inverse. D’un point de vue logistique, il y a des obstacles et des partis pris. Mais encore plus important : il n’y a pas d’emplois ! »

Elle est arrivée d’Halifax et… dirige un groupe indépendantiste

D’origine néo-écossaise, la Québécoise d’adoption Jennifer Drouin a lancé Anglophones for Québec Independence l’an dernier. Le groupe, dit-elle, compte une centaine de membres, dont la plupart vivent au Québec. Elle juge que l’appel lancé par Philippe Couillard était purement électoraliste et mal avisé pour le premier ministre de la province. « Ce n’est pas à lui d’encourager l’anglicisation du Québec. Il est censé défendre la langue française ! »


En attendant les conditions gagnantes

Quelles seraient les conditions gagnantes pour favoriser l’immigration réussie d’un plus grand nombre d’anglophones au Québec ? Quelles mesures pourraient être adoptées pour protéger la langue française et permettre une intégration harmonieuse de ces « nouveaux » arrivants ? Nous avons posé ces questions à des dizaines d’intervenants, tant francophones qu’anglophones. Voici leurs impressions.

Assouplir la loi 101

Demandez aux membres de la communauté anglophone quelles seraient les conditions gagnantes pour permettre une telle immigration, et l’assouplissement de la loi 101 est souvent évoqué, en particulier en matière d’éducation.

Or, le gouvernement Couillard a fermé la porte récemment à un tel élargissement de la Charte de la langue française, disant dans la foulée d’un débat chez les jeunes libéraux qu’« on a atteint un équilibre linguistique au Québec ».

« Est-ce que c’est un double message ? Venez, mais on ne change rien », déplore Sylvia Martin-Laforge, directrice générale du Quebec Community Groups Network.

Selon elle, certains changements seraient pourtant bienvenus, dont celui d’« ouvrir l’admission aux écoles de langue anglaise à des gens qui viennent d’autres pays du Commonwealth, par exemple, ou des États-Unis ». À l’heure actuelle, l’exception à l’éducation en français vise les enfants dont au moins un parent a été éduqué en anglais au Canada.

En milieu de travail

Le besoin d’assouplir certaines mesures relatives à la francisation en milieu de travail est fréquemment soulevé, en particulier à l’égard des PME. Pour d’autres anglophones, même parmi la jeune génération, la loi 101 doit être revue de fond en comble.

« Les lois linguistiques doivent changer sur tous les aspects, avance Christina Clark, Montréalaise bilingue de 28 ans qui travaille dans l’industrie du cinéma et de la télévision. À tout le moins, il faut avoir une conversation sur les lois québécoises linguistiques », dit-elle, sans vraiment y croire.

Mais ces impressions ne font pas l’unanimité. « La loi 101 laisse aux anglophones tous les droits [en ce qui concerne l’école et les soins de santé]. La situation est déjà assez accueillante », croit Mario Polèse, Québécois qui a des origines américaines et viennoises, professeur émérite au Centre urbanisation, culture et société de l’Institut national de recherche scientifique, et qui se définit lui-même comme un anglophone ayant fait toute sa scolarité aux États-Unis.

« On ne peut pas à la fois protéger et s’assurer de l’épanouissement de la langue française et en même temps s’assurer que l’anglais soit tout aussi important. On ne peut pas. C’est un choix », ajoute M. Polèse.

Alex Tyrrell, chef du Parti vert du Québec, a été élevé dans l’ouest de l’île de Montréal par une mère francophone et un père anglophone. Il croit que le débat sur la loi 101 est chose du passé. « La loi 101, c’est ici pour rester, dit-il. C’est un combat des années précédentes. »

Selon lui, il serait préférable de favoriser une meilleure intégration et un bilinguisme accru. Il avance l’idée d’écoles mixtes anglaises et françaises, dans lesquelles certains cours seraient offerts dans l’autre langue – par exemple, l’éducation physique en anglais à des élèves francophones.

« Pour les anglophones qui ont grandi du côté anglophone, les opportunités sont sévèrement limitées quand ils viennent sur le marché du travail », croit le jeune chef de parti.

« J’ai de la misère à comprendre pourquoi, quand les cours sont dans des langues différentes, on doit construire un immeuble différent. »

Paix linguistique

Plusieurs s’entendent pour dire que 40 ans après l’adoption de la Charte de la langue française, une certaine « paix linguistique » s’est installée au Québec et que les intenses débats entourant la loi 101 sont chose du passé.

« On est dans une situation où on peut avoir des discussions beaucoup plus saines, comparativement aux années 70, où elles étaient tendues, et aujourd’hui, il y a une cohabitation certaine qui peut se faire », note John Parisella, ancien proche conseiller de Robert Bourassa, Daniel Johnson fils et Jean Charest.

« C’était une autre époque, se souvient Maria Peluso, professeure de sciences politiques à l’Université Concordia. C’était la manière qu’ils avaient imposé la loi 101… Il y a d’autres manières, vous savez, pour tomber en amour ! »

Mais pour la coalition Partenaires pour un Québec français, qui milite pour un resserrement de la Charte de la langue française, il y a encore du travail à faire.

« C’est bien beau de lancer des mots de bienvenue à tout un chacun, on n’entend pas le gouvernement sur les moyens à prendre et les objectifs à se donner pour garantir l’avenir du français au Québec », estime Maxime Laporte, PDG de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal.

« Au lieu d’appeler aux anglophones exilés, on devrait se préoccuper de remettre en place des structures pour permettre aux gens d’apprendre le français, pour leur permettre d’aller travailler », croit pour sa part Martine Desjardins, présidente du Mouvement national des Québécois.

D’autres mesures potentielles

Éducation en français

Depuis quatre ans, les cégeps Saint-Laurent et Vanier se sont engagés dans une voie similaire à celle proposée par Alex Tyrrell, et offrent un programme commun de formation bilingue en sciences pures et sciences humaines. De plus en plus d’anglophones décident aussi d’étudier dans des programmes français à l’université. En 2014 au Québec, 9,5 % des étudiants de langue anglaise venant du Québec fréquentaient une université francophone, selon une étude de l’Office de la langue française rendue publique le mois dernier. Il s’agit d’une augmentation de 83 % par rapport à 2002, où la proportion était de 5,9 %. À l’inverse, 95 % des étudiants francophones du Québec fréquentaient un établissement de langue française en 2014.

Secrétariat aux affaires anglophones

Le premier ministre Philippe Couillard a promis de créer un secrétariat aux affaires anglophones il y a quelques mois. L’annonce a été bien accueillie dans la communauté anglophone, même si on ignore pour l’instant la forme qu’il prendra. Cette promesse donne suite à la création d’un nouveau poste de responsable des relations avec la communauté anglophone au bureau du premier ministre, occupé par Gregory Kelley. Son rôle est notamment de rencontrer les différents groupes de la communauté et de transmettre leurs préoccupations aux membres du caucus ou du Conseil des ministres, et vice versa. Quant aux mesures que le gouvernement Couillard prendrait pour favoriser un retour de la communauté anglophone au Québec, comme il l’a réclamé il y a quelques semaines, son bureau n’a pas été en mesure de donner d’exemple concret.

Une « mission Québec » dans le ROC ?

Selon Jack Jedwab, vice-président exécutif de l’Association d’études canadiennes, « ça prendrait une tournée pancanadienne dans le but de rencontrer des entrepreneurs potentiels, des investisseurs. C’est la meilleure façon. Moi, j’ai des amis qui sont des entrepreneurs de l’extérieur qui explorent la possibilité d’ouvrir des entreprises au Québec, mais ils ne le font pas. Mais s’il y avait un coup de pouce auprès des investisseurs, ça pourrait intéresser la diaspora anglo-montréalaise ». Plusieurs croient que le message du premier ministre n’a pas été entendu à l’extérieur du Québec et qu’une telle tournée serait utile pour dissiper certains préjugés et faire connaître l’état de l’économie du Québec, au moment où celle de l’Alberta va moins bien et où les prix de l’immobilier explosent à Toronto et à Vancouver.

Cible plus large

Martha Radice, anthropologue urbaine et professeure à l’Université Dalhousie, à Halifax, croit que M. Couillard aurait intérêt à inviter tous les Anglo-Canadiens pouvant être attirés par le Québec, et non pas uniquement les Anglo-Montréalais en exil. Mme Radice a écrit en 2000 un livre sur la condition des Anglo-Montréalais, Feeling Comfortable ?. « C’est gentil, comme souhait, mais ce n’est pas réaliste, dit-elle. On ne peut pas s’attendre à ce que les gens réorganisent leur vie parce qu’un premier ministre leur a demandé de le faire. » S’il souhaite traduire ces paroles en gestes, le gouvernement Couillard aurait intérêt à élargir son champ d’horizon. « Il faut viser les futurs Anglo-Québécois plutôt que les ex-Anglo-Québécois. Il y a plein de gens qui s’intéressent aux attraits du Québec sans forcément y avoir une histoire profonde. »

Jobs, jobs, jobs

C’est une chose de vouloir déménager au Québec, c’en est une autre d’être capable de trouver un emploi pour pouvoir le faire. Le taux de chômage au sein de la population d’expression anglaise du Québec se situe à 9,5 %, comparativement à 6,9 % chez les francophones, selon un rapport de 2016 du Réseau communautaire de santé et de services sociaux. Les derniers résultats du recensement démontrent aussi que l’écart entre les revenus des ménages francophones et anglophones a continué de se creuser au profit des premiers. « On n’a pas vu de grande diminution dans le nombre de personnes qui ont besoin de notre aide, ce qui indiquerait que le marché du travail s’améliore », note Iris Unger, directrice du Youth Employment Services (YES) de Montréal. Selon elle, la langue, mais aussi l’expérience, les équivalences, la discrimination et l’absence de réseaux de contacts sont parmi les obstacles les plus fréquemment rencontrés.

Sentiment d’appartenance

Bon nombre de membres de la communauté d’expression anglaise dénoncent le fait qu’ils se sentent comme des citoyens de seconde zone au Québec, du seul fait d’être identifiés comme des anglophones, et ce, même s’ils parlent très bien français. Une plus grande inclusion au sein du marché du travail est importante, disent-ils, mais aussi une protection des institutions qui desservent la communauté, dont les écoles, les établissements de santé et leurs structures de gouvernance, que l’on sent menacés par des décisions ou propositions politiques. « L’isolement linguistique nous rend invisibles aux francophones du Québec et ignorés par nos collègues du théâtre dans la langue de Molière », a d’ailleurs dénoncé le directeur artistique Guy Sprung dans une lettre publiée dans Le Devoir, cette semaine, intitulée « Les artistes du théâtre en anglais sont-ils de vrais Québécois ? »


Entretien avec le réalisateur John Walker

« Hey, nous existons ! »

Originaire de Ville de Mont-Royal, la famille de John Walker a fait comme de nombreux anglophones et a pris la route 401 en direction de Toronto en 1979. Le réalisateur de 65 ans a réalisé récemment le documentaire au titre intrigant Québec My Country Mon Pays. Le long métrage se veut un message d’amour d’un exilé à l’endroit de sa terre natale. Il rêve tout le temps d’y revenir sans se résoudre à passer à l’action. Au-delà de son histoire familiale, le film raconte les conséquences de la nécessaire Révolution tranquille au Québec sur sa minorité anglophone. Une version écourtée de l’œuvre a été diffusée à RDI aux Grands reportages le 25 août.

Qu’avez-vous pensé de l’appel lancé par le premier ministre Couillard aux exilés anglo-québécois ?

« Ce qui est positif, c’est qu’on discute publiquement de l’apport des anglophones à la société québécoise. Personnellement, j’adhère complètement à la mission de l’État québécois de promouvoir la culture et la langue françaises. Reconnaissons néanmoins que le rôle de la communauté anglophone et de sa culture à l’histoire et à la culture du Québec est complètement ignoré. C’est comme si personne n’avait rien à cirer de notre apport à l’histoire du Québec et c’est comme si personne ne porte intérêt à la contribution de la communauté anglophone à la société québécoise de demain. »

Croyez-vous que l’appel du premier ministre Couillard soit entendu ?

« Si le message se limite à un bienvenu et à un secrétariat pour les Québécois de langue anglaise, ça restera insuffisant, selon moi. Le message doit être clair : oui, vous êtes les bienvenus et voici les conditions qui vont vous permettre de fonctionner avec succès au Québec. Ce que je sais, c’est que si les bons incitatifs sont mis en place, les gens vont certainement considérer l’idée d’y revenir, car le Québec demeure un endroit où il fait bon vivre. Quand on a grandi au Québec, on y reste attaché, peu importe où l’on demeure. »

Quel est le message de votre documentaire ?

« J’ai fait ce film pour entamer une conversation et un dialogue concernant les enjeux qui touchent les anglophones au Québec. Je voulais montrer l’impact qu’ont eu la Révolution tranquille et les 50 dernières années sur la communauté anglophone. Je voulais juste transmettre le message : « Hey, nous existons. » Les anglophones font partie de l’histoire du Québec depuis plus de 250 ans. Nous aimons le Québec et nous voulons en faire partie encore longtemps. Mais, des fois, dans certains secteurs, avec quelques individus, certainement pas tout le monde, nous ne nous sentons pas toujours les bienvenus. C’est le lot des minorités. Toutes les minorités doivent se battre pour leurs droits et faire du bruit à l’occasion. Comme le Québec à l’occasion fait du bruit pour se faire entendre du reste du Canada. Ça ne fait pas de nous des angryphones pour autant. On n’est surtout pas contre les francophones ni contre le fait français. »

 

 

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