par David Le Gallant, de Mont-Carmel (Î.-P.-É.) | Le Patriote

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Première Partie :
Régimes français et britannique

Cette île s’appelait l’ île Saint-Jean et le nom de la mer Rouge se trouve sur les anciennes cartes de l’Île en français comme en anglais (Red Sea)1. Depuis le 3 juin 1799, l’île se nomme Îledu- Prince-Édouard en honneur d’un duc de Kent, très connu dans l’histoire du Québec, prince qui devint le 24 mai 1819, le père d’une jeune princesse qui deviendra en 1837 la reine Victoria, monarque ayant eu le plus long règne de l’histoire britannique à moins que quelqu’un la supplante à cet honneur le 9 septembre 2015. Quant à la mer Rouge, c’est elle qui, en 1758, avait senti le poids sur sa grande étendue d’au moins dix-sept vaisseaux britanniques et leurs « cargaisons » de déportés acadiens vers leur destin tragique. Le beau nom de « mer Rouge » a été changé en détroit de Northumberland par J. F. W. DesBarres, ancien lieutenant-gouverneur de l’Î.-P.-É., en honneur du « HMS Northumberland », nom du bateau de son ami, le vice-amiral de l’escadre blanche, le 7e Lord Colville de Culross, qui avait servi sous l’amiral Edward Boscawen aux sièges de Louisbourg et de Québec.

L’île Saint-Jean aurait été découverte par Jacques Cartier qui l’entrevit le 29 juin, y mit pied à terre le 30 juin et longea sa côte nord, le 1er juillet, mais elle était connue de temps immémoriaux parce que les pêcheurs scandinaves, bretons, normands et basques y pêchaient profusément.

Au sens large, Jacques Cartier est le « découvreur » officiel du Canada tout entier, A mari usque ad mare… ad mare (après tout, il y a bien aujourd’hui trois océans à considérer), du simple fait qu’il a planté une croix sur terre ferme d’abord à Gaspé (24 juillet 1534). Bravo ! Il ne l’est peut-être pas au sens strict. Il est indéniable que Cartier fut le découvreur à Gaspé et qu’il explora la vallée du Saint-Laurent, fleuve surnommé « rivière du Canada », mais l’histoire nous rappelle aussi que presque un mois auparavant, Jacques Cartier avait découvert l’île Saint-Jean (auj. Î.-P.-É.), précisément le 30 juin 1534 où il avait « mis ses barques à l’eau pour l’explorer » sans prise de possession officielle au nom de François Ier comme il le fera plus tard, le 5 juin 1536, pour l’archipel de Saint-Pierre et Miquelon. En passant, une découverte éventuelle officielle des « rives du Canada » par Jacques Cartier avait été prévue au monastère du Mont-Saint-Michel (auj. en Normandie) apparemment le 8 mai 1532, deux ans avant la découverte officielle au nom du roi de France, alors que Jacques Cartier fut présenté au roi François Ier, tel qu’il est attesté par cette plaque vue par l’auteur en avril 1991 et en août 1992 au Mont-Saint-Michel.2

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En tout cas, on parle des « rives du Canada » deux ans avant que le Canada fut « découvert » par l’homme blanc. Intéressant ! Mais, topographiquement parlant, on pourrait affirmer que le Canada a été « découvert » à ce qui s’appelle aujourd’hui l’Île-du-Prince-Édouard, suivie 25 jours plus tard à Gaspé, porte « des rives du Canada ». Cela réglé, passons aux Acadiens.

Juridiquement parlant, la commission royale pour la fondation d’une Nouvelle-France a été signée à Fontainebleau, le 8 novembre 1603, par le roi Henri IV3, conférant à Pierre Dugas, seigneur de Mons, le pouvoir régalien de le représenter en qualité de lieutenant-général en Acadie et aux autres endroits en Nouvelle-France, donc il faut arrêter le gouvernement fédéral de nous faire accroire en débitant des faussetés que les Québécois de souche française et les Acadiens sont tous des immigrants. C’est de la désinformation au nom d’un multiculturalisme mal à propos délibéré. Nos ancêtres français ont quitté la France pour venir s’établir en Nouvelle-France. Autrement dit, ils s’établissaient dans leur propre pays, la France, dans ses colonies appelées Acadie et le Canada de la Vallée-du-Saint-Laurent. Nous dirions aujourd’hui la France d’outre-mer. Nous n’étions pas des immigrants tels les Italiens, Grecs, Arabes, etc.4 Donc l’acte juridique de ce qui est devenu le premier essai de colonisation à l’île-Sainte-Croix et plus effectivement à Port-Royal, a devancé de cinq ans l’acte juridique du 7 janvier 1608 (toujours du roi Henri IV et encore à Pierre Dugua, avancé en âge) de ce qui jeta les bases d’un premier Canada de la Vallée-du-Saint-Laurent, grâce à la fondation de Kébec par Samuel de Champlain, le 3 juillet 1608.

Le professeur J. Henri Blanchard, le premier historien acadien des Acadiens de l’Île-du- Prince-Édouard, a noté que c’est le 23 août 1720 que sont arrivés 300 habitants français, venant de Rochefort, qui établissent Port-la-Joye. C’est au moment où la France avait décidé de construire la forteresse de Louisbourg. Le premier recensement de l’île nous informe qu’il y avait sept petits villages: Pointe-de-l’Est, Havre-Saint-Pierre, Havre-aux-Sauvages, Rivière-du-Nord-Est, Tracadie, Port-la-Joye et Malpèque. Population totale : 330 âmes. On ne sait pas pour sûr, soit en 1719 ou 1720, il y avait alors une famille acadienne établie à l’île du nom de Michel-Haché Gallant et Anne Cormier avec onze de leurs douze enfants.

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Le Grand Dérangement

Ce fut le début de trente-huit années (1720-1758) de régime français à l’île Saint-Jean. La première concession de l’île-Saint-Jean fut donnée en 1653 à Nicolas Denys et la seconde au comte de Saint-Pierre. Double insuccès. Jusqu’à la première conquête anglaise en 1745, l’île demeure une dépendance administrative du gouvernement de Louisbourg, mais trois ans plus tard le régime français est restauré par le traité d’Aix-la-Chapelle. Les frégates françaises recroisent la mer Rouge, ancien nom encore utilisé une bonne trentaine d’années, alors qu’un ami d’un ami y voit soudain son bateau plus honoré (supra) que le beau nom ancestral et naturel, supra, mais la mer continue à tourner au rouge à chaque fois qu’elle devient houleuse. Il paraît que c’est le sable rouge qui est à blâmer. Louis XV concède à la Compagnie de l’Est, l’établissement de Trois-Rivières, dont le principal actionnaire est un dynamique marchand parisien du nom de Jean-Pierre Roma, qui se livre à la pêche au Havre-Saint-Pierre et fait ouvrir des chemins pour relier Trois-Rivières à Havre-Saint- Pierre à Port-la-Joye. Mais les Acadiens ne lui emboîteront pas le pas, car ils ne veulent pas devenir locataires d’un seigneur. Le destin ne sourit pas à Roma, car à la première prise de Louisbourg en 1745, un détachement de soldats de la Nouvelle-Angleterre sous Pepperell, va tout détruire son oeuvre.

De graves pénuries de vivres et la famine frappent les colons établis de même que les nouveaux. Il y a aussi des dégâts aux cultures dus aux invasions de sauterelles. Tout cela cause un brusque déclin de l’immigration vers l’île. À part Malpèque, la plupart des établissements se situe dans l’est de l’île. Il y aura un nouvel établissement à Bédèque dans l’ouest de l’île, ainsi que dans les basses terres le long de la rivière Hillsborough qui favorise l’agriculture. À l’automne 1755, arrive un afflux d’Acadiens, alors que la Déportation est entamée en Acadie. Ce qui était une population de 735 habitants s’est vu gonfler à 4 400 en l’espace de huit années.

Le 26 juillet 1758, Louisbourg tombe définitivement aux mains des Anglais. Lord Rollo arrive avec 500 hommes pour déporter la population en France. Ainsi débute ce qu’on a appelé un second Grand Dérangement, qui fut la cause d’une aussi longue errance que celle de 1755. La population acadienne insulaire comprenait alors environ 6 000 âmes éparpillées sur les cinq belles paroisses de Port-la-Joye, Saint-Paul-de-la-Pointe-Prime, Saint-Louis-du- Nord-Est, Saint-Pierre-du-Nord et Malpèque. Parmi la quinzaine de vaisseaux britanniques qui transportèrent les Acadiens en France à partir de Port-la-Joye et de Louisbourg, on connaît bien les noms du Duke William et du Violet. Presque 2 000 hommes, femmes et enfants ont péri en mer lors de la déportation de l’île Saint-Jean.

Rares sont ceux qui savent qu’une seconde vague de déportations fut la cause d’une aussi longue errance que celle qui débute en 1755. Et que le plus grand mouvement de migration sur le Mississippi au 18e siècle comprenait des Acadiens arrivant de Nantes, dont au moins un tiers auraient été déportés en France à partir de l’île Saint-Jean. C’était la paroisse de Saint-Martin de Tours, dans le quartier de Chantenay de Nantes, qui avait accueilli une petite colonie d’Acadiens victimes de la Déportation et qui s’y installèrent, à partir de 1775. Dix ans plus tard, en automne 1785, plusieurs bateaux quittèrent le port de Nantes pour la Louisiane. Aujourd’hui, c’est dans la petite église de Saint-Martin du secteur nantais de Chantenay que recèle le souvenir de ces Acadiens qui s’étaient agenouillés une dernière fois pour prier à l’unisson avant leur long périple pour la Louisiane. Cela explique peut-être pourquoi il y a aujourd’hui une petite ville en Louisiane qui s’appelle Saint-Martinville, dont le vocable de son église, à elle aussi, est Saint-Martin-de-Tours. C’est ainsi que s’est concrétisé en grande envergure la diaspora internationale des Acadiens de l’île Saint-Jean.

Ce qui s’est passé en 1758 à l’île Saint-Jean, désormais appelée Island of Saint-John (jusqu’en 1799), explique l’afflux de nouveaux arrivants sur les rives du Saint-Laurent, au pays de la Loire et, 27 ans plus tard, dans la région des Attakapas en Louisiane. Au Québec, les Acadiens et les Acadiennes se trouveraient sur les grandes seigneuries encore inoccupées et libres de contraintes. Il faut souligner que la plupart des premiers Acadiens de la Nouvelle- Cadie, telle qu’on nommait autrefois la région québécoise actuelle de Saint-Gervaise de Bellechasse, étaient venus de l’île Saint-Jean en 1756 et avaient ainsi devancé la déportation horrible de leurs compatriotes en 1758. D’ailleurs, on retrouve presque tous les premiers Acadiens de Saint-Gervais de Bellechasse dans le recensement même de l’île Saint-Jean en 1752 par Sieur de la Rocque.

Pour ne mentionner qu’un autre bastion de la diaspora acadienne au Québec, il y eut la colonisation des Acadiens de l’île Saint-Jean dans la vallée de la Matapédia, une des plus belles régions agricoles du Québec. La réussite des Acadiens de Rustico constitua un apport Église Saint-Martin de Chantenay (Carte postale ancienne) et plaque commémorant ce dernier lieu de prière. considérable à l’agriculture et à l’économie du Québec, à un moment où on mettait l’accent sur l’ouverture de nouvelles terres. Partis de Rustico au cours de l’été 1860, une douzaine de colons de Rustico (Arseneau, Martin, Gallant, Lebrun, Pitre, Pineau, Doucet, DesRoches, Butt, Francoeur et Blanchard) s’étaient rendus au Matapédia pour y explorer le terrain. Suite à ce succès, d’autres Acadiens d’ailleurs pénétrèrent dans la vallée de la Matapédia.

Jeffrey Amherst, celui qui était avec le duc de Cumberland à la bataille de Fontenoy, voulut lors de la chute de Louisbourg, déraciner aussi complètement que possible les Acadiens et les Acadiennes, parce que l’île était située à un endroit stratégique du golfe Saint- Laurent. La présence d’Acadiens français et catholiques au site stratégique de l’île Saint- Jean aurait, semble-t-il, menacé et gêné la conquête britannique du Canada. Un PrinceÉdouardien anglophone a bien cerné le dilemme des Acadiens en 1758, lorsqu’il écrivit dans The Guardian ce qui suit (notre traduction) :

Charlottetown pourrait être la seule ville capitale au monde qui offre une vue, en face de son havre pittoresque, du lieu de l’expérience du nettoyage ethnique de notre pays. Les anciens habitants acadiens ne posaient aucune menace militaire à quiconque tel que le témoigne sûrement leur conquête facile, mais ils furent néanmoins exilés au cas où ils deviendraient peut-être un jour une menace.5

Aujourd’hui, 260 ans après le début de la Déportation, les Acadiens et les Acadiennes sont revenus à l’île Saint-Jean, défrichent et commémorent perpétuellement.

Au début du régime anglais (1758-1873), le Fort Amherst sera construit à côté des ruines de Port-la-Joye. Or, le Fort Amherst a été nommé d’après celui qui refusa catégoriquement la dernière requête du dernier gouverneur français du Canada, Rigaud de Vaudreuil, de cesser alors les déportations des « Canadiens, des Acadiens et des Français ». Amherst, autrefois sous les ordres du duc de Cumberland à Fontenoy, à côté de Charles Lawrence et Robert Monckton (député de la Chambre des communes britannique, on ne le mentionne pas assez souvent), refusa d’acquiescer à cette requête pour ce qui est des Acadiens, et cela même après la capitulation de Montréal en septembre 1760, alors que tout le continent était devenu britannique. L’on sait qu’une autre déportation aura lieu vers le Massachussetts en 1762.

Le roi George III et son conseil privé avaient permis aux Acadiens de retourner sur leurs terres après la paix de 1763, pourvu qu’ils prêtent le serment de fidélité. Mais l’arpenteur Holland vient diviser l’Île en 67 lots d’environ 20 000 acres chacun qu’on donnera à des personnalités britanniques. Les Acadiens qui sont revenus à l’île sont laissés en paix jusqu’à l’arrivée des émigrants britanniques, alors qu’on ordonne aux Acadiens de payer rente ou d’abandonner leurs terres, maintenant mises en valeur, parce qu’ils n’étaient pas protestants. Des Acadiens se sont vu obligés de quitter leurs propres terres pour acheter un terrain en friche d’un autre propriétaire. Le premier propriétaire britannique a ainsi gagné sur la valeur du défrichage effectué par les Acadiens, plus une rente annuelle pour la location de cette propriété, tandis que l’autre propriétaire britannique a mérité un nombre de colons acadiens, un prix élevé pour sa terre, sans compter l’intérêt sur le profit de la vente. Ce lourd système de grands propriétaires fonciers absentéistes a causé de sérieux problèmes aux Acadiens jusqu’à l’adhésion de l’île à la fédération canadienne, en 1873.

Les Acadiens insulaires, qui avaient été de riches fermiers avant la Déportation, deviennent de pauvres pêcheurs suivant leur retour. En 1799, l’île Saint-Jean devient l’Île-du-PrinceÉdouard. Quant à la situation religieuse, le traité de Paris de 1763 avait garanti aux Acadiens le libre exercice de la religion catholique, mais seulement dans le contexte des lois de la Grande-Bretagne, ce qui impliquait qu’ils étaient exclus du Parlement, privés du droit de vote et du droit d’acquérir ou d’hériter de la propriété foncière. •••(à suivre – Partie II : Régime canadien)

1- La 3e édition de Veritas Acadie, à paraître au printemps 2015, aura une description de cartes anciennes arborant le nom « mer Rouge » et « Red Sea ». Un article intitulé « Reprenons l’usage du nom de LA MER ROUGE » apparaît dans la revue La Petite Souvenance, no 16, 2002, p. 35-39. La région du prochain Congrès Mondial Acadien en 2019 (Î.-P.-É. et N.-B.) a été désignée la «RÉGION MER ROUGE».
2- Ce paragraphe provient essentiellement de la page 38 de Veritas Acadie 2 (automne 2012), avec la permission de l’auteur.
3- Voir les articles de Jean-Yves Grenon (p. 39-40) et Marie-Hélène Morot-Sir (p. 44-45) dans Veritas Acadie 2 (automne 2013).
4- Cette explication fort à propos, provient presque mot pour mot de Marie-Mance Vallée.
5- John Eldon Green, « The Acadian exit », The Guardian, Charlottetown, le 1er novembre 2000.