par Jean-Pierre Durand | Le Patriote

Sur la couverture de son premier roman – J’ai mon voyage ! – Paul Villeneuve exprimait ceci : « J’aime l’amour, l’amitié, l’écriture, le Québec, la vie… »

Paul Villeneuve, écrivain, Mont Pinacle, Frelighsburg, en 1970. Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Série Office du film du Québec. (Photo Gabor Szilasi)

Paul Villeneuve, écrivain, Mont Pinacle, Frelighsburg, en 1970.  (Photo Gabor Szilasi)

J’ai connu Villeneuve à l’automne 1973, alors que j’étudiais au collège Ahuntsic. Lui y enseignait la sociologie. Je l’avais rencontré dans le cadre d’une activité parascolaire qu’il animait, l’atelier littéraire. Nous étions si peu nombreux dans cet atelier que parfois nos rencontres se tenaient au domicile de Paul, situé au 6425 de la rue Louis-Hémon, à Montréal. Autrement, c’est dans une brasserie ou une taverne qu’on se donnait rendezvous. C’était alors l’occasion de jaser et d’échanger sur la vie, la politique, la littérature, le Québec, tout cela (c’està- dire rien de plus ni de moins que de changer le monde), à la bonne franquette, avec une bouteille de Mateus rosé ou un pichet de sangria, un pain baguette, du fromage et quelques charcuteries… Il y avait forcément souvent de la bière (Paul appelait toutes les bouteilles des « Québécoises deboutte »).

Un soir, il nous avait réunis chez lui – nous étions quatret – pour nous faire la lecture des premières pages de son roman Johnny Bungalow, alors inédit. Je compris en écoutant Paul qu’il s’agissait d’un moment unique, l’occasion de découvrir une oeuvre avant publication. Je sentais aussi que ce livre ferait date, qu’il s’agissait d’un texte majeur, retraçant « avec un souffle épique » (comme l’écrira plus tard le professeur Jacques Pelletier de l’UQAM) les origines sociales d’un felquiste, bref, un récit biographique sous forme de chronique historique… Et pourtant, à sa parution en 1974, la consécration demeura somme toute discrète. L’enseignante et écrivaine Gabrielle Poulin a même écrit: J’ai été surprise de voir quel silence avait entouré la parution de ce gros roman qui contenait, en caractères extrêmement fins, la matière de trois best-sellers. Que n’eussent pas fait Belfond, Gallimard et Robert Laffont avec un tel manuscrit ! Dans une interview accordé à La Presse en 1985, Victor-Lévy Beaulieu dit à propos de Villeneuve et de ce livre: …un grand roman qu’il faudrait rééditer, d’autant que personne ne (sait) que ce livre, que cet auteur ont existé. Et VLB de poursuivre : Quand on pense que Villeneuve a fait son livre tout seul, de peine et de misère, et qu’en plus il a été si mal édité… De fait, le livre n’a pas eu l’édition qu’il méritait. Les caractères sont très petits, la révision a été bâclée… ce qui est décevant pour une telle oeuvre.

De mémoire, la dernière fois que j’ai vu Villeneuve, c’était à l’occasion d’une soirée où nous étions une vingtaine de personnes au moins, tous (ou presque) assis par terre. Un de ces moments magiques qu’un jour, peut-être, je raconterai par le détail. L’automne suivant, étudiant alors en lettres à l’UQAM, je perdis de vue Villeneuve. Un an plus tard, alors que j’avais fondé avec quelques amis une revue littéraire (Dérives… qui aura une assez longue durée de vie) et qu’il nous fallait des textes originaux, j’avais sollicité Villeneuve. Celui-ci me répondit avec enthousiasme, le 16 août 1975, et profitait de l’occasion pour me donner de ses nouvelles, où il était notamment question de voyages : Je serai donc physiquement loin de beaucoup de milieux spécifiques mais je serai toujours là, l’écriture à la main et aux yeux, cherchant à arracher quelques-uns des secrets de ce monde détraqué… Après quoi, il parlait de ses nombreux projets d’écriture, dont un « show » de poésie avec un percussionniste et un guitariste, et concluait : Plusieurs autres petits projets également et tout le reste qui m’occupera encore une bonne cinquantaine d’années… ce qui fait que mourant probablement à 86 ans, je projette de prendre ma retraite à 82 ans; j’aurai donc quatre bonnes et vieilles années de vacances pour me reposer un peu et me préparer au grand saut, donner quelques entrevues, recevoir mes petits-enfants et mes amis qui ne seront pas morts, et regarder les étoiles en leur faisant des clins d’oeil de complicité !

Les poèmes qu’il me fit parvenir parurent dans la revue, mais je n’ai plus eu de contact avec lui par la suite. La raison, sans intérêt ici, est que j’avais alors rejoint une organisation « marxiste-léniniste » présente sur le campus et coupé les liens avec mon passé « petit-bourgeois » !

Paul Villeneuve, écrivain, Mont Pinacle, Frelighsburg, en 1970. Photo de Gabor Szilasi

Paul Villeneuve, écrivain, Mont Pinacle, Frelighsburg, en 1970. Photo de Gabor Szilasi

Après l’université, vinrent le travail, la famille, le syndicalisme, les loisirs (en famille), la petite vie, quoi, et, de temps à autre, il m’arrivait de me demander ce qu’il avait bien pu arriver à Villeneuve, pourquoi on n’entendait jamais parler de lui, qu’aucun nouveau livre ne paraissait… que lui était-il donc arrivé ? Ce n’est qu’en 2006 que l’idée me vint de m’enquérir sur son « sort » et, peut-être, de renouer contact. Étonnamment, mes démarches restaient vaines. Tout un chacun semblait ignorer ce qui lui était advenu. Il semblait avoir carrément disparu des écrans radar, s’être volatilisé. Avait-il quitté le Québec ?

Était-il mort dans un bête accident (comme mon ami Daniel) ou je ne sais quoi d’autre ? Quelqu’un de l’UQAC finit par me répondre que Villeneuve était une personne particulière (et) qu’un jour il s’est retrouvé à vivre en ermite dans la région de Sainte-Jeanne-d’Arc (au Lac Saint-Jean), qu’il est tombé malade depuis… Lorsque je lui ai demandé s’il était possible de le contacter, celui-ci a été catégorique : il ne veut rencontrer personne. Il me suggéra toutefois de contacter la soeur de Paul, Marité, elle-même écrivain, qui avait l’intention de publier des textes inédits de son frère, ainsi que de rééditer ses romans, en version remaniée, avec la collaboration de Paul. Les choses en restèrent là.

Puis, un jour, j’appris que Paul Villeneuve avait rendu l’âme, le 30 octobre 2010. Les journaux n’en parlèrent pas, si ce n’est qu’à travers quelques notes nécrologiques. On put lire ce texte laconique et, en un sens, ô combien injuste pour Paul dans le magazine Lettres québécoises (été 2011) : Il a connu une fin de vie assez particulière, s’était fait ermite dans la municipalité de Sainte-Jeanne-d’Arc, (où) il se tenait loin des gens et était même un peu craint de tout le monde. C’est peu de temps après cette triste nouvelle que je pris contact avec Marité. Celle-ci eut même la gentillesse de me rencontrer (à la Maison Ludger- Duvernay, incidemment). Elle me parla de Paul, m’apprit même qu’il avait dû être amputé d’une jambe (tout comme moi !) quelques années plus tôt, qu’elle comptait publier une biographie de son frère, faire rééditer ses oeuvres, etc. Elle me raconta tout cela au moment même où j’étais pour être reçu à l’Institut de cardiologie pour une importante opération chirurgicale, et donc distrait. En fait, je comprenais que la vie de son frère n’avait pas été, comme on dit, un long fleuve tranquille.

J’allais, à l’automne 2015, finalement découvrir ce qui avait entraîné la « première » disparition de Paul Villeneuve, en me procurant le nouveau livre de Marité Villeneuve, J’écris sur vos cendres (Fides, 2015). Dans ce livre, magnifiquement écrit (comme ses précédents), Marité Villeneuve nous raconte le drame, survenu le 26 mars 1977, quand son frère cadet Richard, alors âgé de 31 ans, s’enleva la vie après avoir tué son fils de deux ans ! Cet événement tragique, inimaginable même, bouleversa, ébranla tel un tsunami la famille, et, notamment, son frère Paul… qui ne s’en remettra jamais, cessant d’écrire, cessant en quelque sorte de vivre. C’était sa première mort. Marité a su saisir la complexité de l’être humain à travers ce drame familial. Plus loin dans le livre, elle parle aussi de la mort de Paul : Mon frère Paul est mort de la belle grande mort qu’il portait en lui (…) cette mort lentement façonnée par les années de silence et l’écoute de la musique inaudible du monde. Et quand elle est venue, il n’a pas voulu d’examens, pas voulu connaître le nom savant qu’elle portait. Pour lui, c’était simplement sa mort. Un fruit mûr, prêt à tomber. Il l’a regardée en face ainsi que l’on regarde son destin, droit dans les yeux. Dans ce livre merveilleux portant sur son frère Richard, qu’elle aimait tant, tout autant, précise-t-elle, que son autre frère, Paul, Marité Villeneuve tient ces paroles lumineuses : Non, la vie d’un homme ne peut pas être réduite au dernier geste de son dernier jour. On connaît un homme par ces menus détails, par les traces qu’il a laissées tout au long de sa vie, ces bouts de mots, bouts d’histoires. Ses films préférés, ses héros, ses modèles et ses rêves. Ses intérêts, ses amours, ses attachements, ses blessures.

Vivement que Marité Villeneuve et qu’un éditeur redonnent vie à l’oeuvre et à la mémoire de cet écrivain par deux fois disparu. Alors salut, cher Paul ! Heureux de t’avoir croisé pendant un court laps de temps dans ma vie ! Reçois ce salut comme un « clin d’oeil de complicité »…