VLADIMIR DE THÉZIER | QUEBEC.HUFFINGTONPOST.CA | 29/01/2013

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Le drapeau monolys

Québécois d’ascendance haïtienne né et vivant à Montréal, je fus un fédéraliste progressiste toute ma vie, jusqu’au jour où l’Accord de Charlottetown fût proposé en 1992 par le gouvernement conservateur de Brian Mulroney pour convaincre le Québec de ratifier la Constitution du Canada.

Avant le vote, un ami de ma famille, un sociologue haïtien qui enseignait à l’époque au Cégep de Sainte-Foy, m’a expliqué pourquoi les Québécois devaient et allaient voter NON à l’accord. Par la suite, nous avons eu plusieurs conversations sur le Québec en tant qu’une des « neuf nations d’Amérique du Nord ».

Il fut parmi un nombre inconnu d’intellectuels d’origine haïtienne au Québec qui sont devenus indépendantistes parce qu’ils ont la profonde conviction que c’est aller à l’encontre des idéaux républicains de leurs ancêtres que de s’opposer à la marche du peuple québécois vers son indépendance.

Cet homme a approfondi ma compréhension de la question québécoise, jusqu’au jour où j’ai embrassé le projet de pays du Québec et voté OUI au Référendum de 1995 pour unir les Québécois de toutes origines sous la Constitution d’une République.

La République comme idéal

L’idéal républicain est l’idée que non seulement le pouvoir, le gouvernement et la gestion de l’État doit être une « chose publique » contrôlée par l’ensemble des citoyens — le peuple — par opposition à l’autorité et à la possession d’une élite ou d’un seul individu, mais que l’objectif d’un État et le sens même de son existence comme de ses décisions doivent être le bien commun.

À travers l’histoire moderne, l’abolition de la monarchie et des privilèges; la laïcité; la souveraineté du peuple; le suffrage universel; la primauté de la loi; le mandat révocable des élus; les droits, libertés et devoirs du citoyen; et le renforcement de la participation des citoyens à la prise de décision politique sur un pied d’égalité ont été promues comme devant être les principes fondamentaux de la Constitution d’un État pour assurer le bien commun. Une Constitution écrite vise à garantir la pérennité de l’idéal républicain à travers l’existence d’un peuple libre.

Une République est une forme de gouvernement qui peut être basée sur différents régimes politiques: régime parlementaire, régime présidentiel ou régime mixte de parlementarisme et présidentialisme. C’est donc au peuple de décider du type de régime politique qui lui permettra de mieux exercer sa souveraineté à l’intérieur de son État.

Toutes les Amériques sont républicaines, sauf ici

La République est aujourd’hui la forme d’État la plus répandue: sur 193 pays, 136 sont des Républiques. Le Canada fait partie des exceptions en étant toujours une monarchie constitutionnelle avec un régime parlementaire britannique dont la Constitution est très difficile à amender, ayant pour conséquence d’être un obstacle à une véritable réforme des institutions démocratiques du Québec afin de remettre le citoyen au cœur de notre vie politique.

L’exemple le plus troublant de cette négation de la souveraineté populaire? Comme nous le rappelait le juriste André Binette, « la démocratie directe exercée par les citoyens dans des référendums » n’existe pas dans le système juridique du Canada. « C’est pour cette raison que les référendums ne peuvent pas être décisionnels en droit canadien et que les législateurs et les tribunaux sont libres d’en interpréter la portée. »

La clé de voûte du projet de pays

Depuis plus de 50 ans, la principale justification avancée par le mouvement indépendantiste québécois est que le Québec est une nation qui se distingue par sa langue et donc mérite sa souveraineté nationale pour protéger son élément distinctif — le fait de parler français dans une Amérique du Nord anglophone. Cependant, comme le déplore le politologue Marc Chevrier, cette revendication légitime n’a jamais été explicitement liée à l’idéal républicain des Patriotes de 1837-1838 de bâtir les piliers d’une souveraineté populaire : « le régime constitutionnel, la réforme démocratique, la conjonction des libertés individuelles et collectives au sein d’une communauté qui aspire à s’autogouverner — soit la Constitution d’un peuple libre ».

Autrement dit, le but de l’indépendance du Québec ne devrait pas simplement être la protection de la langue française ou une fin en soi, mais la fondation d’une République du Québec dont la Constitution garantit que chaque citoyen détient une part égale de la souveraineté.

Rassurer nos concitoyens d’origines diverses

Au-delà d’une loyauté envers le Canada en tant que terre d’accueil, d’une adhésion au libéralisme multiculturaliste de l’État canadien et d’un réflexe de vouloir conserver un statu quo social, politique et économique auquel ils sont accoutumés, il ne faut pas sous-estimer une raison beaucoup plus émotive pour laquelle plusieurs de nos concitoyens d’origines diverses votent stratégiquement pour le Parti libéral du Québec et contre l’indépendance du peuple québécois.

Ils ont très peur, bien que cette peur ne soit pas fondée, que la victoire du OUI lors d’un référendum « chèque-en-blanc » permette aux Québécois d’ascendance canadienne-française et de culture catholique d’établir une « ethnocratie », c’est-à-dire une façade de démocratie libérale cachant des politiques nationalistes-conservatrices de discrimination légale basée sur une « préférence nationale » pour les membres de la majorité ethnoculturelle par rapport aux membres des minorités, notamment pour l’emploi, le logement et les services publiques.

Il faut donc cesser de croire que l’on peut dissiper ces angoisses profondes avec des discours de politiciens qui sonnent faux ou par le simple recrutement de quelques hommes et femmes de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel pour donner l’apparence d’être inclusif et mieux se défendre contre des accusations d’ethnocentrisme.

La solution, sans être une panacée, est de tenir un référendum sur une question d’indépendance après l’adoption d’une constitution nationale provisoire qui, anticipant la Constitution de la République du Québec permanente, définirait le peuple québécois comme incluant la communauté historique francophone, la communauté historique anglophone, et tous ceux issus de l’immigration ancienne et récente qui sont appelés à s’intégrer à la communauté francophone élargie. Ce texte fondateur cimenterait ensuite un État de droit dans lequel tous les citoyens, quelles que soient leurs origines, sont des personnes égales en droits, libertés et devoirs fondamentaux. Finalement, cette constitution scellerait l’obligation de l’État québécois de reconnaître et protéger les droits des peuples autochtones du Québec.

Ayant eu l’audace de prendre ce virage vers la République, les historiens s’amuseront peut-être à dire que la génération fondatrice du pays ne se souvenait plus que l’indépendance du Québec était impossible, alors elle l’a fait…

SOURCE : Pour une République du Québec