Article de Robert Dutrisac paru dans Le Devoir édition du samedi 12 et dimanche 13 décembre 2009.

Dans le cadre des présentes négociations du secteur public, le Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ), qui représente 40 000 employés de l’État, réclame l’instauration d’une prime au bilinguisme comme celle de la fonction publique fédérale.
Paradoxalement, cette prime au bilinguisme n’a pas pour but de consacrer le bilinguisme des services publics au Québec, mais bien de contrer la « bilinguisation » de l’administration publique québécoise, un phénomène qui prend de l’ampleur, selon le SFPQ.

Cette demande d’une prime au bilinguisme, « ce n’est pas nécessairement une contradiction », a soutenu la présidente du SFPQ, Lucie Martineau. « C’est évident qu’on ne veut pas que la prime soit pour tout le monde et que maintenant, on donne tous les services en anglais. » La chef syndicale a reconnu que cette demande de prime avait fait l’objet de discussions parmi les membres du SFPQ, dont certains craignaient qu’elle vienne confirmer le caractère bilingue de l’administration publique.

À l’automne 2008, la direction du SFPQ a adopté une proposition pour demander au gouvernement Charest d’envoyer un message clair « selon lequel la langue de communication de l’État québécois est le français ». Le SFPQ devenait alors membre du Mouvement Montréal français, dont Lucie Martineau est la vice-présidente du conseil d’administration à l’heure actuelle. « Notre lutte afin de freiner la « bilinguisation » de l’État et notre droit de travailler dans la langue officielle du Québec nous amène à développer différentes alliances », affirme le SFPQ dans sa résolution.

Jusqu’ici, le gouvernement a toujours refusé de créer une prime au bilinguisme. Le SFPQ a déjà formulé pareille demande lors du renouvellement de ses conventions collectives en 2005, un exercice qui s’est conclu par un décret gouvernemental, sans négociation.

Le gouvernement n’a pas fait l’inventaire des postes de la fonction publique pour lesquels la connaissance d’une deuxième langue – l’anglais pour l’essentiel – est une condition d’embauche ou constitue un atout, a-t-on confirmé hier, au cabinet de la présidente du Conseil du trésor, Monique Gagnon-Tremblay. Instaurer une prime au bilinguisme forcerait le gouvernement à procéder à un tel inventaire et à définir des postes bilingues, a fait valoir Lucie Martineau.

La chef syndicale a signalé toutefois que les employés du secteur public qui connaissent l’anglais sont invités à se servir de cette langue pour répondre à la population anglophone sans pour autant que ce soit une condition d’emploi. Il existe une foule de postes en lien direct avec la population où l’anglais peut être utilisé sans que l’exigence de l’anglais figure dans la définition de tâches. Des cadres exigent de leurs employés bilingues qu’ils répondent en anglais aux citoyens qui exigent d’être servis dans cette langue, note le SFPQ.

Or, en vertu de la Politique gouvernementale relative à l’emploi et à la qualité de la langue française dans l’administration, celle-ci « favorise l’unilinguisme dans ces activités ». Les fonctionnaires peuvent refuser de parler anglais si la définition de leur poste ne comprend l’usage de cette langue. « on dit à nos membres de dire non », a signalé Lucie Martineau. Mais le mot d’ordre n’est pas suivi.

Une période de grâce pour les immigrants

Le député de Borduas et porte-parole en matière de langue, Pierre Curzi, a réagi, hier, à la manchette du Devoir qui révélait que des immigrants allophones continuaient, grâce à un « code de langue » anglais, d’être identifiés à vie comme anglophones par l’administration publique et à recevoir dans cette langue les services publics de l’État québécois.

Pour Pierre Curzi, les nouveaux arrivants pourraient bénéficier d’une période de grâce de trois ans – le temps d’apprendre le français – pendant laquelle ils pourraient être servis en anglais par l’administration publique. Après cette période, l’État communiquerait avec eux en français.

Comme il est possible pour tout citoyen québécois d’exiger d’être servi en anglais par l’État québécois, les immigrants, après la période de trois ans, n’auraient qu’à faire une demande pour que l’administration publique recommence à s’adresser à eux en anglais, a reconnu M. Curzi. Mais ce ne serait plus automatique: il n’y aura plus un « code de langue » anglais décerné à vie. « On n’est pas pour étiqueter ceux qui ont le droit de naissance d’avoir des services en anglais, a souligné Pierre Curzi. C’est sûr que ce droit-là existe pour la minorité anglophone et c’est légitime. »

Le député déplore « l’inaction » de la ministre responsable de la Charte de la langue française, Christine Saint-Pierre, qui n’a rien fait pour corriger la situation, 18 mois après que Le Devoir l’eut révélé une première fois. « Ça me confirme qu’actuellement, le gouvernement, pour tout ce qui touche à la langue, agit superficiellement et refuse d’entreprendre les vrais réformes », a-t-il dit affirmé.

Christine St-Pierre n’a pas réagi hier; elle participe jusqu’à mardi à une mission qui l’amène à Paris, à Londres et à Rome. À son cabinet, on a indiqué que la ministre attendait au début de 2010 un rapport du Secrétariat de la politique linguistique qui a le mandat de revoir cette politique rédigée en 1996. Dans le Plan stratégique en matière de politique linguistique 2009-2014 que la ministre a rendu public le 19 novembre dernier, seule une phrase évoque les travaux qu’entreprendra le Secrétariat afin d’actualiser la politique gouvernementale relative à l’emploi de la langue française.

Lire l’article dans le site Internet du Devoir