Luc Papineau  |  LeDevoir

 

Depuis les 25 ans que j’enseigne, j’en ai vu des réformes et des innovations dans le merveilleux monde scolaire québécois : le Renouveau pédagogique, les tableaux blancs interactifs, le Lab-école… Mais il en existe une que j’espère vivre d’ici ma retraite : celle où un ministre de l’Éducation comprendra que, si l’on veut que les élèves écrivent et parlent mieux, ils doivent avoir avec eux et en tout temps une grammaire française imprimée ou un équivalent numérique.

En arts, en éducation physique, en sciences, on s’assure que tous les jeunes ont le matériel dont ils auront besoin. Mais en français, il semble trop difficile ou coûteux de leur donner les outils nécessaires à leur réussite, déplore l’auteur.

Actuellement, par rapport à cette question, la situation est désolante. Dans bien des écoles publiques, au secondaire, on retrouve souvent à peine une dizaine de grammaires par classe de français. Impossible d’en avoir une pour chaque élève. Impossible pour lui de l’apporter à la maison. Quand un jeune veut en consulter une lors d’un examen, il doit attendre son tour et l’emprunter à un voisin de pupitre.

Comment veut-on qu’un élève utilise fréquemment cet outil dans de telles conditions ? Qui plus est, comment veut-on qu’il connaisse correctement sa grammaire si on ne lui en fournit pas une en permanence et s’il ne peut pas l’avoir avec lui pour ses travaux et ses devoirs ?

La Loi sur l’instruction publique interdit que les écoles publiques obligent les parents à acheter une grammaire pour leur enfant. Par contre, ces mêmes parents peuvent être légalement contraints de payer un uniforme s’ils veulent respecter les demandes de l’école où est inscrite leur progéniture. Ils devront même débourser des centaines de dollars chaque année pour les envoyer dans des programmes particuliers (PEI, sport-études, etc.) où il sera toutefois impossible de leur demander d’acheter une simple grammaire. Comprenne qui pourra.

En mathématiques, les écoles sont obligées de fournir aux élèves inscrits à certains cours de quatrième et de cinquième secondaire une calculatrice graphique valant plus de 100 $ pour toute l’année scolaire. En arts, en éducation physique, en sciences, on s’assure que tous les jeunes ont le matériel dont ils auront besoin. Mais en français, il semble trop difficile ou coûteux de leur donner les outils nécessaires à leur réussite.

Oui, il arrive parfois qu’à la suggestion d’un enseignant, un parent finisse par doter son enfant d’une grammaire. Il faut savoir cependant que j’ai été davantage témoin de cette situation quand on parlait de familles économiquement favorisées. Encore une fois, la réussite scolaire est à deux vitesses : ceux qui en ont les moyens et les « laissés-pour-compte ». Pourtant, n’est-ce pas l’un des mandats de l’école publique québécoise de veiller à l’égalité des chances ?

 

Une réglementation qui limite la réussite

L’achat d’une grammaire par élève est un choix budgétaire qui relève des écoles, m’a-t-on déjà dit. Or, la réalité est bien plus complexe. Devant le coût important qu’engendrerait l’idée que chaque élève ait une grammaire, certaines écoles ont fait preuve d’initiative et ont créé des ouvrages « maison », souvent un recueil de règles imprimé à faible coût. On en distribue un à chaque élève, qui peut ainsi consulter cet outil de la première à la cinquième secondaire, à la maison comme à l’école.

Mais voilà : un tel recueil n’est pas autorisé par le ministère de l’Éducation à l’examen de français écrit de cinquième secondaire. Non : il faut absolument que les élèves aient dans leurs mains une grammaire publiée par une maison d’édition. Rien d’autre. Si on comprend qu’on veuille éviter que certaines écoles fournissent à leurs élèves des outils trop « aidants » (comprenant des formules de rédaction toutes faites, par exemple), je m’explique mal pourquoi on n’autoriserait pas, après vérification, tous les recueils conçus de façon appropriée.

Qu’en coûterait-il pour vérifier ces recueils ou même en créer un valide à la grandeur d’une commission scolaire, par exemple ? Quand acceptera-t-on enfin, devant les échecs répétés de notre système d’éducation, d’avoir un peu d’imagination et de faire autrement ? Cyniquement, on peut se questionner à savoir si le ministère de l’Éducation préfère encourager les maisons d’édition ou la réussite scolaire. Pour ma part, j’en suis à me demander si je n’allais pas créer une grammaire à faible coût et la publier à titre d’auteur pour ensuite la distribuer gratuitement à tous mes élèves. Ce procédé serait parfaitement conforme avec les règles actuellement en vigueur et montrerait toute l’absurdité de la situation que nous vivons depuis des décennies.

 

 

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