Le 21 novembre dernier, la SSJB remettait à Dany Laferrière le prix Ludger-Duvernay. Voici l’allocution de Maxime Laporte lors de la remise du prix à M. Laferrière, faite dans le cadre du Salon du livre de Montréal.

danny laferriere

La maison où on a dormi n’avait pas de toit. J’ai passé la nuit à me promener dans la voie lactée. Et j’ai cru reconnaître ma grandmère dans cette discrète étoile repérée pour la première fois, pas bien loin de la Grande Ourse. – Dany Laferrière, L’Énigme du retour

Monsieur l’Académien, cher Maître,
Madame la Ministre des Relations internationales et de la Francophonie,
Monsieur le Maire de Montréal,
Monsieur l’Ambassadeur d’Haïti,
Chers amis et amoureux des mots et de la langue française,

Bienvenue à cette cérémonie de remise du Grand Prix Ludger-Duvernay de la Société Saint- Jean-Baptiste. Je tiens dans un premier temps à remercier les responsables du Salon du livre de Montréal pour leur accueil et leur extraordinaire collaboration. Surtout, je veux les féliciter pour le succès retentissant de cette 38e édition! Merci à vous qui nous faites lire, merci de nous faire découvrir des auteurs et des livres magnifiques, merci de nous entraîner année après année dans cette odyssée littéraire fascinante qui remue en nous les plus belles passions et qui parvient à nous faire oublier, l’espace d’un après-midi de lecture, par exemple, le côté sombre de notre humanité et les douloureuses tragédies qui nous affligent en ce moment même. Et mieux encore que d’oublier, lire fait penser et réfléchir. Or, nous avons besoin de mieux réfléchir, je crois, comme toujours, et de mieux méditer ce qui s’est passé à Paris comme ce qui se passe en d’autres lieux, que ce soit à Alep, à Petit-Goâve, chez nous à Montréal ou ailleurs en nos coeurs et en nos têtes. Mieux penser aux choses qu’il faut faire, aux gestes à poser pour qu’advienne une suite heureuse à ce monde, sachant que pour certains des remèdes dangereux qu’on voudrait apporter à nos maux, il ne faudrait plus qu’il faille ; il faudrait qu’il ne faille plus.

Nous sommes donc ici, dans ce festival du livre, pour célébrer ce monde que l’on doit lire et par là, approfondir. Parce que voir le monde ne suffit pas. Souvent, en réalité, on voit rien, on voit rien que ce qu’on veut bien voir, que ce qu’on croit voir. Voire rien. Et voir n’est alors que poudre aux yeux. Car le monde n’est pas vraiment visible. Le monde, il faut le lire. Tout comme l’amour. Qui rend aveugle. À cet égard, moi je me suis résolu. Désormais, je lis mon amoureuse ; je la lis en braille ! Vous savez, je la décode par palpation… Et c’est là, je crois, la meilleure manière de se raconter la lumière, qu’on ne verrait pas autrement. Et c’est comme ça aussi qu’en lisant, à mon sens, on fait mieux que voir, on clairvoit.

Et monsieur Dany Laferrière, que nous avons l’honneur d’honorer aujourd’hui, fait partie de ces quelques rares magiciens des mots qui écrivent pour que nous claivoyions, pour que nous lisions, et pour que nous nous lisions à travers ces vers, ces univers, ces multivers qu’il nous écrit.

Mais avant de poursuivre les éloges (et cet égarement un peu lyrique, j’en conviens), on m’a demandé, chose importante, d’assumer mon rôle dans cette cérémonie en vous présentant ce qu’est le Prix Ludger-Duvernay et aussi en vous parlant de l’histoire de notre Société nationale que j’ai le bonheur de présider. Je suis extrêmement heureux de vous informer qu’après mon allocution, j’inviterai l’excellent Joël Des Rosiers, poète d’origine haïtienne, à rendre un hommage particulier à son ami Dany Laferrière.

Le Prix Ludger-Duvernay est l’une des plus anciennes et prestigieuses distinctions littéraires au Québec. Il honore depuis 1944 les plus illustres écrivains et écrivaines du Québec pour leur génie artistique et leur contribution extraordinaire à la culture française d’Amérique. Parmi les anciens lauréats du Prix Ludger-Duvernay, on compte entre autres: Gabrielle Roy, Anne Hébert, Gaston Miron, Pierre Vadeboncoeur, Victor-Lévy Beaulieu, Gérald Godin, Marie Laberge, Jacques Ferron, Michèle Lalonde, Louis Caron, Marie-Claire Blais, Germaine Guèvremont, et j’en passe…

Cette récompense porte le nom du Patriote, journaliste et écrivain, qui fut le père fondateur de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Rappelons que la Société, qui est bien connue pour avoir créé la Saint-Jean-Baptiste, Fête nationale du Québec, est également à l’origine de nombreuses réalisations dans le domaine des arts et de la culture, telles que la première école nationale de théâtre, l’école des Beaux-Arts, plusieurs grands journaux et revues intellectuelles, et le Monument national… La Société a aussi joué un rôle majeur dans notre histoire sociale, politique et économique, ayant par exemple été derrière la création des Hautes Études commerciales, de la première école technique, de la Chambre de commerce de Montréal, des Premières caisses d’épargne, du principe des prêts et bourses pour les étudiants via le Prêt d’honneur, et même du Premier mouvement féministe francophone. Elle a toujours prôné l’accès universel et gratuit à l’éducation et travaillé à l’émancipation maximale des Québécois de toutes origines. L’esprit universaliste et progressiste dont se réclame aujourd’hui la Société, rejoint donc celui de son fondateur, Ludger Duvernay, qui était épris des idéaux humanistes des Lumières et d’une profonde conviction démocratique, lui qui lors du premier banquet de la Saint-Jean en 1834, a porté un toast, et je cite : « au peuple, source primitive de toute autorité légitime ».

Mais le combat phare de notre mouvement citoyen, sa priorité, consiste à agir en tant que gardien vigoureux de notre si précieuse langue française, et à promouvoir auprès de tous les francophones, les francophiles et les décideurs, l’importance d’oeuvrer concrètement à l’épanouissement du français dans tous les domaines, d’y investir toutes les ressources et énergies nécessaires, sachant que le français constitue le socle de notre culture commune et l’un des facteurs les plus essentiels de notre cohésion et de notre développement social. À la langue de bois, nous préférons la langue française. Et pour nous, dans ce Québec du 21e siècle à la fois singulier et pluriel, dans ce Québec multicolore qui est un peu comme un caméléon dans une chambre aux miroirs, et dont monsieur Laferrière est l’illustre représentant, dans ce Québec, la langue française doit se conjuguer au futur, car cette créature que nous formons collectivement doit vivre et respirer, et certainement, elle ne saurait se contenter uniquement de survivre. Nous voulons que le Québec avec sa langue et sa spécificité françaises, prenne toute la place qui lui revient sur cette planète, cela malgré notre situation apparemment précaire au nord de ce vaste continent qui parle près de quarante fois autrement. En particulier, il serait infiniment tragique qu’un jour, un sombre jour, la cité de Montréal, deuxième ville francophone du monde, métropole française des Amériques, finisse par se valoir le triste titre de nécropole française des Amériques.

Heureusement, il y a la Société. Et plus heureusement encore, nous pouvons compter sur des ambassadeurs de notre francité, et le plus grand parmi ceux-là, parce qu’Immortel, c’est Windsor Klébert Laferrière, devenu Dany, cet homme au parcours remarquable qui, venu d’Haïti, a su envoûter le Québec au point où pour la seconde fois dans notre histoire, nous fûmes conquis. Dany Laferrière figure sans contredit parmi les plus grands poètes et romanciers de son temps. Amoureux de la langue française, voilà un artiste remarquable doté d’un sens du style et de l’originalité sans pareil. Chacune de ses oeuvres nous remue et nous émeut profondément, durablement. Dès lors qu’on a goûté au parfum de sa prose, on ne souhaite plus jamais s’en passer. Humain par-dessus tout, ce Québécois d’adoption, qui chaleureusement, a su adopter tous nos hivers et tous nos travers jusqu’à devenir présentateur météo, – et malgré quelques exils compréhensibles sous le soleil de Floride, cet être à l’humour contagieux parvient par sa seule présence à nous accrocher un sourire au visage. Il suscite l’admiration de ses pairs et inspire toute une génération de créateurs à travers la Francophonie et au-delà.

« Laferrière président », pourrions-nous scander et souhaiter tout naturellement, en ce monde plutôt froid qui, hélas, manque crûment de poésie et déborde de nihilisme comptable. Le Québec, Dany Laferrière l’a charmé tout entier, et cette relation s’avère réciproque, de toute évidence, puisque notre lauréat affectionne à un point tel nos créateurs et nos créatures collectives, les gens du pays et les géants du pays, qu’il a même déjà proposé qu’on décerne le Prix Nobel de littérature au Québec. Pour Dany Laferrière, les noms de Ducharme, Aquin, Miron peuvent résonner autant dans l’azur que les Hemingway, Diderot ou Bukowski.

Auteur de très nombreux romans, récits, livres jeunesses, chroniques, poèmes, etc., inspirés largement de son vécu fascinant, Monsieur l’Académicien a obtenu également de très nombreux Prix, dont notamment le Prix Médicis en 2009 pour L’Énigme du retour, un chef d’oeuvre.

Pour toutes ces raisons et plus encore, c’est donc à l’unanimité et avec fierté que le Conseil général de la Société, sur l’avis d’anciens récipiendaires, a résolu de décerner à monsieur l’Académicien, pour l’ensemble de son oeuvre et l’ensemble de son être, le Grand Prix Ludger- Duvernay.

Merci.

Maxime Laporte,
Président, Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal