Frédéric Lacroix  |  L’AUT’JOURNAL

En novembre dernier, le Bloc Québécois a présenté le projet de loi C-421 à la Chambre des Communes du Canada, projet qui cherche à modifier la Loi sur la citoyenneté de façon à ce que les candidats à l’obtention de la citoyenneté canadienne aient une connaissance suffisante de la langue française dans le cas où le demandeur réside habituellement au Québec. Actuellement, ce n’est aucunement le cas. La Loi exige simplement d’un candidat qu’il démontre, « dans l’une des langues officielles du Canada, une connaissance du Canada et des responsabilités et avantages conférés par la citoyenneté ».

 

Ce projet de loi bloquiste est un coup de boutoir porté au cœur même de la conception trudeauiste du rapport entre les langues au Canada. Cette conception est surtout incarnée par la Loi sur les langues officielles (LLO), construite à partir de deux principes aussi séducteurs que mensongers, soit celui de l’égalité absolue entre les langues (au mépris du fait que c’est le français et non l’anglais qui est en train de disparaître au Canada) et celui du principe de personnalité, la langue étant conçue comme le résultat d’un libre-choix effectué par un individu (mais on n’a encore vu personne choisir sa langue maternelle…).

Ainsi, un immigrant installé au Québec qui souhaite obtenir la citoyenneté canadienne peut choisir d’effectuer toute la démarche en anglais. Ceci au mépris complet des lois votées par l’Assemblée nationale du Québec qui font du français la langue officielle. Il existe donc une contradiction fondamentale entre la LLO et la Charte de la langue française (Charte) québécoise, cette dernière étant fondée sur l’antithèse du principe de personnalité, soit le concept de langue commune.

Rappelons que cette incompatibilité fondamentale entre les deux régimes de droit aurait pu être minimisée si le gouvernement fédéral avait suivi les recommandations de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme lancée en 1963 (« Commission Laurendeau-Dunton »), qui prônait certes le principe de personnalité, mais en le tempérant d’une dose de territorialité.

La Commission recommandait l’adoption du principe d’organisation linguistique finlandaise où chaque commune est classée comme étant unilingue Finnoise, unilingue Suédoise ou bilingue. Les « communes unilingues » ont été omises par Trudeau père dans la LLO de 1969. Cependant, les « districts bilingues » de la LLO étaient une pilule trop grosse à avaler pour les provinces anglophones; car cela revenait à reconnaître des droits au français. Le concept a donc été réduit en homéopathiques « régions désignées bilingues » où les employés fédéraux ont le « droit de travailler dans la langue officielle de leur choix ».

Ce « droit » est bien sûr de la pure foutaise: cinquante ans après l’adoption de la LLO, travailler en français au fédéral est toujours un « défi », c’est-à-dire que la chose relève largement de la science-fiction. Si l’on consulte la liste de ces dites régions « désignées bilingues », l’on constate que presque tout le Québec est « bilingue », alors que le reste du Canada ne l’est pas (sauf pour le Nouveau-Brunswick, la région d’Ottawa et certaines parties du nord de l’Ontario).

Curieusement, le principe des « districts bilingues » a été récupéré par la Charte en créant des « municipalités bilingues », là où les anglophones étaient majoritaires. Cependant, un aspect crucial du régime finlandais a été omis, soit de réviser la délimitation des districts après chaque recensement. Son incorporation aurait pourtant évité, par exemple, que des villes où les anglophones sont maintenant minoritaires, et même très largement minoritaires, ne gardent un statut « bilingue » abusif (qui signifie « anglophone » dans les faits) et ne puissent servir de creuset favorisant l’assimilation des allophones et des francophones à l’anglais au Québec.

Loin de chercher à atteindre l’égalité réelle entre les deux langues, ce qui aurait signifié de soutenir vigoureusement le français, le gouvernement fédéral a, dans un premier temps, dégainé le principe trompeur de l’égalité des langues pour semer la confusion autour du concept de langue commune. Dans un deuxième temps, Ottawa a sorti le principe de personnalité tel un « uppercut » afin de terrasser la Charte.

Effectuant un travail de démolition juridique de la Charte d’un côté, le fédéral s’est servi de son « pouvoir de dépenser » de l’autre et a mis sur pied ses Plans d’action pour les langues officielles, financés à coups de dizaines de millions de dollars afin de hausser le plus possible l’usage de l’anglais au Québec autant au niveau individuel qu’institutionnel. Incapable de faire accepter les « districts bilingues » par les provinces anglophones, Ottawa s’est servie de la LLO pour plutôt angliciser le Québec.

Le projet de loi bloquiste ne sera pas voté à la Chambre de communes du Canada. La Presse nous apprenait fin janvier que le Parti Libéral de Trudeau junior avait manœuvré afin de faire rejeter le projet de loi en utilisant une procédure absconse assortie d’un vote secret. Le ministre du « Canadian Heritage », le colonisé Pablo Rodriguez, a même accusé le Bloc de vouloir « diviser les gens selon leur couleur » avec ce projet de Loi ! La race et la langue, même combat ! Défendre une langue dont les locuteurs se font assimiler partout au Canada, une politique raciste ! « Speak white », c’est « Parle français » ! Manifestement, les Trudeauistes marchent sur la tête et ont perdu contact avec la réalité. Avec cette même grille d’analyse, le rapport de la Commission Laurendeau-Dunton serait un rapport ségrégationniste!

La Commission avertissait d’ailleurs ce qui nous attendait si ses propositions étaient perverties: « L’État bilingue n’existe pas pour propager le bilinguisme chez les individus. Car si chacun devient complètement bilingue dans un pays bilingue, l’une des langues sera superflue comme moyen de communication, tous pouvant communiquer dans l’autre. Dans de tels cas, la langue prédominante accroît son avantage et l’autre langue s’éteint graduellement, parfois en quelques générations ».

En 2019, des ministres fédéraux accusent de « racisme » (ce détestable équivalent moderne à l’excommunication) ceux qui souhaitent faire reconnaître le français comme langue commune au Québec par le fédéral, c’est-à-dire revenir à une partie de l’esprit de Laurendeau-Dunton. Des députés fédéraux reprochent à certains de parler français trop souvent à la Chambre des communes du Canada. En cinquante ans, qu’a accomplie la LLO pour le Québec à part servir de cage à homards pour nous transformer en « district bilingue » ? Merci au Bloc de nous le rappeler.

 

 

 

 

 

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