Par Frédéric Lacroix, Ph. D.

 

Mon analyse d’une étude récente de l’OQLF portant sur la langue de travail. Les résultats pour Montréal son saisissants.

L’Office Québécois de la langue française (OQLF) a publié le 23 novembre dernier, soit ironiquement le jour même où a éclaté « l’Adidasgate », une étude de suivi de la situation linguistique portant sur la langue de travail au Québec en 2016.

Il s’agit d’une enquête par sondage, c’est-à-dire que l’OQLF a eu recours à une firme de sondage externe pour colliger des données. Le questionnaire demandait aux participants de préciser leur utilisation du français au travail de la façon suivante : soit occasionnellement (moins de 50% du temps), principalement (50% ou plus du temps), régulièrement (entre 50 et 89%), généralement (entre 90 et 99%) et exclusivement (100%).

Des données connexes ont été colligées sur la langue maternelle, la langue des études, la langue utilisée à la maison, l’âge, le type de poste occupé et la taille de l’entreprise. Nous sommes donc en présence d’une masse de données qui permet un découpage beaucoup plus fin que celui auquel se livre Statistique Canada dans ses recensements, qui ne pose de questions que sur l’usage d’une langue au travail « le plus souvent » ou « régulièrement ». Ces données indépendantes peuvent potentiellement fournir un portrait de la situation plus précis et plus fiable que celui que nous brosse l’organisme fédéral.

On y apprend, entres autres, les choses suivantes sur le français langue de travail :

La langue parlée à la maison en est le déterminant primaire

Les anglophones l’utilisent dix fois moins que les francophones. Les allophones l’utilisent moitié que les francophones.

La langue des études (plus haut diplôme obtenu) en est le deuxième déterminant majeur

Les francophones ayant étudié en anglais utilisent trois fois moins le français exclusivement au travail comparativement à ceux ayant étudié en français. Les allophones ayant étudié en anglais l’utilisent exclusivement presque huit fois moins comparativement à ceux ayant étudié en français.

Les clauses de la loi 101 ciblant la langue de travail semblent avoir peu d’impact

La proportion du temps de travail en français ne diffère pas significativement entre les entreprises de moins de 50 employés et celles de plus de 50 employés (soumises à la loi 101).

Le français se porte très mal à Montréal

Les francophones sont moitié moins nombreux à l’utiliser exclusivement sur l’île de Montréal comparativement à ceux qui travaillent hors de la région de Montréal.

Plus on est jeune, moins on travaille en français
Les jeunes de 18-34 ans utilisent beaucoup moins le français au travail que les 55 ans et plus. Et seule une minorité des francophones de 18-34 ans utilisent le français exclusivement et généralement au travail sur l’île de Montréal.

Le portrait que dresse cette étude du français comme langue de travail est saisissant. Sa faible utilisation par les anglophones partout au Québec révèle la dynamique linguistique globale : en situation de contact, sur l’île de Montréal en particulier, l’anglais exerce très souvent une « prédominance » sur le français.

Une note à la page 17 du document de l’OQLF résume la situation: « En raison du faible nombre de travailleurs anglophones ayant étudié en français, l’analyse de l’usage du français par les anglophones ne peut pas être présentée ». « L’Adidasgate » est une anecdote révélatrice d’une situation bien réelle.

Les données sur l’usage du français en fonction de l’âge devraient sonner l’alarme

En effet, les jeunes de 18 à 34 ans qui travaillent exclusivement ou généralement en français sont pas mal moins nombreux que leurs aînés et, en particulier, sont minoritaires (en termes relatifs) sur l’île de Montréal. Il est douteux que l’utilisation du français se maintienne dans les années à venir, à moins que penser que les plus jeunes vont l’utiliser de plus en plus en vieillissant, ce qui serait pour le moins étonnant.

Le lien très étroit qui existe entre la langue des études et la langue de travail d’un côté, et l’absence de lien entre la taille de l’entreprise et la langue de travail de l’autre, nous fournit un précieux renseignement : la francisation de la langue de travail par le haut comme la loi 101 a tenté de le faire semble avoir peu d’effets alors que la francisation par le bas (par la langue des études) est d’une efficacité redoutable. Pour que la langue de travail soit le français, il faut d’abord que la langue des études soit le français. La reconnaissance de ce fait devrait être au cœur même de notre politique linguistique. Il ne l’est pourtant pas comme en témoignent les programmes en anglais qui se multiplient dans les cégeps et universités francophones, entres autres. En conséquence, on peut penser que le refus obstiné d’agir sur la francisation de la langue des études (cégeps et universités) depuis vingt ans est en train de progressivement sceller le sort du français comme langue de travail à Montréal.