Nicolas Bourdon – Le Journal des voisins

En toute discrétion, le 2 décembre dernier, le ministre Roberge a annoncé la création de deux nouveaux DEC : l’un en sciences humaines avec langue seconde enrichie et l’autre en sciences de la nature avec langue seconde enrichie. Il s’agit d’un joli euphémisme pour cacher le fait qu’on a affaire à deux DEC bilingues. Cette décision du ministre rend officielle l’implantation d’un programme de DEC bilingue entre le Vanier college et le collège de Saint-Laurent après que ces deux établissements eurent procédé à un projet-pilote de cinq ans. Le ministère étudie aussi présentement un projet de cégep bilingue à Vaudreuil-Dorion qui, s’il allait de l’avant, exacerberait l’anglicisation, déjà galopante, de cette banlieue ouest de Montréal.

On peut se demander si les DEC bilingues répondent à un véritable besoin de maîtriser l’anglais. En analysant les chiffres de Statistique Canada, le chercheur Frédéric Lacroix notait que « selon les données du recensement de 2016, sur l’île de Montréal, les francophones de 25 à 44 sont maintenant bilingues à 80,5% tandis que les anglophones le sont à 76,5%. Non seulement les francophones sont maintenant plus bilingues que les anglophones, mais la tendance à la baisse du bilinguisme des anglophones, mise en évidence en 2011, s’est accélérée. » Les chiffres montrent bien que les jeunes francophones sont déjà bilingues – point n’est besoin qu’ils fassent leurs études collégiales en anglais pour le devenir – et qu’ils le sont même davantage que les jeunes anglophones.

Il faut aussi défaire le mythe selon lequel les partenariats entre cégeps anglophones et francophones déboucheraient automatiquement sur une ouverture réciproque à l’autre. Les francophones s’immergent dans la langue et la culture anglophones, tandis que les anglophones sont peu nombreux à en faire autant. En ce qui concerne le DEC bilingue de Vanier et de Saint-Laurent, les chiffres obtenus par Frédéric Lacroix auprès du MEES parlent d’eux-mêmes : « 70% des 216 étudiants inscrits dans ces [deux] programmes durant la phase expérimentale 2013-2018 dans les deux cégeps ont été inscrits à Saint-Laurent. » Il s’agit donc, pour une vaste majorité, d’étudiants francophones qui ont bilinguisé leur parcours collégial en étudiant à Vanier. Les anglophones sont beaucoup moins nombreux à en faire autant.

Les DEC bilingues sont une tentative désespérée, de la part des directions de collèges, de recruter des étudiants. En effet, plusieurs cégeps francophones sur l’île de Montréal ont connu des baisses importantes d’étudiants au cours des dernières années au point où ils ont dû fermer certains programmes faute d’inscription. Le chercheur Lacroix note d’ailleurs que, si la tendance se maintient, en 2021, il y aura plus d’étudiants au préuniversitaire anglais qu’au préuniversitaire français sur l’île de Montréal. En effet, 40 % des étudiants faisaient leurs études préuniversitaires en anglais en 1995, contre 48 % en 2018. La progression de l’anglais est fulgurante.

Plusieurs sont malheureusement convaincus que la fréquentation d’un cégep anglophone est un gage de diversité culturelle : c’est-à-dire que l’étudiant francophone ajoute une langue (l’anglais) à son bagage tout en conservant son identité francophone. En 2010, une importante étude de l’Institut de recherche sur le français en Amérique (IRFA) avait démontré que la fréquentation d’un cégep anglophone était un important facteur d’anglicisation : elle avait un impact déterminant sur la langue parlée à la maison, la langue utilisée avec les amis, la langue de travail et la langue de la culture. Ce dernier point touche particulièrement le professeur de français que je suis. Si le nombre de jeunes québécois fréquentant des universités et des cégeps anglais continue de s’accroître, comme c’est le cas maintenant, la langue de la littérature, du cinéma, de la radio et de la télévision sera incontestablement l’anglais. Or, je ne veux pas devenir un professeur de français langue seconde ! Je veux enseigner une langue vivante qui résonne en dehors de la salle de classe dans toutes les manifestations culturelles de ma nation.

La crise linguistique de Saint-Léonard en 1969 avait été causée par le fait qu’un très grand nombre d’immigrants, principalement italiens, choisissaient d’envoyer leurs enfants à l’école anglaise. La société civile québécoise s’était levée pour exiger que les enfants des nouveaux arrivants fréquentent l’école francophone. Ce combat pour un enseignement en français avait ultimement culminé dans l’adoption de la loi 101 en 1977. Nous sommes actuellement confrontés à la même saignée d’élèves sauf qu’au lieu d’écoles primaires on parle maintenant de cégeps.
La solution à cette perte de vitesse des cégeps francophones ne se trouve pas dans les DEC bilingues, mais bien dans l’extension de la loi 101 au cégep. L’anglais garderait bien sûr une place importante dans le parcours de l’étudiant – il est après tout une composante obligatoire de la formation générale au cégep – mais il cesserait d’être le vecteur d’anglicisation de la société québécoise qu’il est présentement. Il faut espérer un réveil, il faut espérer que nous cessions de voir notre société avec les yeux de Pierre-Eliott Trudeau et de Claude Ryan – pour nommer deux grands pourfendeurs de la loi 101 – en un mot, que nous cessions de considérer le renforcement de la loi 101 comme une mesure rétrograde. Dans l’univers fortement anglophone qui est le nôtre, l’extension de la loi 101 au cégep est au contraire un gage de diversité culturelle.  En un mot, c’est une mesure qui aiderait à faire du français une langue commune et non pas une langue seconde.