Guillaume Laplante-Anfossi | Le Devoir

 

Lettre à M. Guy Breton, recteur de l’Université de Montréal

Cela fait maintenant trois ans que je fréquente assidument les cours du département de mathématiques et de statistiques de même que ceux du département de physique de l’Université de Montréal. J’y ai reçu dans les deux domaines une formation de grande qualité. J’ai eu la chance de côtoyer des professeurs renommés, passionnés par la chose scientifique et oeuvrant dans la francophonie. Aussi ai-je été estomaqué de constater l’inquiétante et proéminente proportion des lectures en langue anglaise qui nous était imposée.

En me basant sur l’ensemble des plans de cours reçus, il m’a été possible d’établir les constats suivants. Sur 26 cours de mathématiques et de physique de 3 ou 4 crédits, 11 des 28 manuels obligatoires (certains cours en exigent plus d’un) sont en anglais. Aussi, 60 des 82 manuels recommandés (non-obligatoires) sont en anglais. Cela constitue des proportions de 39% et 73%, respectivement.

Pour une université qui se targue sur toutes les tribunes d’être «la plus grande université de langue française en Amérique du Nord», voilà des résultats troublants! Aussi me suis-je renseigné auprès du Bureau de valorisation de la langue française et de la Francophonie. La Politique linguistique de l’université stipule dans son article 8 que 1) le matériel pédagogique doit être présenté en français dans la mesure du possible; 2) l’usage d’une version française des manuels obligatoires doit être privilégiée lorsqu’elle existe, tout en prenant compte que la documentation doit être de la plus haute qualité; 3) l’Université favorise la production de manuels en français ou la traduction de la documentation particulièrement au premier cycle (je souligne). L’une des conseillères linguistique du Bureau me résumait ainsi la situation : si un professeur considère un manuel anglophone «plus à jour» qu’un manuel francophone, son usage peut être privilégié.

 

Disproportion en faveur de l’anglais

Comment expliquer alors la (dis)proportion de manuels en langue anglaise au premier cycle en mathématiques et en physique ? Les manuels français sont-ils si peu à jour ? On pourrait, à la lecture de la Politique linguistique, le supposer. On pourrait même croire que dans certains cas les manuels français n’existent pas. On ne saurait être davantage dans l’erreur. Une littérature française importante (dont il m’est possible de vous fournir une liste détaillée) existe pour chacun des 26 cours suivis au baccalauréat, notamment les manuels scientifiques des grandes écoles de France. J’ai moi-même eu recours à plusieurs de ces manuels pour compléter ma formation et connaître en détail le développement du vocabulaire spécialisé typiquement francophone (les termes utilisés en classe étant souvent des calques du manuel obligatoire anglais). Il existe aussi une quantité importante de traductions de manuels anglais, qui sont aussi de bonne qualité. Tous ces ouvrages dont je parle sont parfaitement à jour en terme de contenu pour une formation universitaire de niveau baccalauréat.

L’on m’opposera peut-être que la philosophie des manuels français (de France) n’est pas la même que celle des manuels anglais (des États-Unis). Il est vrai que ce sont des écoles de pensée bien différentes. Chacune a ses avantages, et si l’on tient à suivre absolument l’école américaine en-dehors des manuels déjà traduits (ce qui est contestable, mais ce serait l’objet d’une autre lettre), pourquoi ne pas traduire ses manuels ? Par exemple, les livres de David J. Griffiths sont utilisés depuis des années dans plusieurs cours de physique. Pourquoi ne pas monter une petite équipe de traduction parmi les professeurs et les étudiants plus avancés ? Pourquoi ne pas y joindre des linguistes compétents, y faire participer les Presses de l’Université de Montréal ? Cela pourrait être un processus formateur de vulgarisation et d’édition, en plus d’être utile à des générations d’étudiants.

 

Dans l’immédiat, M. Breton, au regard des faits qui sont portés à votre attention, je crois qu’il faudrait :

1) lancer une vaste enquête sur la proportion de manuels en langue anglaise dans les sciences pures au premier cycle, voire mandater le Bureau pour une récolte annuelle des données à ce sujet et la constitution d’un registre officiel;

2) changer la politique linguistique pour rendre obligatoire l’usage de manuels français au premier cycle et ainsi faire de l’utilisation de manuels anglais une exception que les professeurs auraient à justifier;

3) créer si nécessaire des équipes de traduction de la documentation d’usage courant. Les étudiants du premier cycle doivent pouvoir obtenir leur diplôme sans s’angliciser outre mesure. Il en va de la mission et de la réputation de notre université!

 

 

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