Pierre Dubuc  |  L’AUT’JOURNAL

Au cours de ce mois de l’histoire des Noirs, plusieurs articles et reportages ont souligné le 50e anniversaire de « l’affaire Sir George Williams ». Soulignons l’excellent article d’Émilie Nicolas, parue dans Le Devoir du 9 février, dans lequel elle rappelle les péripéties de l’occupation, le 11 février 1969, des locaux d’informatique du 9e étage du pavillon Henry F. Hall du collège Sir George William, aujourd’hui l’Université Concordia, par des étudiants noirs protestant contre le racisme d’un de leurs professeurs.

Un incendie s’était alors déclaré et les étudiants s’étaient rués vers l’unique porte de sortie. Émilie Nicolas rappelle que « quatre-vingt-dix-sept manifestants sont menottés et un grand nombre sont battus par les policiers comme par les passants qui s’étaient rassemblés dans la rue pour attendre le dénouement de la crise » et que la CBC avait montré des Montréalais scandant « Burn, niggers, burn » et « Let the niggers burn ».

La nouvelle chroniqueuse du Devoir fait bien ressortir dans son article les politiques racistes des universités anglophones de Montréal à l’époque et comment la lutte s des étudiants s’inscrivait dans « une mouvance de libération et de lutte contre les oppressions aux ramifications mondiales ». Montréal était alors un centre important de regroupement de militants noirs, particulièrement ceux issus des pays des Caraïbes.

 

Le Montréal militant des années 1960

Nous nous félicitons qu’on commémore ces événements, mais les différents articles et reportages omettent de rappeler l’appui des militants indépendantistes québécois à cette cause. Un tel rappel est particulièrement important dans le contexte où, aujourd’hui, certains ont tendance à vouloir opposer la lutte contre le racisme et la lutte pour l’indépendance du Québec.

Dans son livre Contester l’empire. Pensée postcoloniale et militantisme politique à Montréal, 1963-1972 (Hurtubise, 2011), l’auteur Sean Mills déplore que l’on décrive habituellement cet événement « comme un événement qui n’a d’intérêt que pour les Canadiens noirs et comme un conflit qui a eu peu d’effets hors des milieux noirs de Montréal ».  Il affirme que « ces représentations déforment à la fois les répercussions de cet événement sur d’autres secteurs de la société et les façons dont la manifestation a fait partie de l’atmosphère de révolte qui régnait plus largement dans la ville ».

Par souci de vérité historique et pour alimenter notre réflexion sur ces événements et  les leçons qu’il faudrait en tirer pour la situation présente, nous vous présentons des extraits du livre de Sean Mills.

 

Un leader noir qui avait lu Marcel Chaput

Alfie Roberts, membre du Caribbean Conference Comittee et l’un des acteurs de l’affaire Sir George Williams, est conscient de faire partie d’un mouvement plus vaste qui touche presque tous les aspects de la vie au Québec. En 1962, l’année même où il a quitté Saint-Vincent-et-les-Grenadines pour immigrer à Montréal, Roberts a lu Pourquoi je suis séparatiste, de Marcel Chaput, et a constaté que bien des gens au Québec réclamaient une indépendance comparable à celle revendiquée par les nations du tiers-monde.

Roberts soutient que les nombreuses conférences des années 1960 sur les Noirs peuvent être considérées comme « un apport des Noirs à la Révolution tranquille qui se déroule au Québec ». Lorsque l’affaire Sir George Williams a éclaté en février 1969, poursuit Roberts, elle « a annoncé haut et fort que des Noirs étaient ici, et pas seulement là-bas, en bas de la voie ferrée, mais à l’intérieur de la société entière ». Cet événement, explique Roberts, doit être compris dans sa coïncidence avec la « formidable agitation ouvrière » qui régnait dans la province de Québec à cette époque. Il est vrai que Roberts est une sorte d’exception parmi les gens impliqués dan l’affaire Sir George Williams.

 

Les associations étudiantes anglophones les abandonnent; les francophones les appuient

L’affaire Sir George Williams a aussi modifié la réflexion de certains intellectuels francophones sur la race. De nombreux gestes d’appui sont venus des cercles nationalistes du Québec. Au cours de l’occupation, une « semaine du Québec » prévue à l’horaire et qui devait présenter d’importantes figures nationalistes est annulée en signe d’appui à l’occupation.

Après l’expulsion forcée des étudiants du centre informatique et les importants dommages à la propriété qui ont suivi, presque toutes les grandes organisations étudiantes anglophones abandonnent les protestataires et de nombreux professeurs en font autant. Les manifestants reçoivent néanmoins des appuis de milieux francophones. Le Conseil central des syndicats nationaux de Montréal demande la libération des étudiants détenus en prison, déclarant que la presse « tend à faire oublier que les dégâts matériels causés lors de l’occupation de l’USGW ne sont rien en regard du problème du racisme ».

Dans les journaux universitaires, des étudiants commentent avec colère les événements à Sir George. Au nom des étudiants de l’Université de Montréal, Roméo Bouchard écrit que ceux-ci, à titre de Québécois francophones et d’étudiants, sont « doublement frères » des étudiants noirs de Sir George.

Dans le couloir à l’extérieur de la grande salle d’audience où les étudiants arrêtés doivent comparaître, outre les dashikis aux couleurs vives, bien des gens portent des macarons « McGill français ». Une pétition circule déclarant que « les étudiants noirs et les étudiants de langue française se battent pour à peu près les mêmes choses ».  Et un pasteur qui a fait le voyage depuis Harlem pour assister au procès distribue des tracts qui lui ont été donnés à l’extérieur. On peut y lire ce qui suit :

Nous, les sympathisants de tous les peuples, demandons que les étudiants détenus illégalement sans caution soient relâchés immédiatement. Les dommages causés aux ordinateurs s’élèvent au montant de deux millions de dollars, tandis que le montant des dommages manifestés par le racisme institutionnalisé est incalculable. Même à Raceland (USA), on ne commettrait pas cette grave injustice. Nous voulons que justice soit faire. Et, au verso d’un grand nombre de tracts : Nous les nègres blancs d’Amérique soutenons nos frères.

 

Des leaders noirs sur une autre planète

Les militants noirs de Montréal se trouvent devant une situation où bon nombre de personnes, au sein de la population blanche qui les entoure, s’inspirent exactement des mêmes écrits sur la libération du tiers-monde et sur le pouvoir noir qu’eux-mêmes pour se concevoir comme étant culturellement, économiquement et politiquement dominés par un système impérial de pouvoir. Ce fait fondamental de la vie montréalaise des années 1960, il est impossible de l’ignorer ou de le rejeter; dans les conférences de presse et dans les entrevues, on demande constamment aux militants noirs leur position sur la situation au Québec. Malgré cela, même en 1968, de nombreux dirigeants noirs refusent de reconnaître la légitimité du mouvement de décolonisation du Québec.

Pour Elder Thibaud, l’un des trois organisateurs du Congrès des écrivains noirs, le fait que le congrès se tienne à Montréal est « d’importance secondaire »; l’événement « aurait pu se tenir n’importe où ». Rosie Douglas, un autre organisateur, ajoute rapidement que le congrès aurait pu se tenir « sur la planète Mars » pour ce que cela peut faire.

(Dans un article paru dans le Globe and Mail du 9 février 2019 sur l’affaire Sir George Williams, Wendell Nii Laryea Adjetey nous apprend que Rosie Douglas avait fait partie des Jeunes progressistes conservateurs et qu’il était devenu ami avec le premier ministre John Diefenbaker et sa femme Olive. Lors de l’occupation des locaux de Sir George William, il avait appelé Diefenbaker pour qu’il intervienne. Celui-ci lui aurait répondu : « Si les étudiants occupaient n’importe quelle section d’un édifice au cours de l’hiver, l’administration devrait fermer le chauffage et les laisser mourir de froid ».  Rosie Douglas a écopé de la plus lourde peine, soit 30 mois de prison, et a été déporté dans les Caraïbes, comme d’autres participants. Plus tard, M. Douglas deviendra premier ministre de la Dominique dont il était originaire.)

 

Un conseil aux Noirs du journal UHURU

Un des héritages les plus importants de l’affaire Sir George Williams est le journal UHURU (« Liberté » en swahili), qui devient la voix dominante pour exprimer le militantisme noir dans la ville.

Bien qu’UHURU ait toujours maintenu que les Noirs faisaient l’objet « de discrimination de la part des anglophones comme des francophones », le journal reconnaît aussi que les Noirs et les francophones sont opprimés par les mêmes forces dans la province.

Dans un éditorial officiel, UHURU note qu’au cours des élections de 1970 qui ont porté le Parti libéral au pouvoir, « les électeurs blancs anglo-saxons (de langue anglaise) ont pris panique à l’idée d’un Québec indépendant, ne comprenant pas de quoi il s’agit, craignant des représailles, une perte d’influence, et contre le fait que la majorité de langue française assume ses fonctions légitimes de responsabilité (économique et autre) dans sa propre province ». En ce qui concerne le PQ, l’éditorial explique que son « programme est clair et devrait être envisagé sans crainte, car il ne fait qu’appeler les Québécois francophones à prendre la direction du Québec, ce qui correspond à l’ambition et au droit de toutes les nations et de tous les peuples ». Il suggère même que « les Noirs, s’ils ont l’intention de rester au Québec, se mettent en tête d’acquérir au moins une connaissance pratique du français ».

 

Une perspective toujours d’actualité

« Lorsque Dennis Forsythe publie en 1971 Let the NIggers Burn!, à propos de l’affaire Sir George Williams et de ses suites, la première phrase du livre révèle que d’importants changements sont survenus dans le dialogue entre les Noirs et les militants francophones : « Il s’est passé quelque chose ici à Montréal, le 11 février 1969, que pour diverses raisons ni les Noirs ni les Blancs n’oublieront jamais. » Contrairement à la plupart des anglophones, Forsythe écrit « Montréal » dans sa forme française, reconnaissant ainsi la primauté de la langue française dans la ville.

Selon Forsythe, bien qu’un incident comme l’affaire Sir George Williams « aurait pu avoir lieu à bien d’autres endroits, le fait qu’il ait éclaté à Montréal, et à l’Université Sir George Williams, est dû à des facteurs conjoncturels particuliers qui ont émergé à Montréal ». Tout en se débattant avec les questions fondamentales de l’empire, de l’impérialisme et de la décolonisation, plusieurs autres Montréalais noirs comprennent l’oppression culturelle et matérielle des Québécois de langue française. Certains, comme les écrivains du Caribbean International Service Bureau, commencent à voir la classe ouvrière québécoise, dont ils espèrent qu’elle interviendra « du côté de la population noire et opprimée en lutte pour une société nouvelle », comme une alliée potentielle dans les luttes politiques des années à venir. »

Fin des extraits

 

Reprendre la marche émancipatrice

Dans son analyse, la chroniqueuse Émilie Nicolas du Devoir constate que les institutions financières comme la Banque Royale, la Banque de la Nouvelle-Écosse (Scotia) et la Banque de Montréal, qui avaient développé dans la première moitié du XXe siècle un quasi-monopole sur l’économie antillaise, influencent toujours l’économie de ces pays bien qu’ils soient formellement indépendants.

Le Québec, quant à lui toujours dépendant, a subi la domination des mêmes institutions et celles-ci influencent toujours aussi son économie, même s’il est de bon ton de faire semblant qu’il n’en est rien, même dans les milieux indépendantistes.

Émilie Nicolas conclut son article en disant que « le 50e anniversaire de l’affaire Sir George Williams devrait être l’occasion de s’interroger sur les ornières qui limitent notre compréhension des forces politiques qui traversent et forgent notre société ». Bien dit! C’est ce qu’a mis en lumière Sean Mills dans son ouvrage sur le Montréal des années 1963-1972. C’est aussi le travail qu’il reste à faire aujourd’hui pour montrer la nécessaire convergence des luttes des Autochtones, des Noirs… mais aussi de la nation québécoise pour réactiver « la marche vers l’autonomie de plusieurs nations d’Amérique aux prises avec l’impérialisme », comme le souhaite Émilie Nicolas.

 

 

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