STEVE E. FORTIN | Journal de Montréal

Débutons par une question toute simple : le Québec, c’est une nation ou pas? Je veux dire, au-delà des belles paroles et des motions sans conséquences de la Chambre des Communes sous Stephen Harper…

Nous en venons qu’à nous questionner là-dessus par les temps qui courent. Ne soyons pas surpris si l’on tente de vous convaincre du contraire au cours des prochaines années. Car la tendance pointe vers la « canadianisation » du Québec.

 

La question de la langue

N’en doutons pas, une nation se définit par des caractéristiques communes qui la distingue des autres : langue, patrimoine, histoire nationale, etc.

En fin de semaine, sur les ondes de la radio nationale du Canada, un débat au cours duquel on se questionne sur la pertinence de continuer à faire usage du terme « Québécois ». Pourquoi ne pas revenir à l’ancien usage « Canadiens-français »? Voilà qui serait beaucoup plus inclusif n’est-ce pas? On pourrait dès lors rassembler sous un même épithète tous les francophones du Canada.

La belle affaire.

Vu de l’angle canadien, que le Québec se range à titre de province francophone en attendant d’être bilingue et, pas longtemps après, de langue d’usage majoritairement anglophone tout en conservant le souvenir d’une époque francophone révolue… voilà qui est attrayant.

Le français au rang d’un folklore linguistique que l’on garde pour les foyers des générations anciennes…

Et à Montréal?

Faudrait cesser d’accorder de l’attention à ceux qui continuent de clamer que le recul du français à Montréal (et au Québec) est un mythe. Le français à Montréal devient de plus en plus « périphérique », l’anglais comme langue d’usage augmente sans cesse.

Les ratés spectaculaires de la francisation des immigrants combinés à l’absence de volonté de régionaliser l’immigration ont créé une fracture dont on ne peut plus douter entre la grande région de Montréal et le Reste du Québec (RdQ). Certains diront même que c’était volontaire de la part de l’ancien gouvernement. Du moins le Parti libéral s’est-il assuré d’un électorat captif dans ce segment de la population, le dernier bastion fidèle de ses appuis.

 

La relation trouble de Montréal avec la nation québécoise et son drapeau

La forte concentration de l’immigration dans la grande région de Montréal, l’anglicisation de la métropole et le fait que le français se trouve poussé dans les périphéries de cette région font en sorte que le sentiment d’appartenance à la nation québécoise –si elle existe – diminue au royaume de Valérie Plante.

La mairesse de Montréal entretient un rapport trouble avec le drapeau du Québec, cet emblème qui semble l’agacer bien plus qu’autre chose. Conséquemment, le protocole d’affirmation du drapeau du Québec est sans cesse bafoué par l’administration Plante.

À peu de chose près, on peut affirmer que Montréal, tranquillement, se sépare du Reste du Québec.

On le comprendra, entre autres, par le fait de 15 années de gouvernance libérale, où les seuils d’immigration ont été très élevés (au prorata de la population totale du Québec, nous accueillons plus que les nations analogues à la nôtre), et où toute transmission des paramètres de la nation distincte a été stoppée. Trop d’immigrants n’ont pas été invités à adopter les référents linguistiques, culturels, historiques et sociaux de la nation québécoise.

Bien au contraire, un immigrant qui ne les adopte pas ces référents risque presque assurément d’adopter plutôt les référents canadiens, surtout l’attachement au multiculturalisme.

Dans un tel contexte, l’immigration devient un puissant levier afin de « canadianiser » le Québec. N’était-ce pas le sens de la projection avancée par l’ex-ministre libéral Christos Sirros en affirmant suite au référendum de 1995 que le désir d’indépendance des Québécois allait s’éteindre par le vieillissement de la population et l’immigration?

Pour l’heure, l’île de Montréal est représentée par le PLQ (ou, comme l’ironisait Antoine Robitaille récemment, le Liberal party of Montreal) et Québec solidaire (seul parti à appuyer la tenue d’une Commission sur le racisme systémique lors de la dernière campagne électorale, une formation politique qui entretient un rapport ambigu avec le nationalisme) –incidemment la formation politique provinciale qu’appuierait la mairesse Plante.

Il y a bien la CAQ en périphérie, dans des comtés qui ont longtemps été des bastions péquistes.

Mais le moins que l’on puisse dire c’est que la ferveur du nationalisme québécois relève bel et bien d’une époque révolue à Montréal. Le Québec, comme nation, peut-il se passer de sa métropole? Quand celle-ci s’anglicise, quand elle se « canadianise », qu’est-ce que cela implique pour le concept de Québec-nation?

Au moment où la langue française a besoin qu’on légifère afin de donner plus de mordant aux mesures qui visent à la protéger, à assurer sa pérennité à titre de seule langue officielle du Québec, un mouvement de plus en plus large, à Montréal, veut que l’on jette du lest à propos de la préséance du français, on milite plutôt pour plus de bilinguisme dans la métropole.

Des visions qui s’opposent et qui placent la métropole et le Reste du Québec sur le terrain de l’affrontement perpétuel.

Sur le continent nord-américain, la langue française sera éternellement en état de survie tant que ceux qui la parlent ne se doteront pas d’un État exclusivement francophone et de tous les mécanismes qui rendent possible sa pérennité.

Le mot de la fin au linguiste Paul Daoust : « Si le bilinguisme individuel est une immense richesse, le bilinguisme collectif pour une minorité politique est un poison mortel. Ce bilinguisme n’existe que le temps de laisser la minorité rejoindre la majorité ».

Si le Québec est, effectivement, une nation francophone en Amérique du Nord, il devra tôt ou tard se donner tous les outils de gouvernance afin d’assumer son destin à titre de nation distincte du Canada. Sinon, cessons de dire que le Québec est une « nation ». Car dans l’état actuel des choses, cette « nation » est en train de se faire avaler, tranquillement, par le Canada.

 

 

 

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