Boucar Diouf  |  La Presse

 

B E R N A R D   L A N D R Y   1 9 3 7 – 2 0 1 8

 

En 2017, alors que je partais donner un spectacle à Chibougamau, j’ai croisé dans l’avion Curtis Bosum, le sympathique chef de la communauté crie d’Oujé-Bougoumou. Comme c’est la coutume quand un Africain rencontre un chef cri dans un avion qui va à Chibougamau, nous avons pris un selfie. On ne peut échapper au temps du selfish !

J’avais entendu dire qu’Oujé, situé à 60 km de Chibougamau, était le plus beau village nordique du Québec et qu’il avait gagné des prix internationaux et je voulais le visiter. Aussi, le lendemain de mon spectacle, le chef Curtis m’a donné l’occasion d’aller voir l’Institut culturel cri Aanischaaukamikw, qui est à la fois un musée, un centre d’archivage, une bibliothèque et un lieu d’enseignement. Un magnifique et ultramoderne édifice de célébrations de la nation crie.

 

Cette agréable découverte m’a permis de comprendre pourquoi M. Landry était particulièrement fier de sa convention de la Paix des braves.

J’ai réalisé, en me promenant dans ce village, à quel point son nationalisme économique en était un d’inclusion et de partage. Ce qu’il voulait pour les Québécois, il le voulait aussi pour les autochtones et pour tous les immigrants qui ont choisi le Québec. Les Maka Kotto, Djemila Benhabib et Daniel Amar étaient au podium à la basilique Notre-Dame pour témoigner sincèrement de son ouverture à la diversité.

Les moyens économiques apportés aux Cris par cette entente sont aussi une partie de ce succès et de cette renaissance bien perceptible à Oujé-Bougoumou. L’ancien chef du Grand Conseil des Cris, Ted Moses, et le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, n’avaient aussi que des éloges pour M. Landry pendant ses funérailles d’État.

Pour cause, depuis la signature de la Paix des braves, les communautés cries ont aussi les moyens de l’expression de leur propre nationalisme, qui n’enlève rien à celui des Québécois non autochtones.

D’ailleurs, après la Convention de la Baie James et du Nord québécois, celle du Nord-Est québécois et de la Paix des braves qui ont été tour à tour économiquement bénéfiques aux Inuits, aux Naskapis et aux Cris, osons espérer que M. Legault saura suivre les traces de M. Landry, à qui il a rendu un hommage bien senti, en ouvrant de la même façon les bras et les possibilités aux Innus, aux Atikamekw, aux Algonquins, aux Micmacs, aux Malécites, etc. Ce serait une belle façon de rapiécer les liens avec ceux qui, comme le disait la poète innue Joséphine Bacon, ont tapé les chemins sur lesquels ses ancêtres ont marché.

 

Entendre les pluies d’hommages autour du patriotisme de M. Landry et de sa contribution remarquable à l’économie du Québec moderne a été une belle occasion de rappeler la véritable nature originelle du nationalisme québécois.

C’est-à-dire un mouvement ouvert, tolérant et progressiste qui a bien plus à voir avec le combat catalan qu’avec un nationalisme identitaire d’exclusion. Malheureusement, le mot « nationalisme » a pris aujourd’hui une odeur toxique et bien des gens l’associent aux fantômes européens qu’on croyait disparus et qui émergent tout droit des ténèbres. Ces tentations du repli identitaire contre lesquelles le président Macron a lancé un avertissement très sérieux pendant les célébrations du centième anniversaire de l’armistice marquant la fin de la Première Guerre mondiale.

Il faut trouver une façon de réhabiliter ce mot auprès de ceux à qui des idéologues mal intentionnés présentent le nationalisme québécois comme un mouvement proche des partis d’extrême droite. Le nationalisme québécois n’est pas sans reproche, mais il est bien plus une nécessaire expression de résistance d’une minorité vulnérable qu’un projet d’exclusion.

Qu’est-ce que vous faites quand vous ne voulez pas d’un tuyau transportant du pétrole albertain sous vos rivières et qu’on décide de vous le passer de force ? Qu’est-ce que vous faites quand vous voulez récupérer les données d’un registre des armes à feu que vous avez payé et qu’on vous répond qu’on va le détruire ? Qu’est-ce que vous faites quand vous réclamez un nouveau pont Champlain pendant une décennie et qu’on ne vous écoute pas ? Qu’est-ce que vous faites quand on vous dit que l’automobile de l’Ontario est plus importante que le lait du Québec ? Qu’est-ce que vous faites quand vous réalisez constamment que la notion de peuple fondateur ou de bilinguisme qu’on vous chante est plus théorique que réelle ? Qu’est-ce que vous faites quand vous constatez qu’on cherche constamment à vous couper les ailes économiquement et culturellement pour vous empêcher de nourrir un quelconque rêve d’autonomie ?

Dans ce système où l’injustice et la partisanerie sont omniprésentes, vous avez le choix de fermer les yeux et mourir à petit feu ou alors de combattre pour réclamer votre droit d’exister pleinement et durablement. Être nationaliste, c’est choisir la deuxième option. C’est crier ses revendications jusqu’à l’extinction de voix pour ne pas être en voie d’extinction.

M. Landry a été un patriote jusqu’à la fin. Et si le Québec est encore bien vivant et debout, c’est grâce aux nationalistes comme lui qui ont rêvé d’en faire un pays, mais aussi à ceux qui l’ont défendu vigoureusement tout en souhaitant qu’il demeure à l’intérieur du Canada. C’est un combat encore très actuel.

Ce qui se passe en Ontario, où le premier ministre Doug Ford vient de sacrifier les francophones au nom de l’économie, et au Nouveau-Brunswick où des gens qu’on peut presque dire ouvertement francophobes font partie de la coalition qui a pris le pouvoir, nous rappelle que la bataille pour la survie de la francophonie canadienne n’est jamais terminée. Comme l’était M. Landry, qui a toujours revendiqué ses racines acadiennes, on devrait tous être solidaires des francophones de l’Ontario et du Nouveau-Brunswick en ces périodes d’incertitude que traversent leurs communautés. Reposez en paix parmi les braves de cette nation, M. Landry !

 

 

 

 

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