par Jean-Benoit Livernois  LE PATRIOTE

Urne funéraire du patriote Chénier.

La mort du docteur Jean-Olivier Chénier en décembre 1837 est caractérisée par la volonté d’un homme à lutter pour ses droits démocratiques. Depuis l’Acte de Québec, les Bas-Canadiens se sont laissés berner par l’hypocrisie anglosaxonne, celle de croire que les Britanniques leur accorderaient une forme de gouvernance. Chénier a donné jusqu’à son dernier souffle pour réformer cette démocratie fantoche. Son bourreau, le général John Colborne, qui a connu son heure de gloire à la bataille de Waterloo, va éprouver un violent dépit face à la résistance du docteur Chénier. Colborne va donner l’ordre à ses soldats de s’attaquer à sa dépouille pour ensuite l’enfouir dans un terrain vague de Saint-Eustache.1 Ce geste ignoble va attribuer à Chénier la palme du héros martyr poursuivant sa lutte sous une forme spirituelle.

Au printemps, l’accès au cimetière rétabli, son épouse, Zéphirine Labrie, avec le concours du fossoyeur Basile Charron, va exhumer le corps du patriote de son lieu déplorable pour le déposer dans un cercueil. Le curé Paquin lui refuse l’accès au cimetière de la paroisse! Elle est contrainte d’inhumer son corps dans le cimetière désacralisé des enfants sans baptême.*

En 1883, Charles Auguste Maximilien Globensky, auteur et homme politique controversé, écrit sa version de la bataille de Saint-Eustache. L. O. David, historien et homme politique, publiera aussi une analyse de ce conflit. Globensky est ennuyé par les avancés que David formule dans son volume, il répond à son détracteur dans un deuxième volume plus quérulent. Le grand débat concernant le sort de Chénier provoque des retombées collatérales. Le docteur David Marsil et un groupe de paroissiens font des démarches pour ériger un monument en l’honneur de Chénier. Globensky, avec la complicité du curé Guyon, fait avorter le projet et s’empare du fonds constitué pour ce projet.2

David Marsil

David devient président de la SSJB-M, en 1888. Il a maintenant le pouvoir de cette grande société pour honorer le Grand patriote. Le projet inachevé du monument funéraire que l’Institut canadien avait mis en chantier,refait surface lors de l’annonce des décès des patriotes Lepailleur et Prieur, en février et mars 1891. Ils seront inhumés discrètement, autour du tumulus de l’Institut canadien, les 20 et 25 mai 1891.3 Cette nouvelle ravive les espoirs de Marsil qui est mis au fait de ce lieu funéraire personnalisé! Il va à la rencontre de son ami David et convient que le temps est venu d’inhumer Chénier dans son lieu de sépulture de la Côte-des-Neiges. Ils vont jumeler l’inhumation du patriote à la cérémonie de commémoration des anciens présidents, qui est prévue pour le 21 juin 1891. Joseph-Xavier Perrault, l’organisateur de la SSJB-M, demande à l’archevêché d’accorder à la famille Chénier les mêmes privilèges que ceux des familles Prieur et Le Pailleur.4 .L’évêché accepte la demande de Perrault.5 Marsil entreprend les démarches pour exhumer les restes de Chénier. Il fait appel au greffe du notaire Fauteux pour inscrire toutes les étapes de l’identification de la sépulture.6 Le 16 juin, Marsil va à Montréal prendre l’urne funéraire, achetée par l’entremise de l’organisateur Perrault.7 Il s’entoure de sympathisants pour former un groupement de la SSJB-M à Saint-Eustache.

La nouvelle de l’inhumation du Grand patriote fut bien accueillie par la population de Montréal, mais le tam-tam médiatique autour de l’événement suscite de vieux antagonismes chez les familles chouayennes** qui exercent des pressions sur Mgr Fabre.8 La veille de l’événement, David a l’audace de provoquer les chouayens. Il publie une lettre dans le journal La Patrie et dit « […] dimanche prochain, le peuple sera-t-il pour Chénier ou Globensky ».9

Le dimanche 21 juin, selon une déclaration du maire de Montréal, James McShane, 100 000 personnes se sont massées en bordure des rues à Montréal pour accueillir leur héros! L’île de Montréal comptait un peu plus de 200 000 citoyens à cette époque. On se préparait à accueillir le patriote comme une grande vedette!10 Les journaux se polarisent, Le Monde sème le doute sur la véracité des restes de Chénier.11 La Minerve croit que cette affaire va provoquer une scission à la SSJB-M.12

Mgr Fabre

Le 21 juin, la délégation du Nord arrive à Montréal, mais une grande surprise attend la foule, Chénier n’est pas au rendez-vous… Un long murmure de consternation et de colère se relaie au sein de la foule massée en bordure des routes. Au cimetière, on aperçoit des jeunes juchés dans les arbres et sur les toits des chapelles13, une foule dense se masse autour de l’estrade pour entendre les explications des organisateurs. Marsil explique les raisons de l’absence des restes de Chénier « […] hier, vers midi, j’ai reçu un courrier d’urgence de J.X. Perrault, qui, après avoir discuté avec Mgr Fabre, avait pris sur lui même de me convaincre de laisser les restes de Chénier à la maison ». La foule se relayait le message et des cris de honte résonnaient à travers le Mont- Royal. Marsil ajouta « […] messieurs, nous n’avons pas de censure à prononcer et nous devons accepter dignement le jugement rendu. Attendons patiemment et dignement, avant longtemps cette affaire là, sera éclairée ». Le président L. O. David, impressionné par la taille relative de cette foule, leur dit: « […] je voudrais savoir si, en ce moment, les gens suivraient Chénier où Globensky ». 13

Cette journée mémorable aura suscité plusieurs questions dans les journaux. Pourquoi l’église était plus tolérante, à l’endroit de Chénier, en 1866 qu’en 1891 ? L’explication, publiée en filigrane dans les journaux, est l’affaire Guibord. Cette affaire d’une ampleur insoupçonnée força l’église dans ses derniers retranchements. La veuve Guibord s’était fait refuser l’accès au cimetière de la Côte-des-Neiges, lors de l’inhumation de son époux, un typographe de l’Institut canadien, victime expiatoire de l’évêque Bourget. L’affaire, qui avait duré plusieurs années, avait terni l’image de l’église. Fabre craignait une répétition de cette affaire. L’évêque de Montréal, un descendant de familles patriotes, avait une version réaliste de la société, il était d’avis que l’église devait abandonner les directives rigides. Fabre était à Montréal en juin! Il avait présidé la cérémonie funéraire du juge en chef, Antoine Aimé Dorion.14 Si l’inhumation des restes de Chénier avait suivi le même cours que ceux de Le Pailleur et Prieur, c’est à dire, de façon discrète, Fabre ne serait pas intervenu, ce qui explique son intervention de la 11e heure. Marsil revient à Saint-Eustache avec l’espoir que l’archevêché fera appel à Rome. Entretemps, avec l’aide du premier ministre Mercier et du fils Papineau, Marsil travaille à faire ériger un monument à la mémoire de Chénier. Le grand succès entourant l’érection de ce magnifique monument, situé en plein centre-ville de Montréal, fut, en quelque sorte, un pied de nez à l’oligarchie religieuse.

Henri Bourassa

Marcil devait mourir quatre ans plus tard. C’est son fils qui va hériter du monument historique. Tancrède n’a que 17 ans et doit composer avec le projet inachevé de son père! En 1910, le journaliste Tancrède Marsil est collaborateur d’Henri Bourassa lors de la fondation du journal Le Devoir. En 1923, Tancrède, avec le concours du sculpteur Alfred Laliberté, publie une photo de la maquette d’un monument à la gloire des patriotes de 1837.15 Il s’adresse aux élus du comté des Deux- Montagnes pour les sensibiliser à ce projet. Il demande à l’évêque de Montréal de reprendre les démarches pour absoudre Chénier de sa peine canonique. L’évêque lui répondit qu’il ne pouvait faire mieux que ses prédécesseurs pour gracier ce pénitent de son mandement à caractère historique et le monument ébauché par Laliberté suscite peu d’enthousiasme. Dépité, Tancrède confia l’urne à la maison Birks qui l’isola dans une chambre forte.

Buste de Chénier à Saint-Eustache.

Lors du centenaire de la rébellion en 1937, Marsil reçoit une invitation de Saint-Eustache; la section Chénier l’invite au dévoilement d’un monument à la gloire des patriotes.15 Cette année centenaire semblait propice pour régler l’affaire Chénier. Marsil, enthousiasmé par cet appel, demande à son ami Henri Bourassa d’intervenir auprès des autorités religieuses afin de régler le sort de Chénier. Étonnamment, Bourassa choisit sa fibre ultramontaine pour critiquer, dans un virulent discours au Plateau, l’effort des patriotes ! Stupéfait par la prestation de son mentor, Marsil décida de trouver de nouveaux appuis en publiant l’histoire de l’urne dans plusieurs journaux. Ses articles resteront lettre morte.16 En 1954, quelques mois avant sa mort, il demanda à son gendre, Jean Massicotte, d’aller récupérer l’urne entreposée chez Birks et la transférer au Monument National.17

La peine canonique de Chénier sera abolie grâce à l’esprit d’initiative de Claude-Henri Grignon, un membre de la section Jean-Olivier Chénier de la Société Saint-Jean-Baptiste. C’est lui qui à l’approche du 150e anniversaire de la mort du patriote, finalisera auprès des autorités religieuses les démarches infructueuses de David Marsil et de son fils Tancrède.

Finalement, en 1987, 150 ans après sa mort, Chénier aura droit à des funérailles dignes d’un chef d’État. L’évêque du diocèse de Saint-Jérôme, Mgr Valois, présidera la cérémonie funéraire au sein même de l’église Saint-Eustache et finalement le Grand patriote sera inhumé, en grande pompe, dans le cimetière de Saint-Eustache.

 

 

* Il est évident qu’après la destruction de l’église et le sol gelé de décembre, il devenait impossible d’utiliser le cimetière.
** Chouayen : synonyme de collaborateur.
1. « Les héros de 1837 », l’Étendard, 16 juin 1891, p.4
2. GRIGNON, Claude-Henri, « Jean-Olivier Chénier », La Revue des Deux Montagnes, 2 (1995) : p.29.
3. « Au cimetière », La Patrie, mercredi 20 mai 1891, p.4.
4. « Les héros de 1837 », ibid.
5. « Rectification », l’Étendard, 18 juin 1891, p.4.
6. « Les restes de Chénier », La Presse, 19 juin 1891, p.4.
7. « Les héros de 1837 », ibid.
8. « À bas les chouayens-vivent, les patriotes! », La Patrie, 22 juin 1891, p.1.
9. « Lettre de David », La Patrie, 20 juin 1891, p.4.
10. « In memoriam », La Presse, 22 juin 1891, p.1.
11. « Explication », La Minerve, 22 juin 1891, p.2.
12. « À qui la faute », l’Étendard, 20 juin 1891, p.2.
13. « La démonstration d’hier », l’Étendard, 22 juin 1891, p.2.
14. « Sir A.A.Dorion », La Presse, 3 juin 1891, p.4.
15. « Nouvelle section à Saint-Eustache », Le Devoir, 5 octobre 1937, p.6.
16. « À Chénier et ses compagnons », La Presse, 24 décembre 1924, p.7.
17. « Dans cette urne le patriote Jean-Olivier Chénier attend son dernier repos », La Presse, 13 mai 1978