Article de Robert Comeau paru dans Le Devoir édition du samedi 17 et du dimanche 18 octobre 2009.

Pour une refonte en profondeur des programmes d’histoire
Du primaire à l’université, une refonte de l’enseignement de l’histoire s’impose. Voici la proposition de deux spécialistes.

Devant les nombreuses insatisfactions et le mécontentement persistant en ce qui a trait à l’enseignement de l’histoire au Québec, nous avons travaillé à la mise sur pied de la Coalition pour la promotion de l’enseignement de l’histoire au Québec, avec des représentants de diverses organisations du milieu. Après consultations auprès d’enseignants d’histoire, nous avons précisé nos griefs et proposé des correctifs importants en ce qui a trait aux programmes d’histoire et à leur contenu, et ce, à tous les niveaux d’enseignement, du primaire à l’université.

Au primaire

Il y a dix ans, les nouveaux programmes d’enseignement ont fait leur entrée dans les écoles primaires du Québec. Pour ce qui est de l’histoire et de la géographie, il faudra attendre en juin 2001 pour prendre connaissance du programme intitulé «Géographie, histoire et éducation à la citoyenneté». Ce programme fait une large place à l’histoire et aux modes de vie des diverses sociétés au sein du Canada et en Amérique du Nord. Dans le but de mettre l’accent sur la diversité culturelle au Canada, au détriment de l’histoire québécoise, le contenu de ce programme ne retient que sept dates-repères (1500, 1645, 1745, 1820, 1900, 1905, 1980), qui ne correspondent nullement à des moments significatifs de l’histoire du Québec ou du Canada, sauf 1980. Ces dates ne font pas référence à la genèse et à l’histoire de la nation québécoise. À notre avis, ce choix de dates témoigne d’une mise à l’écart de l’histoire politique et nationale. Ce programme, qui marginalise l’étude du processus de colonisation, le rôle des métropoles et les rivalités intercoloniales, insiste davantage sur les caractéristiques des diverses sociétés qui coexistent ensemble sur un même territoire, c’est-à-dire le territoire canadien.

Par conséquent, en ce qui concerne les compétences recherchées pour ce cours, l’une d’elle est d’amener l’élève à «s’ouvrir à la diversité des sociétés et de leur territoire». Bien que nous soyons également ouverts à la diversité, nous croyons qu’il aurait été tout de même souhaitable que l’élève puisse étudier davantage l’évolution de sa propre société avant d’effectuer des comparaisons. Par exemple, on demande à des élèves de 8 à 10 ans qui n’ont encore que très peu de connaissances de l’histoire de leur société de comparer la «société canadienne des Prairies» avec celle de la côte Ouest vers 1900, ou encore la «société des Micmacs» et la «société inuitienne» vers 1980. Comme on peut le constater, on remplace le mot «colonie» ou «nation» par le terme plus neutre de «société».

Nous souhaitons donc que ce programme de «Géographie, histoire et éducation à la citoyenneté» soit révisé de manière à comprendre l’évolution de la société québécoise à travers une trame chronologique qui met en lumière les dates charnières de l’histoire nationale, politique, économique, sociale et culturelle du Québec et du Canada. Nous souhaitons également que ce programme puisse être enseigné à raison de trois heures par semaine par le titulaire de la classe, car actuellement le temps accordé à ce programme, dans le régime pédagogique au primaire, n’est pas obligatoire et peut varier grandement d’une école à l’autre, voire d’une classe à l’autre.

Au secondaire

En ce qui a trait au secondaire, depuis le débat de 2006 autour du programme de 3e et 4e secondaires, nous suivons le dossier et nous constatons que bien peu des modifications majeures que nous demandions ont été apportées, notamment en ce qui a trait à la question nationale et à la répartition des contenus, afin d’éviter les répétitions inutiles de la matière pour les élèves. À ce sujet, nous demandons que le programme «Histoire et éducation à la citoyenneté» soit révisé afin que la question nationale et la dimension politique soient rendues beaucoup plus visibles dans le contenu du programme et que le contenu historique soit scindé en deux, soit en 3e secondaire: de la préhistoire amérindienne à 1840, et en 4e secondaire: de 1840 à nos jours, afin que les enseignants puissent disposer d’un temps accru pour enseigner le con-tenu du programme. Enfin, nous souhaitons le rétablissement de la référence au Québec et au Canada dans le titre du programme.

Par ailleurs, nous réclamons, toujours comme le stipulait le rapport Lacoursière en 1996, qu’il y ait un programme d’histoire obligatoire de 100 heures pour chaque année de la 1re à la 5e secondaires. Nous demandons, pour ce dernier niveau, qu’un programme sur l’histoire du XXe siècle occidental et mondial devienne obligatoire, à la place de l’actuel cours «Monde contemporain», axé sur l’actualité et la compréhension des enjeux du présent. Nous demandons également que le domaine d’apprentissage du programme d’études de l’école québécoise soit renommé «Sciences humaines, au lieu d’Univers social», et que les programmes d’histoire ne soient plus subordonnés au présent et à l’éducation à la citoyenneté, afin que la discipline historique redevienne inscrite au coeur du programme.

À l’instar de la majorité des enseignants qui souhaitent, depuis quelques années, pouvoir évaluer de façon systématique les connaissances acquises par leurs élèves, nous demandons à la ministre Courchesne de réviser la politique d’évaluation du MELS pour le primaire et le secondaire.

Au collégial

Depuis 15 ans, les cours portant sur le Québec en général et sur son histoire ont connu un net déclin au niveau collégial. Aujourd’hui, ce sont moins de 5 % des cégépiens qui suivent un cours sur l’histoire du Québec. De plus, aucun énoncé de compétence, sauf pour le cours de littérature québécoise, ne porte spécifiquement sur la connaissance de la société québécoise, ce qui pourrait être corrigé par une modification du plan-cadre de certains cours de la formation générale. Nous demandons aussi que la réussite d’un cours d’histoire du Québec soit obligatoire pour l’obtention du diplôme d’études collégiales.

À l’université

Pour assurer un meilleur enseignement de l’histoire, la formation des maîtres est directement interpellée, surtout depuis qu’elle fait elle-même face au déclin généralisé de la formation disciplinaire au profit d’une formation en pédagogie. Par conséquent, on réclame que les programmes de formation des maîtres comportent trois cours d’histoire pour les enseignants au primaire, plutôt qu’un seul cours de didactique des sciences humaines, et un minimum de

20 cours dans cette discipline pour les enseignants d’histoire au secondaire, au lieu des 10 cours qui sont la norme actuellement dans les baccalauréats bidisciplinaires.

Finalement, devant le déclin constant des postes de professeur et de chercheur en histoire nationale et politique du Québec dans les départements d’histoire des universités francophones, nous demandons la création d’une cinquième section de l’Institut national de recherche scientifique (INRS) consacrée à l’histoire politique du phénomène national au Québec, en attendant que les départements d’histoire comprennent l’urgence de recruter des spécialistes en histoire politique en vue de former une relève dans ce domaine.

Devant tous ces constats, il est évident pour nous qu’une révision en profondeur des programmes d’histoire s’impose à tous les niveaux d’enseignement, afin d’offrir aux élèves québécois des programmes riches en contenu historique, où l’histoire de leur nation et de leur société retrouvera la place qui lui revient. Nous croyons également que la connaissance de l’histoire de la société québécoise, en particulier pour les élèves issus de l’immigration, devrait être une priorité si nous voulons qu’ils puissent s’intégrer harmonieusement à leur nouvelle société d’accueil.

Robert Comeau et Josiane Lavallée sont historiens et porte-parole de la Coalition pour la promotion de l’enseignement de l’histoire au Québec.

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