Chercheur indépendant, physicien de formation, Frédéric Lacroix s’intéresse au statut de la langue française depuis de nombreuses années. Son livre, véritable bible sur la question linguistique :

Pourquoi la loi 101 est un échec, ne laisse personne indifférent.

Et si, collectivement, nous étions moins indifférents à l’effritement du français ?

 

 

 

 

par Marie-Anne Alepin |  LE PATRIOTE

À qui s’adresse votre livre intitulé « Pourquoi la loi 101 est un échec » ?

Je voulais écrire un livre pour monsieur et madame Tout-le-Monde. Je voulais un livre synthèse qui fasse le tour de la question de manière objective. Ce livre-là n’existait pas. Il y a des livres qui ont été écrits sur la question linguistique comme l’excellent livre d’Éric Poirier, La Charte de la langue française, qui s’adresse surtout aux avocats.

« La loi 101 au cégep est un
minimum absolu. »

 

Selon vous, pour protéger la langue, si on avait à choisir, faudraitil contraindre ou éduquer ?

Je n’aime pas le mot contraindre. Notre politique linguistique est un laisser-aller. Un grand coup a été donné en 1977 et depuis, la question a été abandonnée. L’éducation joue un rôle absolument central dans le recul du français au Québec et à plusieurs niveaux. La place accordée à l’anglais au primaire et au secondaire depuis 15 ans est en train de miner les assises de l’importance et de la valorisation accordées au français. On valorise beaucoup l’anglais dès la première année du primaire et ça finit avec l’anglais intensif en 6e année. Au secondaire, on rempile. Après ça, on offre le choix du cégep et de l’université. Donc on est en train de se tirer une balle dans le pied. À Québec il y a un cégep anglophone qui est en train de gruger les meilleurs étudiants partout dans la région et qui est vu comme le cégep de l’élite. La loi 101 au cégep est un minimum absolu. Si on n’a pas ça, dans 20 ans, on ne sera plus ici à discuter de la question. 20 ans j’exagère peut-être, mais sur une génération on va être rendu probablement un gros Nouveau-Brunswick.

Les Québécois ont à coeur le français. La question des cégeps est quand même un point qui accroche. Pouvez-vous nous expliquer le problème ?

Selon moi, c’est au cégep que le contact avec la culture québécoise se fait. C’est aussi au cégep que les jeunes deviennent des adultes et qu’ils établissent leur réseau pour la suite. C’est vraiment une période de transition extrêmement critique dans la vie d’un jeune. Si tu choisis le cégep anglais, tu te branches dans une culture qui n’est pas la culture québécoise de langue française. Les effets à long terme sont qu’un jeune inscrit au cégep en anglais va s’inscrire à l’université en anglais et les probabilités de cela sont de 90 %. Une étude de l’OQLF montre que la langue des études terminales déterminent la langue de travail. On bascule dans la communauté anglophone de Montréal. Ce problème est beaucoup plus important à Montréal parce qu’il y a un bassin démographique anglophone qui permet ce recrutement. Donc collectivement, on est en train de financer l’expansion de la communauté anglophone de Montréal à même les fonds publics, en contrevenant totalement à l’esprit de la loi 101. On défait aux études supérieures ce qu’on fait aux études primaires et secondaires, et avec une insouciance et une inconscience presque admirables parce que ça fait près de 30 ans qu’on parle de la loi 101 au cégep.

La charte de la langue française créée en 1977 a été effritée avec le temps. Qu’espérez-vous avec la réforme du Ministre Jolin- Barrette ? On comprend que la porte du cégep risque d’être fermée. Êtes-vous positif ?

J’étais positif jusqu’au projet de loi 66 qui a été voté avant les Fêtes où ils ont inclu une expansion majeure de Dawson et de McGill. C’est un choix réfléchi de la part du gouvernement. Le PM Legault a déjà dit non à la loi 101 au cégep. Le gouvernement n’était pas obligé d’offrir ces expansions. C’est un exemple vraiment frappant du manque de réflexion au plus haut niveau.

En plus des actions du Québec, le fédéral en ajoute par en arrière avec son fameux « pouvoir de dépenser » qui est assez contesté… Effectivement et peu importe les champs de juridiction. Le fédéral donne le tiers des investissements au Québec, à McGill par exemple. C’est absolument hallucinant et on n’en entend jamais parler ! Donc le fédéral favorise de façon outrageuse les institutions anglophones puis Québec ne cherche pas par ses politiques à corriger une iniquité que le fédéral introduit. Le Québec pourrait se dire que le fédéral donne le tiers à McGill alors nous, le Québec on ne donnera pas à McGill pour que ce soit équitable.

Dans le livre vous proposez des solutions pour protéger le français. Si vous aviez une baguette magique, que faites-vous ?

Je pense que la clef de la question, c’est l’éducation. Pour commencer, j’applique la loi 101 au cégep. Deuxième chose, je change la politique de financement des universités et je travaille à égaliser le financement et la qualité à travers les universités. Donc ça veut dire combattre le fédéral. Troisième chose, je redonne au français une place centrale à l’école primaire et secondaire et j’enlève l’anglais en première année du primaire.

Qu’en est-il de l’immigration ? Ça prend un meilleur accueil ?

L’immigration, c’est extrêmement important. On ne peut pas dire que si des immigrants s’associent à la communauté anglophone c’est en raison d’un mauvais accueil. Selon moi, c’est une question de rapport de forces. Ils arrivent ici, et tout le monde peut constater, surtout dans la région de Montréal, que l’anglais a un statut supérieur. L’anglais te permet d’aller plus loin, d’avoir un meilleur travail. Ils comprennent très rapidement de quoi il en retourne. Les francophones sont une communauté dominée. Il n’y a pas d’intérêt à rejoindre une communauté qui est dominée et qui est en train de se diriger vers la porte de sortie.

Le recensement de 2006 de Montréal, la plus grande ville francophone des Amériques, démontre que le français est devenu minoritaire. Il n’y a pas un signal à comprendre ?

Oui, ça aurait dû être le signal du réveil mais au lieu de ça, toute notre élite s’est mise la tête dans le sable. On a eu les premières indications que la loi 101 ne marcherait pas en 1994. Charles Castonguay a écrit un rapport pour le Conseil Supérieur de la Langue française où il a analysé les tendances linguistiques et il a dit qu’on était très loin du compte. Seules les clauses scolaires ont eu un effet sur la situation linguistique. Le Parti Libéral avait intérêt à ce que les choses dégénèrent, puis les autres partis n’ont pas eu de courage à mon avis. Ce qui est en train de conduire à un certain réveil, c’est que même avec la tête dans le sable, on ne peut plus se compter d’histoires. Quand tu te promènes à Montréal, tu vois bien que les choses ne tournent plus rond. Le déni est rendu insoutenable.

La Charte de la langue française de 1977 énonce que le français est la langue officielle du Québec. C’était un geste politique fort. N’est-ce pas là un grand succès ?

L’intention de Camille Laurin était extrêmement claire, il voulait effacer la conquête en faisant ça. Quand je dis que la loi 101 est un échec, ce n’est pas pour minimiser le rôle de cette loi. C’est pour dire que ce qui est dramatique, c’est que la loi n’a été suivie de rien, alors que Camille Laurin avait bien dit que cette loi-là était un commencement de mesures pour la langue. Alors qu’en fait ça a été le commencement et la fin en même temps. C’est ça qui est dramatique. C’est l’abandon par les élites de ce dossier-là, pendant que le fédéral passait à l’attaque et commençait à démolir la loi 101. Québec aurait dû passer à l’offensive. Ils auraient pu utiliser la clause nonobstant ou peut-être engager un conflit de légitimité puis refuser de reconnaître les décisions des juges fédéraux. Le fédéral s’en est toujours contrefiché de cette affirmation qui dit que le français est la langue officielle du Québec. L’État du Québec lui-même ne reconnaît pas ça dans ses actions. Tout comme M. Legault qui fait ses conférences en bilingue par exemple.

Si son désir est d’inclure tout le monde, pourquoi ne communiquet- il pas en langues autochtones des Premières Nations, des Métis et des Inuits ?

C’est une bonne question. À ma connaissance, il n’a pas répondu là-dessus. Au niveau symbolique, ce serait intéressant. Si on restructure les cours de langues au primaire, ce qu’on devrait faire, c’est introduire des notions de langues autochtones. Ce serait vraiment intéressant à mon avis. Non seulement au point de vue du rapprochement avec les 11 nations autochtones reconnues, mais aussi pour développer la conscience des jeunes pour le fait que les langues ça ne se limite pas juste à l’anglais. On a enlevé le latin et le grec du cours classique, ça a été remplacé juste par de l’anglais.

Le problème n’est pas dans le fait de parler plusieurs langues de manière individuelle, comment le faire comprendre ?

Il y a toujours une confusion entretenue entre le bilinguisme individuel et institutionnel.On brouille les lignes pour faire accepter l’un en parlant de l’autre. On ne peut pas être contre la vertu. Oui, parler plusieurs langues est une bonne chose, mais on prend ça puis on l’applique au bilinguisme institutionnel qui n’est pas du tout la même chose. Une façon de sortir de ça serait par exemple d’éradiquer le bilinguisme à l’école et offrir le choix de la langue seconde. On s’entend que tout le monde apprendrait l’anglais quand même, mais symboliquement ce serait fort.

Comme vous le dites dans votre écrit, nous ne pouvons séparer la langue de la culture. De plus, la langue n’est pas seulement un outil de communication, c’est le coeur de toute une nation. Il y a une espèce d’incompréhension à ce niveau-là au gouvernement. Si le français s’effrite, que va-t’il rester ?

Quand je parle de la langue, pour moi, c’est le marqueur culturel. C’est juste que tu peux quantifier la langue, la culture tu ne peux pas. J’utilise l’une comme proxy pour l’autre. Une des choses qui m’inquiète le plus de la pandémie, c’est que tout est devenu virtuel, numérique et tout le monde s’est précipité sur Netflix, Disney, etc. Comment est-ce qu’on va pouvoir récupérer ça après ? Tout le monde est branché sur la culture américaine parce que c’est eux qui détiennent les plateformes. On a TOU.TV qui est payant et fédéral. Sinon qu’est-ce qu’il y a ?

Il y a Illico, Éléphant… Mais dites-nous, est-ce que nous sommes en train de faire de la culture au Québec un gigantesque IKEA où tout serait identique et standardisé à l’échelle mondiale ?

C’est ce que les plateformes font. Je n’ai pas conscience qu’il y ait des projets pour faire concurrence à ça, avec notre propre culture. Éléphant, c’est très bien mais pas suffisant. Ça prendrait des projets de grandes ampleurs où on développe des plateformes et où le gouvernement s’implique et sort le financement. Qu’estce qui va ressortir de la pandémie ? Il y a une accélération de l’américanisation des choix culturels c’est clair.

« Pour moi, le français est
vraiment un bien immatériel,
c’est un héritage, c’est
quelque chose de précieux et
d’important. »

Pouvez-vous nous parler de la dernière citation de votre livre ?

Pour moi, le français est vraiment un bien immatériel, c’est un héritage, c’est quelque chose de précieux et d’important. C’est une culture qui est riche, qui est unique et que nous devons transmettre le plus possible. C’est vraiment ce qui nous distingue. J’ai des jeunes collègues qui parlent à leurs enfants en anglais pour leur donner une longueur d’avance, je suis absolument incapable de comprendre cette mentalité.

Voulez-vous ajouter un mot ?

Si on veut faire des changements réels, il faut partir de la réalité et avoir un portrait le plus exact possible. De Gaulle disait « il n’y a de politiques qui vaillent qu’à partir des réalités ». J’ai voulu faire un portrait que j’espère le plus exact possible. Le message est qu’il faut faire quelque chose. On parle beaucoup de l’implication de l’État, mais il est très important de s’impliquer collectivement et ça peut commencer par refuser de se faire servir en anglais au dépanneur.