Pierre Allard  | Lettres du Front

Dans sa chronique intitulée Le festival des colonisés (Journal de Montréal, vendredi 13 décembre 2017), Sophie Durocher avait dénoncé avec raison l’appellation anglicisée d’un nouveau festival de l’humour dans la métropole. Une véritable horreur, ce nom: le Grand Montréal Comédie Fest… Je ne reprendrai pas ici son argument. Lisez-le vous-même au lien suivant, je vous assure que ça vaut le détour: bit.ly/2yTvxJe.

Le problème, c’est que cette formulation anglaise de mots, d’expressions et de noms français ne s’arrête pas à quelques artistes ou sportifs en voie d’assimilation. Loin de là !!! Dans ma ville, Gatineau, située à la frontière de l’Ontario et de la capitale fédérale, et sans doute à Montréal et toutes les régions où l’anglais exerce une forte influence, ce phénomène fait partie du quotidien – tant pour la langue parlée que dans les appellations commerciales…

Depuis l’adoption de la Loi 101, l’Office québécois de la langue français a œuvré avec beaucoup d’efficacité dans ce domaine, s’assurant que l’immense majorité des nouvelles appellations respectent les règles de la langue française. Mais il reste beaucoup de contrevenants… à commencer par cet affreux Grand Montréal Comédie Fest

Vous n’avez qu’à vous promener dans mon patelin, Gatineau, et noter les noms de concessionnaires d’automobiles — Gatineau Honda, Dupont & Dupont Ford, Hull Hyundai, Argus Mazda, Aylmer Kia, Lachapelle Buick GMC, Mont-Bleu Ford, Hull Nissan et bien d’autres… Heureusement, on voit à l’occasion des Toyota Gatineau, Mercedes-Benz Gatineau et Volkswagen de l’Outaouais… mais ils restent plutôt rares…

S’appeler Gatineau Honda, pour ne prendre que cet exemple, c’est comme dire «Papineau rue» au lieu de «Rue Papineau». En français, on devrait donc écrire «Honda Gatineau». Bizarre, ce pays du Québec, où les clients et clientes de ces concessionnaires exigent la perfection de leur voiture, ainsi que la qualité du service obtenu, tout en acceptant une grosse faute de français dans leurs bannières commerciales…

Pensez-y la prochaine fois que vous entrerez dans un supermarché «metro», que vous prononcerez naturellement métro (avec l’accent aigu), comme tout le monde, mais qui n’a aucun accent dans sa bannière… C’est le mot anglais «metro»… On n’a même pas l’excuse de lettres majuscules qui se passent parfois d’accents… Le nom «metro» est écrit seulement en minuscules…

Sur l’autre rive de l’Outaouais, les Franco-Ontariens ont mené une lutte épique pendant plusieurs années pour qu’on écrive «Orléans» et non «Orleans» sur les affiches et bannières… Ils ont obtenu certains succès et restent vigilants. Tous ces efforts pour un accent aigu, parce que sans cet accent, le nom n’est plus français…

Et si tout cela vous donne une indigestion linguistique à Gatineau, n’allez pas espérer mieux de Ga-Ga Patate, Lou Patate ou Bob Patate, ou encore Jean-Guy Traiteur (dont le nom officiel semble pourtant être Traiteur Chez Jean-Guy), où un menu savoureux (j’en témoigne!) se conjugue à une bannière française plus que douteuse. Vous vous y rendrez peut-être dans un véhicule de Bob Taxi (qui offre sans doute un excellent service). L’anglais y est en double dans ce dernier cas, les gens d’ici ayant la malencontreuse habitude de changer les «Robert» en «Bob»…

Étrange tout de même que des francophones accordent la plus haute importance à la qualité de tous les produits et services dont ils font l’acquisition, mais se contentent d’une langue appauvrie et remplie d’anglicismes pour communiquer leurs exigences de qualité aux personnes, aux commerces et aux organisations qui les offrent…

Et à Québec, on a un gouvernement qui met l’accent sur l’apprentissage de l’anglais dans les écoles de langue française… Misère…