Maxime Laporte |  JOURNAL LE PATRIOTE

50e de la Loi canadienne sur les langues officielles

Il y a près de 50 ans, le 7 septembre 1969, entrait en vigueur la première mouture de la Loi sur les langues officielles (LLO).

Outre quelques fidèles de l’église trudeauiste, peu semblent se réjouir de cet anniversaire, à l’évidence. La perspective électorale aidant, même la ministre Mélanie Joly, d’ordinaire si enthousiaste, a dû se résigner à admettre, au moins implicitement, la faillite effective du fameux canon fédéral, qu’il suffirait selon elle de « moderniser », – sinistre euphémisme s’il en est.

Pendant ce temps, en Ontario, au Nouveau- Brunswick et ailleurs, la linguistic duality n’a manifestement plus la cote auprès d’une portion non négligeable de l’électorat et de la classe politique. Il appert qu’on ne se gêne plus là-bas pour extérioriser certaines frustrations trop longtemps enfouies. Le jubilé de la LLO s’annonce donc un peu triste.

Prétendument inspirée des recommandations de la Commission Laurendeau-Dunton, la loi de 1969 entendait conférer au français et à l’anglais une égalité de statut dans l’administration publique fédérale. Plus tard, Ottawa en ferait un outil de promotion des aspirations de ce qu’il appelle les « communautés de langue officielle en situation minoritaire ». Dans cette logique, on comprendra que les Québécois, quoique minoritaires dans l’ensemble canadien, n’en sont pas moins considérés comme une majorité provinciale. C’est aussi grâce à la LLO que le fédéral se permet d’investir annuellement des millions de dollars, pigés à même nos impôts, pour soutenir l’essor de l’anglais au Québec de même que la croisade incessante des lobbyistes anti-loi 101. Peu s’en faut, d’aucuns continuent à se persuader des vertus de cette loi : « Après tout, c’est mieux que rien », nous disent-ils. « Avant ça, t’sais, c’était ben pire pour nous, les francos ; c’est à peine si nous avions droit de cité »…

Pourtant, qui meurt de soif ne saurait se satisfaire d’une miche de pain. En l’occurrence, 50 ans plus tard, le français continue de sécher, d’étouffer, de suffoquer et de se laisser mourir et enterrer au plus creux de ce désert nommé Canada.

 

It’s a trap!

L’échec objectif du bilinguisme à la canadienne n’aura donc eu d’égal que sa perfidie conceptuelle. Trompeuse, la Loi sur les langues officielles établit une fausse symétrie entre la langue de Brent Tyler et celle de Jean-Paul Perreault. Or, on sait bien qu’en ce pays structurellement anglais, il est une langue manifestement « plus égale », « plus officielle » que l’autre. Hégémonique, le statut de l’anglais s’impose partout et toujours aux dépens du français, cela même si l’on compte bien quelques francophiles parmi nos compatriotes anglophones.

De la manière la plus perverse, cette symétrie artificielle, exacerbée par les dispositions linguistiques du diktat constitutionnel de 1982, s’accompagne elle-même d’une obligation parfaitement inique de réciprocité entre, d’une part, le droit minimum du français à la survie dans les provinces du Canada anglais, et d’autre part, le « droit » maximum de l’anglais à la croissance au Québec. Véritable piège, ce paramétrage juridique se révèle sans doute la principale cause des tensions qui, depuis longtemps hélas, mettent à mal la solidarité entre Québécois et Franco-Canadiens. Ainsi, chaque fois que les Acadiens, les Franco-Ontariens ou les Franco-Manitobains parviennent, de haute lutte, à arracher quelque gain devant les tribunaux, cela tend à favoriser, par l’effet de la jurisprudence, le progrès de l’anglais au Québec et, partant, le charcutage de notre loi 101. « Réciproquement », chaque fois que notre Procureur général réussit, chez nous, à limiter un tant soit peu les ambitions de la communauté anglo-québécoise, les francos du ROC s’en trouvent Durham est patient par Maxime Laporte alors immanquablement pénalisés. Diviser pour mieux régner, disait Philippe II de Macédoine…

La nature injuste de la Loi sur les langues officielles se découvre également à la lumière du mode « d’aménagement linguistique » qu’elle sous-tend et qu’on n’aurait pas tort de qualifier, en des termes sensiblement moins neutres, de politique d’assimilation en douce. Loin d’établir une égalité effective entre l’anglais et le français, la LLO laisse libre cours à l’injustice diglossique qui caractérise la vie au Canada. Au moment de concevoir cette loi, Ottawa aurait très bien pu suivre les recommandations du rapport Laurendeau-Dunton en choisissant de réserver aux communautés de langue française certaines zones unilingues, à l’instar du modèle finlandais. Il aurait pu s’inspirer des solutions suisses, belges, danoises, indiennes; prendre la peine d’écouter tous ces experts internationaux qui, aujourd’hui plus que jamais1, martèlent que la stratégie la plus viable de gestion du pluralisme linguistique à travers le monde est celle fondée sur la territorialité, le Canada faisant bande à part en ces matières. Que nenni ! Pierre Elliott Trudeau et ses successeurs, si hostiles à la reconnaissance des francophones comme titulaires de droits collectifs, leur réserveront plutôt quelques maigres « droits individuels », sans portée véritable puisqu’assortis d’aucun recours sérieux, du moins jusqu’à la réforme de 2005 qui marquait un commencement de quelque chose, – trop peu, trop tard.

Éminemment limitées, ces dispositions accorderont aux collectivités franco-canadiennes l’intime privilège de jouir des joies étranges du bilinguisme institutionnel de la fonction publique fédérale, d’y décrocher des emplois itou, mais seulement « là où le nombre le justifie ». Le temps faisant son oeuvre, telle « justification » était d’emblée condamnée à déchoir en proportion directe du déclin des populations francos, ici et « là »… C’est dire à quel point Durham aura été patient.

Autrement dit, on aura beau décréter qu’une licorne et un lion dans un même enclos constituent des êtres « égaux en droit », cela ne saurait prémunir contre la cruauté objective d’une telle situation, pour dire le moins… En tout état de cause, c’est forcément le Lion qui finira par imposer sa « loi ». Que voulez-vous, dirait Jean Chrétien, la nature est ainsi faite ; léonine… C’est là une analogie à l’image des armoiries officielles de Sa Majesté la Reine du chef du Canada.

Contrer les « séparatistes »

Il faut dire qu’initialement, la Loi sur les langues officielles n’a jamais visé à garantir, ni le maintien à long terme de la vitalité du français en ce pays, ni l’épanouissement des communautés francophones. Sans vouloir nier ou réduire les quelques améliorations apportées à la LLO ces dernières décennies, cette loi n’était rien d’autre, dans ses fondements originels, qu’une bébelle politique sortie tout droit de l’arsenal du père Trudeau, en réaction à l’essor du Mouvement Souveraineté-Association. En attribuant au français un statut soi-disant officiel au Canada, les fédéraux espéraient ainsi calmer les ardeurs des indépendantistes ou, à tout le moins, faire croire aux indécis, non sans une certaine efficacité, qu’il leur restait encore un avenir au sein du Dominion. Pourtant, lors des débats parlementaires, jamais n’est-il question de voler au secours du français. Et comparativement au cheminement ayant mené à l’adoption de la loi 101, on cherchera en vain quelque étude, donnée statistique ou autre rapport sérieux à cet égard. – « Unité canadienne », tels étaient les mots sur toutes les lèvres à la Chambre des Communes et au Sénat ! D’ailleurs, lorsqu’un bloc d’une dizaine de Conservateurs brisera momentanément l’unanimité parlementaire derrière le projet de loi, on les convaincra de se rallier sous prétexte qu’autrement, cela alimenterait les « séparatistes »… Ainsi, on ne saurait perdre de vue que la menace souverainiste, que redoute encore si épidermiquement bon nombre de nos frères et soeurs franco-canadiens, aura tout de même eu pour conséquence de soutirer à Ottawa quelques concessions en faveur de la francophonie dans le ROC, aussi lacunaires fussent-elles.

Bilan

On peut mesurer l’ampleur du fiasco des politiques canadiennes en matière linguistique, à l’échelle de la très grave régression du poids du français depuis l’époque de l’adoption de la LLO. Au Canada hors Québec, la proportion de personnes parlant le plus souvent le français à la maison est passée, selon les données de recensement, de 4,3 % en 1971 (676 000 individus sur 15 541 000)2 à 2,3 % en 2016 (619 000 francophones sur un total de 26 701 000 personnes)3. Selon les projections démographiques de Statistique Canada, cette proportion chutera encore à 1,8 % en 20364, c’est-à-dire dans moins de 17 ans.

Au Québec, les effets de la Loi sur les langues officielles aident directement l’anglais à maintenir, voire à augmenter sa force d’attraction auprès des allophones de même que dans l’espace public. C’est sans compter que le gouvernement fédéral use de tout son poids politique et financier pour faire progresser, chez nous, le bilinguisme institutionnel, cela jusque dans l’administration publique québécoise, par exemple dans les établissements de santé et services sociaux. Rien n’est laissé au hasard, aucun combat judiciaire n’est de trop pour réduire l’incidence et l’effectivité de la loi 101, et ultimement achever de liquider tous les jalons de cette grande « thérapie » nationale à laquelle nous avait conviés Camille Laurin. Hier comme aujourd’hui, le seul moyen de guérir de notre condition provinciale, si handicapante politiquement et culturellement ; le seul véritable remède québécois à cette nécrose canadianisatrice et anglicisante qui, chaque jour, s’étend un peu plus dans nos rangs, réside en la construction d’un État souverain de langue française en Amérique du Nord, foyer d’une francophonie renforcée, renouvelée et plus solidaire ; quelque chose comme une « Nouvelle- Nouvelle-France ». •••

1. Voir par exemple les écrits de Guillaume Rousseau, Éric Poirier, José Woehrling, Christiane Loubier, Kenneth McRoberts, Philippe Van Parijs, Jean Laponce, Félix Tacke, Henri Boyer, etc.

2. Réjean Lachapelle et Jean-François Lepage, « Les langues au Canada : recensement de 2006 », Nouvelles perspectives canadiennes, en collaboration avec Statistique Canada, Publications du gouvernement du Canada, Canada, 2006, tableau A.2, à la page 200, [EN LIGNE] http://publications.gc.ca/collections/ collection_2011/pc-ch/CH3-2-8-2010-fra.pdf

3. Mouvement Québec français, « La langue en chiffres », [EN LIGNE] https://quebecfrancais.org/la-langue-en-chiffres

4. René Houle et Jean-Pierre Corbeil, Statistique Canada, « Projections linguistiques pour le Canada : 2011 à 2036”, Statistique Canada, Canada, 25 janvier 2011, Tableau 3.3, à la page 59, [EN LIGNE] http://publications.gc.ca/collections/collection_ 2017/