Hélène Buzzetti et Marie Vastel | Le Devoir

 

Justin Trudeau estime que François Legault a commis un impair en qualifiant le pétrole albertain d’« énergie sale ». Son commentaire avive les tensions entre les régions du pays, analyse le premier ministre, qui croit que son rôle consiste justement à apaiser celles-ci.

« Je trouve que ce ne sont pas des commentaires qui contribuent à l’unité canadienne », a lancé M. Trudeau au cours d’une entrevue avec le bureau parlementaire du Devoir mardi après-midi. « Je l’ai appris tout au long de ma carrière. On peut certainement regarder des moments quand j’étais à mes débuts en politique où je ne choisissais peut-être pas les bons mots tout à fait », admet le premier ministre. Mais il note qu’il essaie, depuis, « de ne pas dire des choses qui vont enflammer les tensions entre les régions ».

M. Trudeau croit que « les Québécois apprécient et comprennent […] l’importance de démontrer aux Albertains qui souffrent tellement maintenant, à cause de la perte de milliards de dollars par année de leur économie et par extension de l’économie canadienne, qu’on est là pour essayer de les appuyer dans leur moment de difficulté ».

Les tensions au sein de la fédération ont été exacerbées, il y a dix jours, lorsque les premiers ministres fédéral et provinciaux se sont réunis à Montréal. Les premiers ministres de l’Alberta, de la Saskatchewan et du Nouveau-Brunswick — Rachel Notley, Scott Moe et Blaine Higgs — espéraient y convaincre François Legault de ressusciter le projet d’oléoduc Énergie Est afin de transporter le pétrole de l’Ouest canadien vers les Maritimes. M. Legault a plutôt rejeté l’idée, faisant valoir qu’il préférait mousser l’hydroélectricité verte du Québec et non l’« énergie sale » de l’Alberta.

Il n’en fallait pas plus pour mettre le feu aux poudres. L’hostilité entre l’Alberta et le Québec s’est envenimée depuis. M. Moe a rabroué le Québec en entrevue radiophonique, arguant que ce pétrole « sale » permettait au Québec d’empocher ses 13 milliards de dollars en paiement de péréquation. L’ancien chef du parti albertain Wildrose Brian Jean a appelé à un boycottage des produits du Québec. Le maire de Calgary, Naheed Nenshi, a quant à lui carrément été hué, lors d’une manifestation pro-pipeline lundi, lorsqu’il a pris la parole en français pour interpeller les Québécois.

Ce climat préoccupe Justin Trudeau, qui estime que le Canada en entier doit s’unir pour soutenir l’Alberta, qui vit présentement une crise. « La responsabilité du premier ministre est de garder le pays intact et ensemble, [présents] les uns pour les autres. […] Cette tendance de jouer une région contre une autre, j’ai toujours été très clair que c’était une mauvaise idée pour le Canada. »

Le gouvernement fédéral a d’ailleurs annoncé, mardi, qu’il accorderait 1,6 milliard de dollars pour aider les entreprises énergétiques en difficulté à acheter de nouveaux équipements et à se diversifier. Faute d’oléoducs débouchant sur les côtes, l’Alberta se voit contrainte de vendre son pétrole aux États-Unis, qui, bien au fait de leur position stratégique, achètent le produit à vil prix. L’Alberta chiffre à 80 millions par jour la perte occasionnée par ce rabais.

Cette aide à l’industrie pétrolière, combinée à l’achat de l’oléoduc Trans Mountain, mais aussi à la promesse rompue en matière de réforme électorale, n’est-elle pas de nature à déplaire à la frange plus progressiste de l’électorat qui avait accepté en 2015 de donner une chance au Parti libéral du Canada ? M. Trudeau reconnaît le danger. Il note toutefois que les progressistes ne sont pas les seuls mécontents dont il faut tenir compte.

« Je ne peux pas aller en Alberta sans avoir des manifestations énormes contre moi. Alors, si mon but était d’être populaire un peu partout, j’ai le pire résultat. Mais ce n’est pas ça, mon but. »

 

 

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