Charles Castonguay  |  L’AUT’JOURNAL

Les États se servent des recensements pour mieux asseoir leur pouvoir. Le Canada n’y fait pas exception. Il s’emploie à assurer son unité en gonflant le nombre de francophones recensés hors Québec et en voilant leur degré d’assimilation.

Pour bien apprécier la manœuvre, il faut prendre du recul. Voyons comment la Commission Laurendeau-Dunton jugeait de la situation dans son rapport de 1967.

C’était avant que l’indépendance du Québec ne devienne trop menaçante pour l’unité canadienne. L’objectivité avait encore droit de cité.

La commission s’est plainte de ne pas disposer d’information sur « la langue usuelle » des Canadiens. Le recensement ne recueillait alors que leur origine ethnique, leur langue maternelle et leur connaissance de l’anglais ou du français.

Les commissaires précisaient que « le renseignement fourni sur la langue maternelle ne nous dit pas quelle est la langue courante de la personne recensée ; il est en retard d’une génération sur l’événement ». Ils auraient voulu savoir combien de Canadiens de langue maternelle autre qu’anglaise en étaient arrivés « à parler à peu près exclusivement l’anglais ». Autrement dit, à s’assimiler.

Ils ont suggéré par conséquent d’ajouter au recensement une question « sur la langue principale de chaque Canadien […] sur quelle langue il parle le plus […] à la maison et au travail ». Ils ajoutent : « Quand on possédera ce renseignement, c’est sur lui surtout qu’on devra s’appuyer par la suite ».

Ils insistent : « Si les prochains recensements ajoutent une question sur la langue usuelle, et si les réponses sont jugées satisfaisantes, nous croyons qu’on devrait les utiliser par la suite comme base de calcul ». Pour calculer, entre autres, l’effectif de la population francophone, et son degré d’assimilation.

Le Canada a bien ajouté au recensement de 1971 une question sur la langue parlée le plus souvent à la maison, couramment appelée la langue d’usage. Cependant, il a continué d’employer la langue maternelle comme base de calcul pour ses populations de langue officielle.

La raison en est simple. Le critère de la langue maternelle donne moins d’anglophones au Québec et plus de francophones hors Québec. De quoi rassurer les Québécois tentés par l’indépendance.

En effet, selon la langue maternelle, le recensement de 1971 fait voir 789 000 anglophones au Québec, comparativement à 926 000 francophones hors Québec.

Par contre, la situation selon la langue d’usage paraît moins avantageuse pour le français : 888 000 anglophones au Québec, contre 676 000 francophones hors Québec.

C’est l’assimilation qui explique la différence entre les chiffres. En passant de la langue maternelle à la langue d’usage, l’anglais réalise par voie d’assimilation un gain net de 99 000 locuteurs au Québec, alors que le français essuie hors Québec une perte nette d’un quart de million.

Par rapport à la population de langue maternelle française hors Québec, ce quart de million représente une perte due à l’assimilation de 27 % (250 000/926 000). Il s’agit là d’assimilation courante, réalisée de leur vivant par les personnes recensées.

Le recensement de 1971 a aussi énuméré 1 421 000 personnes d’origine française hors Québec. Par rapport à ce total, les 676 000 francophones, langue d’usage, constituent un déficit de 745 000 ou de 52 %. De ce dernier nombre, 476 000, ou près d’un demi-million, ne savaient plus parler français.

Il s’agit là d’assimilation cumulative, réalisée par les personnes recensées ou par leurs ascendants. Autrement dit, si l’assimilation n’avait fait aucun ravage au fil des générations, on aurait compté 1 421 000 personnes de langue d’usage française hors Québec en 1971.

Assimilation cumulative, donc, d’un peu plus de la moitié de la population d’origine française hors Québec. Vraiment pas mal comme score, milord Durham !

Il aurait été impossible de chiffrer ce résultat en 1971 si la classe politique canadienne-française n’avait pas menacé dix ans plus tôt de boycotter le recensement de 1961, dans lequel le gouvernement Diefenbaker s’apprêtait à promouvoir l’origine ethnique Canadian, ou canadienne. « La création de la catégorie «  origine canadienne  » est le premier temps d’une nouvelle offensive pour l’assimilation et l’unitarisme «  canadian  » », tonnait à la une Le Devoir du 20 décembre 1960.

Il faut lire les protestations bien senties des André Laurendeau et Jean-Marc Léger, à l’époque, pour saisir à quel point on a réussi, depuis, à intimider les Québécois « de souche » en diabolisant le nationalisme « ethnique ». Car trente ans plus tard, le gouvernement de Jean Chrétien a mis en place la duperie de Diefenbaker, sans provoquer le moindre tollé.

« Canadienne » figure donc, à partir du recensement de 1996, parmi les réponses proposées à la question sur l’origine ethnique. Cela demeure tout aussi injustifiable aujourd’hui qu’hier, puisque « canadienne » désigne une citoyenneté, et aucunement un groupe ethnique.

Ce coup de nation-building fonctionne néanmoins à merveille. Des millions de Canadiens de toute origine se déclarent maintenant d’origine « canadienne ».

La tromperie a fauché tout particulièrement la population d’origine française, dont les ancêtres formaient un groupe ethnique authentique qui se nommait justement « les Canadiens ». Tant et si bien qu’aux dernières nouvelles, les recensements comptaient deux fois plus de personnes d’origine française aux États-Unis qu’au Canada !

N’empêche, ce Canada se vante d’avoir la meilleure agence statistique au monde.

Le recensement de 1991 demeure par conséquent le dernier à nous permettre de faire le point, de façon globale, sur l’œuvre de lord Durham à l’extérieur du Québec. On y a dénombré 1 906 000 personnes d’origine française, contre 637 000 de langue d’usage française. Cela représente une assimilation cumulative de 1 269 000 personnes ou de 67 %.

L’assimilation cumulative de la population d’origine française hors Québec est ainsi passée, en l’espace de vingt ans seulement, d’un peu plus de la moitié en 1971 à deux tiers en 1991.

On comprend pourquoi le Canada a saboté l’information sur l’origine. Ça devenait trop gênant.

Il nous reste encore l’information plus partielle touchant l’assimilation courante. En 1991, il y avait 976 000 personnes de langue maternelle française hors Québec, en regard de 637 000 de langue d’usage française. Cela revient à une assimilation courante de 339 000 ou de 35 %.

Un autre vingt ans plus tard, le recensement de 2011 énumère à l’extérieur du Québec 1 008 000 personnes de langue maternelle française, contre 619 000 de langue d’usage française. Ce qui équivaut à une assimilation courante de 389 000 ou de 39 %.

De 27 % en 1971 à 35 % en 1991, puis à 39 % en 2011, la tendance de l’assimilation courante est claire. Quant à l’assimilation cumulative au fil des générations, vu la progression de l’assimilation courante, en toute vraisemblance le Canada hors Québec en est rendu aujourd’hui bien au-delà de 70 %.

À la lumière des recherches réalisées à l’époque de la Commission Laurendeau-Dunton et dans sa foulée, l’éminent sociologue Frank Vallee avait estimé, en 1974, qu’aucun degré de bricolage institutionnel ne réussirait à réduire de façon significative l’assimilation courante, dans les régions du Canada où elle avait franchi le seuil de 50 %.

Compte tenu de ce que nous savons maintenant, quarante ans plus tard, il conviendrait de toute évidence de réviser à la baisse ce seuil de non retour.

 

 

 

 

 

 

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