Charles Castonguay  |  L’AUT’JOURNAL

 L’OQLF enchaîne en gonflant, à la façon qui lui est particulière, la part du français dans l’assimilation des immigrants et en faisant fi de certaines de ses propres études.

 

 

Pendant que le poids du français au Québec plonge de façon vertigineuse, celui de l’anglais forcit. Qu’importe, l’Office québécois de la langue française (OQLF) s’emploie à perpétuer le mythe selon lequel les dispositions scolaires de la Loi 101 auraient sauvé la mise.

« Avant l’adoption de la Charte [de la langue française], lit-on dans son récent rapport, l’immigration représentait un facteur de croissance de la population anglophone du Québec, car une proportion importante des personnes immigrantes choisissait l’anglais comme langue d’usage à la maison et comme langue de scolarisation de leurs enfants. Après l’adoption de la Charte, la tendance a été renversée en deux temps : d’abord, avec l’obligation de fréquenter [l’école française] et, ensuite, avec l’adoption progressive du français comme langue parlée à la maison. »

L’OQLF enchaîne en gonflant, à la façon qui lui est particulière, la part du français dans l’assimilation des immigrants et en faisant fi de certaines de ses propres études.

L’une d’elles démontrait dès 2005 qu’au moins la moitié des cas d’assimilation déclarés parmi la population immigrante s’était effectuée à l’étranger. Une autre confirmait au moyen d’une enquête menée en 2006 que 62 % des immigrants adultes allophones francisés avaient déjà adopté le français comme langue d’usage avant d’arriver au Québec. Un maigre 38 % s’étaient francisés en sol québécois. Pour l’anglais, les pourcentages étaient de 47 % d’anglicisés à l’étranger contre 53 % au Québec.

Avant de faire cocorico, l’OQLF se devait donc d’examiner l’assimilation réalisée en milieu de vie québécois, là où s’applique la Loi 101. Voyons ce que cela donne pour 2006.

Le recensement de 2006 indiquait parmi la population immigrante un gain par voie d’assimilation de 131 300 pour le français et un gain semblable de 84 500 pour l’anglais, le tout réalisé pour l’essentiel auprès d’immigrants allophones. D’après l’enquête de 2006, environ 38 % du gain du français, c’est-à-dire quelque 49 900 cas de francisation, aurait été réalisé après leur arrivée au Québec. De même, 53 % du gain pour l’anglais, ou 44 800 cas d’anglicisation, aurait été réalisé en sol québécois. Quant à l’assimilation parmi les non-immigrants, à toute fin pratique effectuée entièrement au Québec, le gain de l’anglais était en 2006 de 91 600 et celui du français, de 32 200.

En additionnant l’assimilation réalisée au Québec parmi les immigrants et non-immigrants, on obtient un gain total pour l’anglais de 136 400, comparé à 82 100 pour le français. Autrement dit, la part de l’anglais dans l’assimilation réalisée au Québec était de 62,4 %. En somme, trente ans après l’adoption de la Loi 101, l’anglais bénéficiait toujours d’un avantage massivement disproportionné sur le français en matière d’assimilation en milieu de vie québécois.

Lorsqu’on refait les mêmes calculs pour 2016 (voir notre tableau), on obtient au total un gain de 158 600 pour l’anglais, soit 22 200 de plus qu’en 2006, et de 85 400 pour le français, soit seulement 3 200 de plus. Ainsi, en 2016, la part de l’anglais dans l’assimilation réalisée au Québec était de 65,0 %. Entre 2006 et 2016, l’anglais aurait donc creusé son avantage sur le français.

Appuyée par les dispositions scolaires de la Loi 101, la sélection continue d’une majorité d’immigrants allophones francotropes, plus susceptibles d’adopter le français comme langue d’usage après leur arrivée, devrait normalement rehausser l’attrait du français en tant que langue d’assimilation des immigrants après leur arrivée au Québec. En effet, en 2016, le gain du français sur ce plan était de 69 200, comparé à 50 700 pour l’anglais. Mais le recul du français comme langue d’assimilation des non-immigrants – gain de 107 900 pour l’anglais contre seulement 16 200 pour le français –, a entraîné un recul global du gain du français vis-à-vis de celui de l’anglais en matière d’assimilation en milieu de vie québécois.

Ce recul du français en tant que langue d’assimilation des non-immigrants découle en partie d’une anglicisation croissante des jeunes Québécois francophones. Cependant, à ce facteur s’ajoute aussi l’évolution des non-immigrants de deuxième génération, nés au Québec mais avec au moins un parent immigrant, et qui comptent un nombre croissant de francotropes et d’« enfants de la Loi 101 ».

La part de l’anglais dans l’assimilation, entièrement réalisée au Québec, des Québécois de deuxième génération âgés de 15 ans et plus s’élevait en 2006 à 75,9 %. En 2016, la part de l’anglais dans l’assimilation de la même cohorte, âgée alors de 25 ans et plus, était passée à 78,9 %. Trois points de pourcentage additionnels pour l’anglais, donc, après dix ans de vie de plus au Québec et ce, malgré la propension supérieure des Québécois anglicisés à migrer ailleurs au Canada. De toute évidence, par-delà l’expérience scolaire, c’est l’anglais qui détient au Québec le haut du pavé.

En outre, la part de l’anglais dans l’assimilation des Québécois de deuxième génération âgés, en 2016, de 15 ans et plus s’élevait encore à 75,9 %. Exactement comme en 2006, malgré que cette nouvelle cohorte comptait plus de francotropes et d’« enfants de la Loi 101 » que celle de 2006. Ce qui suggère fortement que la Loi 101 devient de moins en moins efficace.

Au contraire, donc, de ce que prétend l’OQLF, les dispositions scolaires de la Loi 101 n’assurent pas une adhésion suffisamment profonde au français parmi nombre d’élèves issus de familles immigrantes, voire de familles francophones de souche. Pour trop d’entre eux, il ne s’agit que d’endurer un programme obligatoire d’immersion française, en attendant de passer à l’anglais pour les choses sérieuses.

Sur quoi l’OQLF s’appuie-t-il pour prétendre le contraire ? Il clôt la discussion ainsi : « La situation semble également évoluer selon le moment de l’immigration. [Les personnes] arrivées récemment au Québec, notamment entre 2011 et 2016 (7 %), étaient proportionnellement moins nombreuses à utiliser le plus souvent l’anglais à la maison que celles arrivées avant 1981 (27 %). »

 

Quelle arnaque !

D’une part, les immigrants arrivés avant 1981 étaient à 13 % de langue maternelle anglaise. Ainsi, en 2016 le gain de l’anglais par voie d’assimilation parmi cette cohorte était en fait de 14 % (27 moins 13). De même, la cohorte 2011-2016 était à 4 % de langue maternelle anglaise, et le gain de l’anglais, de 3 % (7 moins 4). L’écart entre le degré d’anglicisation des deux cohortes n’est donc pas de 20 points (27 moins 7), comme l’OQLF le laisse entendre, mais de 11 (14 moins 3).

D’autre part, les immigrants d’avant 1981 ont vécu, en moyenne, quelque quarante années de plus au Québec que ceux de 2011-2016. Au train où vont les choses, le degré d’anglicisation de la cohorte 2011-2016 augmentera certainement d’ici quarante ans. Peut-être de 11 points. Ou plus. Ou moins. Nous serons plusieurs à ne plus être là pour le savoir.

Bref, il s’agit d’une comparaison aussi sotte que mensongère.

Quand le gouvernement Landry s’apprêtait en 2002 à conférer à l’OQLF le mandat de suivre l’évolution de la situation linguistique, Guy Rocher avait mis en doute la sagesse de confier à un seul et même organisme le soin à la fois d’appliquer la Loi 101 et de juger de l’efficacité de son application.

La suite lui a donné abondamment raison.