« Le dossier de la Davie est-il la preuve que le fédéralisme fonctionne ? » LaPresse+ me pose ici une question qui me semble elle-même quelque peu « dysfonctionnelle » de par ses prémisses…
 
 
Maxime Laporte | La Presse

 

FÉDÉRALISME OU DÉPENDANTISME ?

Les pouvoirs politiques les plus pesants en ce pays étant dévolus à Ottawa – qui ne s’est jamais gêné pour en abuser aux dépens des provinces –, il est à se demander si l’État canadien constitue une véritable fédération. Du moins, si tel est le cas, cette « fédération » ne « fonctionne » certes pas comme une fédération au sens classique du terme, outre qu’elle présente manifestement des aspects de simulacre, comme l’ont déjà relevé en détail tant d’auteurs avant moi.

Ensuite, de quel « fédéralisme » parle-t-on ? Dans notre contexte, la notion de « fédéralisme » fut historiquement liée à ce courant politique qui, animé par « une certaine idée québécoise du Canada », entendait réformer l’ordre constitutionnel à l’avantage de la province. Jusqu’à preuve du contraire – et tenant compte de l’essor de la CAQ qui brouille les cartes –, il demeure que les porteurs traditionnels de ce courant, notamment le Parti libéral du Québec, se sont essentiellement laissés écraser sous le poids du statu quo qui, depuis le dernier rendez-vous référendaire, s’est drôlement alourdi sur notre destin national. Autant dire que là également, cette vision particulière du Canada ; ce « fédéralisme » jadis tant espéré et revendiqué par les Ryan et les Bourassa, ça ne « fonctionne » donc pas fort fort…

Bien au contraire, il appert que le fédéralisme québécois, désormais si passif, si paresseux, si insignifiant, en est venu jusqu’à développer des plaies de lit, pour ainsi dire – « une façon » comme une autre « d’être Canadien »…

Décidément, il s’est amolli, abruti pour finalement muter en une espèce de dépendantisme délétère, blasé vis-à-vis du fédéral, en dépit des mignonnes incantations de Jean-Marc Fournier.

Le dossier des contrats navals, justement, s’avère une illustration parfaite du sinistre renoncement qui, à différents degrés, a envahi l’ensemble de notre classe politique. De toute façon, eut-elle résulté autrement qu’en un scandale, l’affaire de la Davie n’aurait assurément pu constituer à elle seule une « preuve » du fonctionnement du fédéralisme, vu tous les reculs essuyés par ailleurs, ne serait-ce que sur le front environnemental ou sur la question des transferts fédéraux en santé, sans oublier les enjeux liés à la gestion de l’offre, à l’immigration, à Netflix, aux paradis fiscaux, au cannabis, à la langue française, etc. Et que dire, encore une fois, de l’entreprise de neutralisation des droits démocratiques fondamentaux du peuple québécois à laquelle s’adonne le fédéral dans le cadre du procès de notre loi 99 !

Tous ces épisodes récents donnent un aperçu concret du bilan des préjudices profonds que subit le Québec du fait d’être, encore en 2018, « une simple province d’une autre nation », dixit le regretté Bernard Landry. Surtout, ils démontrent le vacuum d’impuissance dans lequel nos dépendantistes nous ont aspirés au fil du temps, eux qui ont toujours rejeté de manière si peureuse, cavalière et au final, irresponsable sinon intéressée, l’issue de l’indépendance politique et économique.

 

LE DOSSIER DE LA DAVIE

Aujourd’hui, ce sont les familles des travailleurs et travailleuses du chantier de Lévis, pourtant le plus important au Canada et l’un des plus performants de tout le continent, qui font les frais de cette nécrose volontaire, de cette impuissance parfaitement indigne du vrai potentiel économique du Québec. Les quelques rouspétages de Philippe Couillard n’auront rien pu changer en substance à la tragédie qui se vit là-bas depuis la veille de Noël, l’an dernier, et qui affecte du même coup des centaines d’emplois indirects.

Sur l’enveloppe initiale de 100 milliards liée à la stratégie fédérale pour le renouvellement de la flotte de la Marine et de la Garde côtière, dont plus du cinquième est pigé à même nos poches, Ottawa n’aura laissé au Québec que des peanuts. Sans aucune raison convaincante, le gouvernement canadien préfère ainsi engraisser la famille Irving (plus de 76 milliards), proche des libéraux fédéraux et dont les activités sont basées à Halifax, ainsi qu’une binerie en Colombie-Britannique.

En somme, le Québec se trouve à débourser près de 16 millards de dollars pour assister béat au sabotage de sa propre industrie maritime. Si bien que d’ici les prochains mois, les effectifs de la Davie risquent de passer à moins de 50 salariés, alors qu’ils étaient plus de 1500 en 2017 dans le cadre du contrat de conversion du ravitailleur Astérix. Rappelons que cet ouvrage, salué par les partenaires de l’OTAN, fut d’ailleurs livré dans les temps et avec une efficacité remarquable, à l’opposé des retards et autres dépassements de coûts faramineux générés par les concurrents.

À moins d’un an des élections fédérales, le gouvernement Trudeau, ajoutant l’insulte à l’injure, annonçait en grande pompe il y a quelques jours que la Davie obtiendrait « sa part » d’un nouveau projet de 7 milliards visant la modernisation de 12 frégates… Quelle perfidie ! Sachant que les investissements attendus pour le chantier se limiteront à 1,7 milliard de dollars étalés sur 15 ans, que 9 des 12 navires seront confiés à d’autres entreprises et que la création de nouvelles jobs attendra à 2021 !

 

POUR QUI LE CANADA FONCTIONNE-T-IL ?

Si le Canada « fonctionne », pour qui alors ? Avant de se faire rebattre les oreilles par les chantres de la péréquation, telle est la question à poser ! Au fait, la dernière étude sérieuse portant sur les finances projetées d’un Québec indépendant, réalisée en 2016 par le chercheur Maxime Duchesne et préfacée par Bernard Landry, démontre avec rigueur combien la dépendance au carcan fédéral, avec ses arbitrages impossibles et autres chevauchements administratifs, réduit considérablement notre marge de manœuvre. Plus encore qu’en 1995, la liberté politique, économique, financière, environnementale, sociale, culturelle, diplomatique, serait payante pour le Québec. Il est plus que temps que nous cessions de bouder notre destin, que nous cessions de bouder ce trésor.

 

 

Signature Maxime Laporte

Me Maxime Laporte
Président général, Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal

 

 

 

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