Le 25 juillet dernier, monsieur Abdelilah Rais, artiste-peintre d’origine marocaine, nous a quittés à l’âge de 56 ans. La Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal tient à exprimer ses plus sincères condoléances aux proches et aux amis de cet homme hors du commun qui s’était pris d’affection pour le Québec et le peuple métis. Il était l’un des nôtres.
Vous nous manquerez, Monsieur Rais !

 

 
Extrait d’un communiqué de madame Ismène Toussaint.

Citoyen de Casablanca (Maroc), Abdelilah Rais vivait depuis trois ans entre son pays natal et le Québec.  Après avoir effectué des études de photographie en Allemagne, en Suède et en France, il était devenu le photographe attitré de la diva Nina Simone, qu’il avait accompagnée en tournée un an durant. Photographe d’événements, de mode, industriel, et décorateur d’intérieur, ce guitariste accompli avait également dirigé des clubs de jazz. Mais sa plus grande passion demeurait la peinture, à laquelle il s’adonnait depuis sa prime enfance. Il avait effectué de nombreuses expositions au Maroc, ainsi que dans divers pays d’Europe et au Canada. Plusieurs fondations de prestige avaient acquis quelques-uns de ses tableaux. Étoile montante de l’art mi-abstrait mi-figuratif, visionnaire et novateur, il avait su captiver des publics variés par l’onirisme fantastique et humoristique de ses toiles, qui déploient une multitude de personnages et de visages incarnant toutes les facettes de l’être humain, par l’originalité de ses formes, et par la flamboyance de ses couleurs. Il avait été accueilli à six reprises à Montréal en 2018 et commençait à se faire remarquer au Canada et aux États-Unis.

C’est en apprenant la création du Prix littéraire Ismène-Toussaint au Québec qu’Abdelilah Rais avait eu l’idée de peindre une immense toile de quatre mètres par deux en hommage à la Nation métisse : un sujet cher à cette auteure dont il avait fait la connaissance au printemps 2018, lors de son exposition Le regard de l’autre, au Centre culturel marocain de Montréal. Plongé dans la culture des descendants des premiers colons européens et des Amérindiennes, sa grande sensibilité lui avait permis de capter très vite l’âme et l’essence de ce peuple en lutte depuis plusieurs siècles pour la reconnaissance officielle de ses droits identitaires, juridiques et territoriaux. « Cependant, malgré l’admiration qu’il portait à des chefs métis tels que Cuthbert Grant, Louis Riel et Gabriel Dumont, il n’avait pas eu envie de représenter un moment précis de l’histoire ni des scènes de tragédie ou de conflit, explique Ismène Toussaint, qui prépare actuellement un communiqué plus personnalisé sur Abdelilah Rais. Ce qui l’inspirait, c’étaient la spiritualité et les valeurs fondamentales des Autochtones, leur vision de l’existence. Il a exprimé l’état de nature dans lequel vivaient leurs ancêtres et dont ils conservent la nostalgie, le bonheur et la paix auquel tous aspirent. Son tableau est intemporel, il me fait beaucoup songer à un texte en prose de Louis Riel, qui décrivait un âge d’or que les Métis auraient connu dans des temps immémoriaux et que ce leader rêvait de restaurer pour ses contemporains. C’est d’autant plus émouvant et surprenant que l’artiste ne l’a jamais lu. »

Exposée le 19 novembre 2018 à la Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB) de Montréal , cette œuvre baptisée PAXNICA – un clin d’œil à Picasso, l’un des créateurs préférés du peintre – avait fait l’admiration des nombreux invités venus assister à la remise du Prix littéraire Ismène-Toussaint par l’Assemblée des Patriotes de l’Amérique Française (APAF) à l’auteur et traducteur Jean-Louis Morgan. Par la suite, le tableau avait fait le tour de la Nation métisse grâce à sa diffusion par Internet, remportant un énorme succès.

Esprit curieux et universel, Abdelilah Rais se sentait concerné par toutes les formes d’oppression historique et contemporaine dans le monde. Non seulement il avait assisté à l’hommage que la section Louis-Riel de la SSJB avait rendu le 16 novembre 2018 au chef métis, mais à celui qui avait eu lieu le 20 novembre suivant dans l’église de Saint-Denis (région de la Montérégie) en souvenir des Patriotes de 1837-1838 écrasés par l’impérialisme britannique. Le même jour, il avait participé au dîner des Patriotes organisé à Saint-Ours (même région) en mémoire de l’ancien premier ministre Bernard Landry (1937-2018).  « Il avait écouté avec une attention soutenue les personnalités et les orateurs invités, se souvient l’écrivaine, insisté pour se faire photographier à leurs côtés, et pris lui-même beaucoup de photos. Il ne se passionnait pas pour la politique en général mais il était soucieux de connaître l’histoire de son pays d’adoption. Comme il était issu d’une vieille civilisation, il avait parfaitement conscience d’évoluer au cœur d’un pays nouveau, en pleine formation, avec tout ce que cela comporte de batailles, de revers et de victoires. »

Abdelilah Rais est passé comme un météore au Québec, laissant aux admirateurs de son œuvre, à ses collègues, aux militants, le souvenir d’un homme simple, ouvert et amical, mais aussi celui d’un artiste qui n’était pas dupe de la nature humaine : en effet, sous son pinceau raffiné naissaient régulièrement des figures grotesques, parfois inquiétantes ou cruelles, s’agitaient des foules en proie aux démons de la guerre, du vice ou de la folie. Mais comme il était bon et généreux, il maquillait volontiers leurs travers de fantaisie, de bonhomie, d’un air de joie et de fête. Étroitement imbriqués, les thèmes du bien et du mal, de la chute et de la rédemption, de l’enfer et du paradis, rythment son œuvre qui, sans être religieuse, est empreinte d’une profonde spiritualité, voire d’un certain mysticisme.

« Il disait qu’on  le comprenait mieux au Québec que dans son pays, conclut Ismène Toussaint. Certains visiteurs de ses expositions l’avaient surnommé « le disciple de Michel Ange » en raison des grappes ou des guirlandes de visages et de personnages qui couvrent ses toiles ou qui courent d’une toile à l’autre en se répondant ; en raison aussi des tonalités infinies de sa palette. Pour ma part, ses couleurs vivront toujours en moi car je n’en avais jamais vu de si vives, de si chaudes, chaleureuses serais-je tentée de dire, de si rayonnantes : elles produisent un effet presque thérapeutique sur les spectateurs, pour peu qu’ils se laissent envahir et envoûter par elles. Je serai aussi toujours reconnaissante à Abdelilah Rais d’avoir honoré de son talent unique la soirée de lancement du prix littéraire qui porte désormais mon nom, et honoré le peuple métis en lui offrant le magnifique PAXNICA. Sa disparition prématurée est une perte immense, non seulement pour nous, mais pour l’art : il bouillonnait littéralement de projets et voulait travailler d’arrache-pied pour atteindre l’idéal qu’il poursuivait. J’ignore pourquoi mais lorsque je pense à lui, l’image qui me vient à l’esprit est celle d’un personnage semblable au Petit Prince de Saint-Exupéry, assis tout seul sur une planète, face à son chevalet. Mais elle n’est pas triste car ce petit prince s’apprête à repeindre les étoiles et à illuminer la nuit ou le cosmos de couleurs dont lui seul a le secret. »