Stéphanie Codsi | La Presse

 

À trop vouloir s’effacer pour accommoder l’autre, à force de trop s’excuser, le français va finir par s’éteindre à coups de « sorry »

 

J’étudie à l’Université de Montréal depuis sept ans.

Pour ma maîtrise, bien que j’étudie en physique, j’ai suivi un cours aux cycles supérieurs du département de chimie. J’ai dû manquer le tout premier cours du trimestre et j’ai écrit d’avance à l’enseignant pour l’en informer. Nous nous sommes donné rendez-vous pour qu’il m’informe du contenu du cours manqué.

À son bureau, il m’annonce que le cours est ouvert aux étudiants de toutes les universités, comme c’est généralement le cas pour les cours des cycles supérieurs. Par conséquent, deux unilingues anglophones de McGill faisaient partie des 15 étudiants inscrits au cours.

L’enseignant a donc demandé à la classe s’il pouvait donner le cours en anglais. Si quelqu’un s’y opposait, le cours serait donné en français.

Personne ne s’y est opposé. Quelqu’un aurait-il réellement empêché deux étudiants de comprendre l’intégralité de ce que dirait l’enseignant ? Nous étions tous là pour apprendre. Un francophone allait-il égoïstement demander d’avoir le cours en français et exclure, par le fait même, les étudiants anglophones ? Il n’y avait pas d’unilingue francophone ; nous possédions tous un certain niveau d’anglais. Alors, durant tout un trimestre, l’Université de Montréal, une université francophone du Québec, a donné un cours en anglais à une majorité d’étudiants francophones inscrits à un cours affiché en français.

Le manuel était, lui aussi, en anglais. Rien de surprenant. Mes cours, en quasi-totalité, étaient accompagnés de manuels en anglais. Personne n’a sourcillé.

Les notes de cours du professeur étaient disponibles en anglais et en français. Toutefois, la version française était bourrée de fautes, si bien que je devais me référer à la version anglaise pour comprendre certains passages. L’enseignant avait fait de son mieux pour les traduire, mais étant d’origine allemande, sa maîtrise du français (sa troisième langue) était limitée. À son bureau, il me spécifia également que la version française n’était pas tout à fait à jour. En effet, il y avait des ajouts dans la version anglaise qu’il n’avait pas encore intégrés à la version française. Au fond, sans le dire explicitement, il venait de me recommander de prendre la version anglaise de ses notes de cours.

J’étais mal à l’aise à l’idée que le français soit complètement évacué du cours. J’étais tout de même inscrite dans une université francophone et le titre du cours était en français.

Pourtant, je me retrouvais avec un cours enseigné en anglais, et dont tout le matériel pédagogique était aussi en anglais.

Bien que je sois capable de me débrouiller en anglais, lorsque les notions ne me sont pas expliquées dans ma langue maternelle, ça me prend toujours plus de temps pour comprendre et je perds certaines nuances. La matière elle-même étant déjà compliquée, voilà qu’une barrière supplémentaire venait s’ajouter.

Malheureusement, étant prise dans le tourbillon de la vie d’étudiante à la maîtrise, je n’avais ni le temps ni l’énergie pour y penser davantage et encore moins pour protester. Ça ne me plaisait pas, mais j’ai « fait avec ». Je regrette maintenant de n’avoir pas réagi.

En fin de trimestre, nous avons dû faire une présentation orale dans la langue de notre choix. Tous les Québécois francophones ont commencé leur présentation avec une phrase en anglais : « I’m sorry, I’ll do my presentation in French. » On s’excusait aux anglophones parce que nous savions qu’ils n’allaient pas pouvoir nous comprendre. Les anglophones n’ont pas senti le besoin de s’excuser de faire leur présentation en anglais. Après une succession d’excuses d’étudiants francophones, l’enseignant est intervenu en disant : « You don’t have to apologize, I told you to use the language you’re most comfortable with. »

Avant l’intervention de l’enseignant, seulement un étudiant francophone ne s’était pas excusé en commençant sa présentation. C’était un étudiant originaire de France. En France, on ne s’excuse pas d’être francophone ; on parle tout simplement français. Mais au Québec, même chez nous, on s’excuse, dans une université francophone, de parler français. Au fond, on s’excuse d’exister. Mais à trop vouloir s’effacer pour accommoder l’autre, à force de trop s’excuser, le français au Québec va finir par s’éteindre à coups de « sorry ».

 

 

 

 

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